Petit peuple, du mythe à la réalité

Portrait réaliste du nain européen hantant la grotte de Goyet (Belgique)

Chers lecteurs de Strange Reality, les nains qui nous fascinent tant ici, des nains miniers de J..R.R. Tolkien aux gnomes italiens, en passant par nos nains de jardin si familiers, ont-ils finalement un fond de vérité ? Sont-ils le simple fruit de notre imagination ou bien peuvent-ils être considérés comme prosaïques ? Sont-ils mythiques ? Ou bien palpables ? Afin de mettre en lumière l’origine des nains des récits antiques et historiques en Europe occidentale, deux grandes thèses semblent s’affronter depuis la fin du XIXe siècle : une thèse psychosociale et une thèse scientifique.

– La thèse psychosociale, qui nous semble désormais dépassée, sera pourtant la plus marquée historiquement : les nains européens y sont considérés comme des esprits de la nature, des génies, des dieux lares, voir même des objets transitionnels servant à apaiser notre culpabilité préalable face à une nature que l’on aurait irrémédiablement souillée. Cette thèse, romantique et spéculative, est largement dominante dans le discours contemporain.

– La thèse scientifique, qui aura notre préférence, naîtra à partir des discussions savantes du XIXe siècle à la suite de la théorie pygmée (pygmy theory) : les nains européens y sont considérés comme des créatures humanoïdes, représentant d’une certaine humanité réprouvée, voir même mémoire lointaine de peuplades autochtones. Ces semblants d’humains ne seraient alors pas purement spéculatifs mais pourraient être les vestiges des premiers peuples d’Europe.

Notre approche ne vise pas à invalider les lectures symboliques du folklore, mais à proposer un niveau de lecture complémentaire, ancré dans l’anthropologie biologique et l’histoire des populations. Ainsi, nous pourrions retrouver l’empreinte de ces peuples dans le répertoire fossile. Mais quel serait, en Europe, le candidat fossile le plus pertinent pour éclairer les nains du folklore ?

Chasseurs-cueilleurs du Mésolithique

Nous verrons que les WHG (Western Hunter-Gatherers), appelés encore chasseurs-cueilleurs occidentaux du Mésolithique, arrivés après les Aurignaciens (dont Cro-Magnon) et étudiés amplement depuis 2014, répondent à nombres d’attentes (espace géographique ; modernité du taxon ; description physique) qui éclaireraient l’origine des nains du folklore européen.

Carte de la diffusion en Europe des WHG (entre 14000 ans et 9000 ans B.P)

Du même haplogroupe majoritaire (I) que les Aurignaciens, les WHG sont majoritairement des populations gravettiennes provenant de Goyet (Ardennes belges) à 40% et de Villabruna (Italie du Nord) à 60% : ces deux strates du paléolithique européen se sont recombinées et ont explosé démographiquement en Europe occidentale, remplaçant progressivement les Aurignaciens et devenant ainsi la dernière population de chasseurs-cueilleurs postglaciaires d’Europe occidentale. Ainsi, les Ardennes belges représentent un point nodal, à la fois pont et repli stratégique pour les populations anciennes.

Or, deux hominidés intéressants sur le territoire belge correspondent au phénotypage des WHG. Ces deux hommes du Mésolithique seront exhumés par le même savant, le grand archéologue belge Edouard Dupont et seront nommés l’Homme de Furfoozet la Femme de Margaux.

L’Homme de Furfooz, déjà étudié par nos soins, est un chasseur-cueilleur mésolithique européen (WHG) classique de la vallée mosane dont voici le portrait-robot reconstitué d’après le matériel osseux récolté par Edouard Dupont :

Reconstitution faciale de l’Homme de Furfooz (1m55~1m60), un WHG belge (Dinant)

Dans un ensemble funéraire appartenant à la même série que Furfooz, explorée par Dupont dans Les Cavernes et les Rivières souterraines de la Belgique (1872), apparaît un second hominidé fossile bien intriguant : la Femme de Margaux. La Femme de Margaux, tout comme l’Homme de Furfooz, représente un membre pleinement intégré du continuum génétique et culturel des WHG(chasseurs-cueilleurs européens du Mésolithique).

Reconstitution faciale de la Femme de Margaux (1m50), un WHG belge (Dinant)

Ces WHGavaient tous la peau foncée, avec un génotypage des gènes de pigmentation (SLC24A5, SLC45A2). Donc l’Homme de Furfooz et la femme de Margaux avaient bien une peau foncée et un regard clair. Les particularités physiques de ces deux WHG des Ardennes belges sont intéressantes et peuvent être mises en parallèle avec le portrait folklorique du nuton (Albert Doppagne, Esprits et génies du terroir, Editions Duclot, 1977) : « Aux temps anciens, des grottes se trouvaient précisément à cet endroit : elles étaient habitées par nos énigmatiques nutons, qui avaient le teint sombre et le regard vif, et qui ne sortaient qu’à la nuit tombée. […] D’après les paysans de la Renaissance, les sottais sont très petits et basanés, et portent des cheveux longs retombant en boucles crépues ».

La très petite taille des nains mentionnée dans le folklore belge concorde assez bien avec la taille modeste des WHG, comme le dévoile ce tableau comparatif de différentes populations préhistoriques :

PopulationPériodeTaille moyenne masculine
Chasseurs du Paléolithique supérieur (ex. Cro-Magnon)30 000 – 20 000 av. n. è.≈ 1,78 m
WHG (Mésolithique)10 000 – 7 000 av. n. è.≈ 1,67 m
Néolithiques (agriculteurs anatoliens)7 000 – 5 000 av. n. è.≈ 1,63 m
Âge du Bronze (populations mixtes)3 000 – 1 000 av. n. è.≈ 1,70 m

La lecture de ce tableau nous permettra d’établir que les deux populations préhistoriques à la taille la plus réduite sont les WHG (moyenne d’1m67) et les Agriculteurs anatoliens (moyenne d’1m63) : en effet, ces deux populations sont de tailles relativement modestes car elles ont dû se reconfigurer après un stress alimentaire provoqué par une rude période glaciaire (Würm).

Folklorique ou ethnographique ?

Dans un désir d’explication rationnelle du phénomène (folklorique) des nains européens, nous verrons que trois canevas-types (« commerce silencieux », « disparition du petit peuple », « échange de nouveau-né ») se conforment à une grille de lecture plus ethnographique.

En se restreignant toujours au territoire des Ardennes belges, le commerce silencieux était monnaie courante entre nains et villageois : « Dans le bois de Hambeau, une ancienne fosse d’extraction s’ouvre, en partie comblée, le long du ruisseau de la Barrière. C’est le Trou des lutons. Ceux-ci étaient d’adroits chaudronniers. Travaillant tout le jour dans leur officine souterraine, ils voyageaient la nuit et fréquentaient les fermes d’alentour. Ils appréciaient beaucoup les œufs que leur offraient les ménagères comme rémunération de leur travail ».

Le seuil de la grotte, lieu d’échanges du commerce silencieux

Dans toute la Gaule méridionale, l’ethnographie nous enseigne que l’échange entre deux communautés très distinctes semble s’opérer à distance, selon des modalités codifiées où le geste prime sur la parole et où l’interaction humaine est réduite au minimum nécessaire. Le silence – ou, à tout le moins, l’absence de négociation explicite – participe alors d’un dispositif destiné à neutraliser l’altérité culturelle, à contenir la méfiance réciproque et à inscrire l’échange dans un cadre acceptable pour les deux parties. Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’un commerce silencieux institutionnalisé au sens ethnographique strict, mais bien d’une forme de commerce indirect ritualisé, où la retenue verbale, l’évitement du face-à-face et la médiation symbolique permettent la circulation des biens sans exiger la pleine reconnaissance sociale de l’autre.

Mais dans les sources belges, il arrive parfois que ce commerce silencieux entre nutons et villageois tourne au vinaigre : « Du coucher au lever du soleil, les nutons travaillaient laborieusement. Leur travail consistait à réaliser les souhaits des humains contre du pain et du froment. Un jour, une femme désirant ardemment une robe, alla porter la nourriture convenue. Mais, la femme trop avare, remplaça le pur froment par de la cendre. Froissés, les nutons disparurent du pays pour toujours ».

La disparition du petit peuple est alors un canevas que nous avions amplement commenté dans l’article Le crépuscule de Pan 1 :  en substance, le fond folklorique européen documente en détails l’effacement progressif d’un petit peuple frustré, malmené puis oublié dans les limbes du temps. Or, si nous apposons un regard plus ethnographique sur ce dossier, il serait pertinent de se demander : comment disparaissent les derniers chasseurs-cueilleurs du mésolithique européen (WHG) ? Ils ne disparaissent pas tout à fait, mais sont plutôt remplacés progressivement par les ANF (Anatolian Neolithic Farmers)à partir de 7000 ans B.P.

Portrait-robot du Fermier du Néolithique (7000 ans B.P)

Ils n’ont pas disparu dans un fracas, ni dans la nuit d’un massacre fondateur. Les chasseurs-cueilleurs d’Europe occidentale, que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de WHG, se sont effacés lentement, presque silencieusement, au rythme même de la transformation du continent qu’ils habitaient depuis la fin des glaciations.

Pendant des millénaires, ils ont occupé une Europe encore largement forestière, structurée par les cycles de la chasse, de la cueillette et des migrations saisonnières. Leur monde était vaste, peu peuplé, mobile. Il reposait sur une connaissance fine des milieux, non sur leur fixation. Cette économie de l’espace, parfaitement adaptée à un environnement post-glaciaire, contenait pourtant en elle-même sa fragilité : elle ne produisait pas d’excédent démographique.

Lorsque, vers le VIIᵉ millénaire avant notre ère, arrivent les premiers agriculteurs venus d’Anatolie, ce n’est pas d’abord une violence qui se déploie, mais une asymétrie de densité. Les champs, les villages, les greniers introduisent une autre manière d’occuper le sol : plus compacte, plus continue, plus difficile à contourner. À mesure que les clairières deviennent permanentes et que les terres se fixent, l’espace des chasseurs se rétrécit. Non parce qu’on le leur arrache brutalement, mais parce qu’il cesse d’exister tel qu’ils le pratiquaient.

Les WHG deviennent alors minoritaires avant même de devenir invisibles. Ils se replient vers les marges – forêts plus denses, zones montagneuses, rivages moins hospitaliers – puis se fragmentent. Ce qui fut une population cohérente se morcelle en groupes de plus en plus petits, de plus en plus dépendants des communautés agricoles qui les entourent. Le métissage s’installe, mais de manière inégale : les corps se mêlent plus vite que les statuts, et les lignées paternelles des chasseurs disparaissent souvent avant leurs savoirs. Ce qui dissout réellement les WHG, c’est l’impossibilité structurelle de leur mode de vie dans un monde désormais façonné par l’agriculture. Leur disparition est celle d’une forme d’organisation humaine devenue non viable, non celle d’un peuple exterminé.

Longtemps encore, leurs pratiques survivent : la chasse spécialisée, la connaissance des bois, certaines techniques du feu ou de la pierre. Mais elles n’ont plus de porteurs identitaires autonomes. Elles sont absorbées, diluées, reprises sans mémoire de ceux qui les avaient inventées. À ce stade, les WHG ont cessé d’exister comme peuple, même s’ils persistent biologiquement (marqueurs génétiques) dans les corps des autres.

Le dernier canevas, à savoir l’échange de nouveau-né (chageling), semble le plus curieux, comme l’illustre parfaitement ce récit belge (Louis Banneux, Ardenne mystérieuse,1920) : « Autrefois, un maréchal-ferrant, jaloux du travail réalisé par les nutons, avait critiqué la réparation que ces derniers avaient effectuée au soc d’une charrue. Sa femme lui avait pourtant recommandé, en pressant son enfant de deux ans sur elle, de se taire et de ne pas faire de remarques aux nutons, dont elle connaissait la susceptibilité. Rien n’y fit ; l’homme s’entêta. Le lendemain matin, la mère épouvantée vit dans le berceau, à la place de son beau petit bébé, un petit être bizarre, difforme, aux yeux farouches, à la figure grimaçante. « Jésus Marie ! » s’écria la pauvre femme, ils ont échangé mon enfant. Le père en colère s’apprêtait à jeter l’enfant dans le bois mais sa femme s’y opposa fermement car elle craignait pour la vie de son fils. Pendant plusieurs jours, ils cachèrent le petit monstre qui pleurait et criait mais dont on ne pouvait obtenir une parole. La mère éplorée demanda conseil à sa vieille voisine qui avait la réputation d’être guérisseuse. Celle-ci jugea sévèrement le mari cupide. Pour que votre enfant vous soit rendu, lui dit-elle, il faut absolument faire parler le nuton. Dès ce moment, il quittera définitivement les lieux et l’enfant vous sera rendu. La vieille indiqua le moyen de faire parler le nuton. Il s’agit, comme dans le thème précédent, de prendre des coquilles d’œufs auxquelles on fixera un petit bâton, de les placer autour du berceau de l’enfant pendant qu’il dort et puis de se cacher et d’attendre. C’est ce que le couple fit la nuit suivante et au chant du coq, l’enfant se réveilla, cria, puis se tut soudainement, étonné de voir toutes ces coquilles d’œufs. Il ne put s’empêcher de s’exclamer « J’ai vu Freyr plain champ et Bastogne plain bois mais je ne me souviens pas d’avoir vu tant de casseroles cuisantes et de louches mélangeantes ». Aussitôt ces mots prononcés, des nutons firent irruption dans la chambre enlevèrent le bavard et le remplacèrent par l’enfant des pauvres gens, étonnés mais ravis. Les nutons disparurent du secteur et on ne les revit plus jamais ! ».

Füssli, L’enfant échangé, 1780

Cependant, si l’on se borne à nouveau à une lecture purement ethnographique, cet échange de nourrisson est intrinsèquement lié à la disparition du petit peuple. En effet, Si le petit peuple est numériquement faible, géographiquement isolé ou endogame, la consanguinité devient un problème majeur : maladies génétiques, fragilité immunitaire, baisse de fertilité. L’échange de nouveau-né permettrait alors d’introduire du sang neuf et des allèles variés dans leur population, de renforcer la santé à long terme de leur groupe et d’obtenir des hybrides mieux adaptés aux nouvelles conditions de survie. Même si leur enfant échangé ne revient jamais, l’enfant humain adopté par leur communauté pourrait être élevé comme reproducteur ou individu-médiateur. Cet échange de nouveau-né (changeling) ne serait alors plus un récit fantastique mais la dernière stratégie désespérée du petit peuple pour assurer sa survie.

Le savant R.G. Haliburton, dans The Dwarfs of Mount Atlas (1898), défendait déjà l’idée que les nains ne seraient pas de simples créations imaginaires, mais la transfiguration mythique de populations humaines anciennes, caractérisées par une petite stature, un mode de vie souterrain ou au seuil, une culture distincte, une disparition progressive par assimilation ou extermination.

Dans cette optique, le folklore ne serait alors pas une pure fiction, mais une archive orale altérée, conservant, sous des formes fantastiques, le souvenir de rencontres anciennes entre des communautés humaines profondément différentes. Les nains du folklore d’Europe occidentale seraient vraisemblablement la mémoire déformée de la survivance des WHG. A ce titre, il est intéressant de noter que les zones occupées par les WHG sont peu ou prou les mêmes que celles occupées par le fond folklorique des nains à la peau foncée et au regard clair : Alpes du Sud (bouames, afas), Suisse (charvans), Belgique (nutons), Angleterre (duergars) et Italie du Nord (gnomes).

Chers lecteurs de Strange Reality, ces nains bien identifiés dans le folklore européen auraient pu être une adaptation au nanisme forestier du taxon WHG, peu à peu remplacés par des populations européennes agricoles plus récentes (Fermiers Néolithique, Yamna/Celtes, puis Francs). Les nains du folklore européen pourraient donc être considérés comme un isolat préhistorique, ayant survécu à partir du cluster des chasseurs-cueilleurs européens du Mésolithique (WHG).

Il ne s’agit évidemment pas d’une certitude, mais d’une hypothèse de travail. Une hypothèse qui invite à croiser plus systématiquement les sources – archéologie, génétique des populations, anthropologie et traditions orales. Si cette piste venait à être confirmée, elle rappellerait que derrière les légendes les plus étranges se cachent parfois les derniers reflets de peuples oubliés.

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