
Chers lecteurs, durant l’Antiquité, les civilisations gréco-romaines ont profondément structuré l’espace méditerranéen. Les nombreuses îles de la Mare Nostrum — Corse, Crète, Rhodes, Chypre, Sardaigne, Sicile — ont constitué autant de carrefours culturels où se sont mêlés mythes, récits populaires et traditions religieuses. Un motif singulier y apparaît de façon récurrente : celui du petit peuple, composé de créatures de petite taille vivant dans des grottes, des ruines ou des lieux anciens. Ces figures naines, tantôt bienveillantes, tantôt malicieuses, oscillent entre folklore, mémoire mythifiée du passé et projections symboliques liées à l’archéologie locale.
En larguant nos amarres en Corse, île française fortement attachée à l’espace culturel gréco-romain, nous croiserons le chemin du fullettu, solidement documenté par l’écrivain indépendantiste Roccu Multedo (Le folklore magique de la Corse, Editions Belisane, 1982). Le fullettu correspond très clairement à la représentation générique du petit peuple. Les témoignages concordent pour indiquer que le fullettu est plus petit qu’un enfant mais plus grand qu’un nourrisson : « haut comme un enfant qui commence à marcher », « pas plus haut que le genou d’un homme », « petit comme un enfant de deux ans ». Le fullettu arbore une pilosité sombre et rustique, un teint de peau mat, et ressemble à un « petit vieillard ». C’est une créature archaïque et velue, proche du monde paysan très rude de la Corse d’antan. Le fullettu semble appartenir à un fond païen préchrétien, progressivement marginalisé par la christianisation, mais conservé dans la mémoire des anciens villageois à travers deux canevas narratifs principaux.

D’abord, le fullettu apparaît dans la trame classique des « grains à trier » : Un meunier était importuné par un fullettu qui lui jouait sans cesse des tours dans son moulin. Pour s’en débarrasser, il se souvint que ce petit être ne pouvait supporter le désordre et devait remettre chaque chose à sa place. Un matin, il monta au grenier, vida sur le sol un sac de blé et un sac d’avoine et mélangea soigneusement les grains. Quand le fullettu vit tous les grains mélangés, il se mit aussitôt à les trier un à un ; mais le travail était si long et pénible qu’il finit par se décourager et quitta la maison ».
Ensuite, le canevas provençal de « la bête à porter » sied à merveille au fullettu : « une bergère qui revenait de l’étable portant sur la tête sa planche chargée de fromage et de broccio, sentait le poids s’augmenter de plus en plus, tellement qu’elle ne pouvait la porter. Elle finit par la jeter par terre en s’écriant. On dirait que le diable est dedans ! Ce n’était pas le diable, mais le fullettu qui se montra et se mit à gambader en frappant dans ses mains ».
Enfin, relégué au rang de vieilleries, il sera diabolisé par l’église. Ce nain aux traits réalistes sera alors affublé de plusieurs éléments apocryphes appartenant au néo-folklore : d’abord, des pieds crochus, le rapprochant de la figure pérennisée du diable des campagnes ; ensuite, « une main en fer ou en plomb, et l’autre en étoupe », habiles outils d’un croquemitaine effrayant les polissons qui ne veulent pas dormir. « Il s’attaque surtout aux gens qui sont couchés ; il les met tout nus en hiver, et frappe sur leurs fesses avec sa main de plomb. Quelquefois il jette de l’eau glacée dans leur lit pour les forcer à se lever » (Claude Seignolle, « Le fullettu », in. Contes, récits et légendes des pays de France. Tome 3, 1997).
La figure du fullettu, autrefois familière à l’imaginaire corse, s’est progressivement effacée de la mémoire collective au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Jusqu’aux années 1950, ces récits appartenaient encore au quotidien des communautés rurales ; mais l’urbanisation rapide et l’industrialisation naissante ont profondément altéré les conditions de transmission orale qui les nourrissaient. La disparition des veillées paysannes, lieux privilégiés de narration et de partage, a rompu la chaîne vivante des conteurs, reléguant peu à peu ces êtres du petit peuple aux marges de la mémoire populaire.
Selon l’analyse du folkloriste Hervé Thiry-Duval, ce recul s’accompagna d’un sentiment diffus de honte, voire de dépréciation, à l’égard d’un passé jugé trop rustique et dépassé par les nouvelles générations. Parallèlement, l’essor de la télévision et la diffusion massive de récits de science-fiction, perçus comme plus conformes à l’esprit scientifique moderne, contribuèrent à détourner les jeunes des trames narratives héritées de leurs aînés. Ainsi, en l’espace de quelques décennies, le fullettu passa du statut de présence familière à celui de simple motif légendaire, survivant surtout dans la mémoire des anciens et dans les régions rurales les plus reculées.
Chers lecteurs de Strange Reality, après ce détour par la Corse, abordons ensemble les îles grecques afin de collecter les récits concernant le petit peuple dans cet espace très chargé en mythes et légendes.
Grèce
Les dactyles du mont Ida sur l’île de Crète seraient les fils de Zeus et de la nymphe Ida, car ce dieu ordonna à ses nourrices de jeter derrière elles un peu de poussière prise de la montagne, il en résulta les dactyles. Hommes industrieux, ils offraient, en qualité de prêtres, à Rhéa des sacrifices dans lesquels ils portaient des couronnes de chêne. Après leur mort, ils furent honorés comme des dieux protecteurs en les surnommant « les Doigts du mont Ida » car ils étaient dix, comme les doigts de la main. Ils étaient de petite taille et avaient leurs forges dans au sein du Mont Ida. Le récit de la Phoronide, épopée archaïque d’auteur inconnu et dont il ne subsiste que six fragments, nomme trois dactyles : Celmis, Danaméos et Émon. Le Mont Ida, point culminant de la Crète, demeure le siège de leurs forges souterraines. Leur petite stature et leur association au monde souterrain les rapprochent des archétypes indo-européens de nains forgerons, présents dans de nombreuses mythologies.

Un peu plus palpable, les telchines de de Rhodes seraient la mémoire folklorique de peuples anciens, avant l’arrivée civilisatrice des Grecs anciens (mycéniens) sur l’île. Premiers habitants de Rhodes, de très petites tailles, ils auraient forgé les armes des dieux, dont la faucille de Cronos et le trident de Poséidon. Zeus aurait fini par les détruire à cause de leurs pratiques magiques. Les telchines seraient alors la mémoire mythique de populations préhelléniques de Rhodes, ultérieurement intégrées ou supplantées par les nouveaux cultes mycéniens (olympiens) qui s’imposeront durablement sur l’île.

Le mont Atabyrion, point culminant de Rhodes, représenterait un haut lieu primitif associé aux telchines, en tant que puissances préhelléniques de l’île avant la diffusion massive de la culture mycénienne qui reléguera les telchines au rang de substrat mythique.
L’île de Chypre, d’une très large superficie, comprend aussi un folklore associé aux nains avec en premier lieu la figure du skalapoúntaros, un petit être nocturne malfaisant appartenant au cycle hivernal. Il ne constitue pas une « race de nains » autonome au sens européen occidental, mais plutôt un démon domestique saisonnier, pensé comme tangible et capable d’interagir matériellement avec l’espace domestique chypriote. Les récits concordent pour lui attribuer une stature inférieure à celle d’un homme, souvent comparable à celle d’un enfant.
Le canevas classique est celui d’une présence nocturne perturbatrice : le skalapoúntaros pénètre dans la maison durant l’hiver, dérange le sommeil, déplace les objets, salit le foyer ou cause de petites nuisances domestiques. Il n’est pas décrit comme dévastateur ni véritablement démoniaque, mais comme une créature malicieuse et importune, appartenant au registre des esprits nuisibles familiers.

Afin de se prémunir de ses méfaits ou hâter son départ, les cypriotes déposaient des offrandes alimentaires (pâtisseries, fritures, œufs, saucisses ou crêpes) sur les toits ou à proximité de la maison. Ces gestes visaient à l’apaiser et à l’éloigner, selon une logique d’évitement par le don plutôt que de confrontation directe. La bénédiction des eaux lors de l’Épiphanie, moment liturgique majeur à Chypre, marquait symboliquement la fin de sa présence inopportune et la purification de l’espace domestique.
L’île de Chypre sera aussi traversée comme la Crète et Rhodes par la figure du nain souterrain et tellurique : à Amathonte, la statue du fameux dieu Bès, nain égyptien barbu et grotesque, est associée à un culte archaïque lié aux mines riches en minerais, dont le métal.

Mais au-delà de toutes ces figures naines assez éparses (dactyles, telchines, skalapoúntaros, Bès), la figure-type du nain farouche du territoire grec est incontestablement celle du kalikantzaroi. Présents en Grèce continentale, en Crète et à Chypre, ils sont décrits comme petits, noirs, laids et poilus, parfois avec des pieds d’animaux (chèvre, âne). Bruyants et farceurs, ils aiment semer la pagaille dans l’espace domestique. Le satyre, figure très ancienne des cultes préhelléniques, semble tisser de subtils liens de correspondance avec la figure naine du kalikantzaroi.

Le kalikantzaroi a un aspect chtonien, c’est-à-dire lié au monde souterrain, ce qui le rapproche de l’idée des nains forgerons précités (dactyles, telchines, Bès). Cette créature naine est liée à un canevas mythologique : le conte de l’Arbre-Monde. « Le kallikantzaroi séjourne d’habitude sous terre et sa principale occupation est de scier l’arbre du monde afin qu’il s’effondre avec la Terre. Cependant, quand ils sont sur le point de terminer leur besogne, Noël arrive et ils viennent à la surface en oubliant l’arbre pour se mettre à jouer de mauvais tours aux mortels. Finalement, quand vient l’épiphanie, le 6 janvier, le soleil reprend ses mouvements et ils retournent sous terre pour reprendre leur travail de destruction. Ils voient alors que durant leur absence, l’arbre du monde s’est régénéré, ils recommencent donc à le scier jusqu’au Noël suivant, dans un cycle sans fin ».
Complétement ridiculisée par les subtilités du calendrier chrétien, la figure païenne du kallikantzaroi sera peu à peu diabolisée par l’Eglise Orthodoxe et rejoindra bien vite la cohorte des créatures malfaisantes régnant aux Enfers et affligeant les pauvres pécheurs.

Les kallikantzaroi sont effrayés par les flammes, les croix, les prières, et disparaissent à l’Épiphanie. Etant des créatures de la nuit, il existe de nombreux moyens de s’en protéger pendant les jours où ils errent à la surface de la terre. L’une de ces méthodes consiste à laisser une passoire devant la porte : si un kallikantzaroi approche avec des mauvaises intentions, il s’assiéra et comptera les trous jusqu’à ce que le soleil se lève : il sera alors forcé de se cacher. Les kallikantzaroi ne peuvent pas compter au-delà de 2, puisque 3 est un chiffre sacré, et qu’en le prononçant, ils se tuent eux-mêmes. Une autre méthode de protection consiste à laisser un feu brûler dans la cheminée toute la nuit afin qu’ils ne puissent pas entrer par le trou de la cheminée. Cette symbolique chtonienne renvoie clairement à l’idée d’êtres souterrains anciens, liés à un monde antérieur et archaïque, progressivement marginalisé par la religion chrétienne.
Les nains de l’espace grec remontent à des récits extrêmement éloignées et diffus, souvent héritées de la mythologie antique. La Grèce semble avoir été un point de passage du petit peuple très ancien, certainement protohistorique et leurs souvenirs se dissipent dans la brume du temps, qui consume toute chose. Malgré cela, certaines associations patrimoniales luttent pour arracher de l’oubli ces cultes préhelléniques faisant intervenir les créatures naines, à l’exemple du carnaval grec d’Apokria qui met à l’honneur des figures de faunes dansants.

Italie
Ces figures naines des îles grecques étants assez lointaines et évanescentes, nous retrouverons bien heureusement des traces bien plus actuelles de ce petit peuple dans l’espace romain. Les deux grandes îles italiennes, la Sardaigne et la Sicile, s’illustrent particulièrement dans le dossier des nains par tout un arrière-plan mythico-archéologique : le petit peuple y est constamment associé à des structures néolithiques.
En Sardaigne, les domus de janas (maisons des fées) sont des sépultures de l’époque préhistorique, creusées dans la roche, que l’on trouve dans toute l’ île. Elles ont été réalisées durant la culture d’Ozieri, une culture néolithique (ou prénuragique) qui s’est développée en Sardaigne de 4300 à 3700 av. J.-C. Elles seraient les demeures souterraines de créatures naines appelées les janas. Ces récits ne spécifient pas si les janas sont les bâtisseuses de ces domus ou bien si elles les occupent par pur opportunisme.

Les janas sont des créatures féminines du folklore sarde de petite taille, parfois à peine visibles, considérées comme très belles, d’où l’expression sarde « être belle comme une janas ». Leur activité principale est le tissage et leur attitude envers les humains demeure très ambivalente, allant de la bienveillance à la méfiance si elles se sentent offensées.
Les janas sont associés à un canevas typique du petit peuple, celui du « secret dévoilé » : « Il était une fois une jeune bergère qui paissait ses brebis près d’un rocher creusé. Un soir, elle entendit un doux chant sortir de la pierre. Curieuse, elle s’approcha et vit une minuscule porte s’ouvrir : trois janas en sortirent, vêtues d’or et d’argent. Elles l’invitèrent à entrer. À l’intérieur, la bergère découvrit un monde souterrain magnifique, avec des tissus d’or, des pierres brillantes et des parfums inconnus. Les Janas lui offrirent un fuseau magique en lui disant : « Si tu files avec honnêteté, la laine ne manquera jamais. Mais ne raconte à personne notre existence ». La bergère devint prospère. Mais un jour, une voisine jalouse la questionna, et elle finit par révéler son secret. Le lendemain, le fuseau avait disparu. La grotte aussi. Et plus jamais les janas ne se montrèrent ».
Les janas auront sur la même île leur pendant masculin avec les nannirùddus, ce qui signifie littéralement « petits nains ». Dans la mémoire collective, ils sont considérés comme les plus anciens habitants de l’île. Ce sont de petits êtres barbus, souvent habillés de rouge ou de sombre, vivant dans des grottes ou des nuraghes (anciens édifices en pierre typiquement proto-sardes), qu’ils semblent avoir occupé plus tardivement par simple opportunisme. Ce sont de très habiles artisans, parfois décrits comme forgerons ou bijoutiers.

Tout comme les janas, les nannirùddus sont associés à une trame classique du « secret dévoilé » : « Dans les montagnes de Domusnovas (au sud de la Sardaigne), les anciens racontent qu’une fois, un berger découvrit un passage secret menant à une salle souterraine illuminée par des pierres brillantes. Là, vivaient les nannirùddus, qui lui proposèrent un marché : il ne devait révéler à personne l’entrée de leur monde, en échange de quoi il recevrait chaque jour du pain, du fromage, et une pièce d’or. Pendant des mois, le berger respecta sa promesse et devint prospère. Mais un jour, ivre, il se vanta à l’auberge et révéla le secret du domaine des nains… Le lendemain, tout avait disparu : l’entrée, les cadeaux, même le pain. On dit que le berger erra dans la montagne jusqu’à la fin de ses jours, cherchant les nains perdus ».
Les nannirùddus (petits hommes) et les janas (petites femmes) occupaient la même île (Sardaigne), parfois les mêmes lieux : ne peuvent-ils pas être considérés comme un seul et même peuple ? Plusieurs pistes poussent à aller dans cette direction : une ancienneté néolithique (prénuragique) ; un même habitat (grottes ou structures néolithiques) ; une stricte répartition des tâches (métier à tisser pour les femmes et forge pour les hommes). En adoptant une lecture plus anthropologique de la question, la disparition de ce petit peuple sarde semble rejouer le retrait de la civilisation prénuragique (culture des Domus) face à la civilisation proto-sarde (culture des nurhages), arrivée plus tardivement sur l’île.
En Sicile, le terme nannu désigne des nains et signifie aussi « grand-père », ce qui démontre l’ancienneté de ce petit peuple. Le folklore sicilien des nains possède comme en Sardaigne tout un arrière-plan mythico-archéologique : les nannusont clairement associés à des lieux antiques, des ruines ou des anciens temples, et gardent souvent des secrets ou des richesses. Selon le folkloriste Salvatore Salomone-Marino (Usi e costumi, credenze e pregiudizi del popolo siciliano, Palerme, 1882), des êtres minuscules hantent les diverses structures protohistoriques (Âge du Bronze sicilien), sans doute à nouveau par opportunisme : les tombes rupestres deviennent des « Case dî nani » ; les hypogées préhistoriques des « Grotte dei nani » ; les villages troglodytes abandonnés des « Paesi dei nani ». Ces communautés naines, souterraines et très farouches, étaient perçus comme antérieures aux populations historiques.

Le nannusicilien sera mentionné dans un conte relevant du canevas classique du « secret dévoilé » : « Il y a bien longtemps, dans les monts escarpés de l’arrière-pays de Raguse, se trouvait une grotte que les bergers n’approchaient jamais. On l’appelaitla Bouche d’Iblis. On disait qu’un petit être y vivait : le nannuzzu di Petra, un nain à la barbe d’argent et aux yeux brillants comme des braises. Le nannuzzu n’était ni bon ni mauvais. Il veillait sur un trésor ancien, enfoui depuis l’époque des Sarrasins. La légende disait qu’il apparaissait uniquement aux cœurs purs… ou aux menteurs audacieux.
Un jour, un jeune paysan nommé Turi osa s’aventurer près de la grotte, poussé par la misère et les contes de son grand-père. La nuit tombait quand il entendit une voix rauque chuchoter :
– Qu’est-ce que tu cherches, figghiu miu ? Le pain ou l’or ?
Turi répondit sans réfléchir :
-Le pain… mais si tu as de l’or, je ne dis pas non.
Le nannuzzu sortit de l’ombre, haut comme une barrique, avec un manteau fait de feuilles de figuier. Il sourit, dévoilant des dents comme des noyaux d’olive, et dit :
– Tu as dit la vérité. Alors tu auras un peu des deux.
Il donna à Turi une miche de pain noire comme la nuit et lui dit de la garder jusqu’au matin sans la manger. Turi obéit. À l’aube, la miche se changea en pierre… mais à l’intérieur, elle contenait une poignée de pièces d’or antiques. Turi vécut modestement, partageant sa fortune avec les siens. On dit qu’il retourna souvent à la grotte, mais ne vit plus jamais le nannuzzu. Depuis ce jour, les anciens disent que le nannuzzu n’apparaît qu’à ceux qui savent répondre avec sincérité, même dans la tentation ».
Si l’on doit prêter une interprétation plus scientifique au petit peuple sicilien (nannu/nannuzzu), les chasseurs-cueilleurs mésolithique (WHG) de cette île demeuraient de petites tailles. Lors des fouilles de la grotte d’Uzzo, les archéologues exhumèrent plusieurs fossiles adultes de petites tailles, dont la sépulture « Uzzo X », une femme adulte avec une stature estimée à 1,45 mètres (Alessandra Modi et al., « An oldest genetic legacy for the first modern humans in Sicily », Quaternary International, 2020). La stature humaine a fluctué au cours de la préhistoire en fonction du régime alimentaire, du mode de vie et de l’environnement. La transition néolithique, marquée par la sédentarisation et l’agriculture, a parfois entraîné une légère diminution moyenne de taille, phénomène bien documenté en bioarchéologie.

Les individus mésolithiques de l’Uzzo présentent une signature génétique compatible avec les Western Hunter-Gatherers (WHG), proches des groupes continentaux d’Italie et d’Europe occidentale. Les WHG sont un groupe-clef dans la compréhension d’une lecture paléoanthropologique du petit peuple européen, comme débattu dans l’article Petit peuple, du mythe à la réalité.
En adoptant une lecture plus anthropologique de la question, la retraite de ce petit peuple sicilien (nannu/nannuzzu) peut être mise en parallèle avec l’effacement progressif des chasseurs-cueilleurs du Mésolithique (WHG) à la suite des diverses vagues de population néolithique (Sicanes), protohistorique (Sicules) et antique (Grecs puis Romains). Le petit peuple de Sicile ne semble pas avoir été exterminé mais s’être lentement dissout au fil des siècles, se retirant dans les grottes ou sous-terre, n’apparaissant plus que la nuit et disparaissant définitivement à l’arrivée du christianisme.
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Chers lecteurs de Strange Reality, il est temps d’approfondir les recherches de Guiseppe Sergi (1841-1936) sur les microcéphales italiens, dont beaucoup d’ossements proviennent de Sardaigne et de Sicile. Anthropologue et psychologue, Sergi est une figure majeure de l’anthropologie italienne positiviste et s’inscrit dans le réseau scientifique formé autour de Lombroso et de l’anthropologie criminelle.

Assisté par le docteur Mantia, l’anthropologue italien Giuseppe Sergi exhumera dès 1893 près de 129 individus modernes inhumés dans une nécropole médiévale en Italie (17 crânes de Castel Trosino) et plus majoritairement en Sardaigne (sépultures préhistoriques nuragiques) et en Sicile (nécropoles protohistoriques). Sur cette collecte de 129 squelettes, 15 appartenaient à des individus adultes de petites tailles. Un crâne appartenant à cette série de 15, catalogué « crâne microcéphale n° 692 (Bologna) », fut photographié et passa à la postérité pour avoir servi de source comparative à l’étude magistrale de Julius Kollmann sur les Pygmées suisses du Néolithique, qui commenta ainsi les travaux de son confrère italien : « Les pygmées de Sicile sont de très petite taille, mesurant généralement moins de 1,5 mètre. Selon l’estimation statistique de Sergi, ils représentaient près de 14% de la population moderne de la Sardaigne » (Julius Kollmann, « Pygmies in Europe », Journal de l’Institut d’Anthropologie britannique et irlandaise, Vol.25, 1896).

Comparant et mesurant le crâne microcéphale n° 692 (Bologna) et un crâne témoin (Homme moderne), Julius Kollmann arrive à une capacité crânienne (cc) de 1031 pour le pygmée de Sicile contre 1460 pour l’Homme moderne. La capacité crânienne du pygmée de Sicile est de 30% inférieure à celle de l’Homme moderne. Nous sommes donc face à un crâne d’Homo sapiens adulte, qui s’est adapté par « nanisme » à son environnement insulaire (la Sicile). Le savant suisse a conscience de se retrouver face à un matériel archéologique d’une valeur inestimable, ce qui le poussera à conclure son papier par la dénomination de « pygmée suisse du Néolithique » pour rendre compte de ce nouveau taxon.

Alfredo Niceforo, fervent disciple de Sergi, revient sur les microcéphales de son maître à penser en concluant : « La microcéphalie (= la capacité crânienne réduite) est un trait caractéristique d’individus parfaitement sains, sans aucun signe de dégénérescence, qu’il faut attribuer à une variété humaine ancestrale distincte : les Pygmées d’Europe, d’origine clairement africaine, qui se seraient mélangés avec d’autres populations de la Méditerranée, de la Suisse (site néolithique de Schaffhouse) et de la Russie » (Alfredo Niceforo, « La variété humaine pygmée et microcéphalique de la Sardaigne », Revue de la Société romaine d’Anthropologie, n°III, 1895).
Cependant, cette théorie datée a été largement battue en brèche. Les avancées en anthropologie et en génétique ont montré que la microcéphalie peut résulter de diverses conditions pathologiques ou de variations normales au sein des populations humaines. Ainsi, les microcéphales étudiés par Sergi sont aujourd’hui interprétés comme des cas pathologiques ou des variations normales, et non comme une population pygmée distincte.
Les recherches de Sergi sur les microcéphales sont alors critiquables car elles participent à la construction d’une anthropologie raciale et eugéniste typique du positivisme italien, tout en combattant avec virulence un racisme nordiciste qui aboutira aux thèses aryennes. Le fils de Guisseppe Sergi, Sergio Sergi, perpétua la mémoire de son père en devenant un anthropologue plus abouti, délaissant l’analyse typologique et raciale pour des analyses comparatives plus fines fondées sur la croissance osseuse.
Chers lecteurs de Strange Reality, à travers cet ample dossier sur les nains des îles gréco-romaines, nous avons brassé plusieurs thématiques essentielles, qui tendent toutes à rendre concrètes et palpables l’existence de ce petit peuple : d’abord, les anciens mythes des îles grecques (nains folkloriques) laissent place à la réalité historique des îles italiennes (chasseurs-cueilleurs du Mésolithique) ; ensuite, le nanisme pathologique (microcéphalie) et le nanisme insulaire (adaptatif) se combinent pour mettre en évidence la réduction des tailles de ces communautés ; enfin, le néo-folklore (féérisation du petit peuple) cède du terrain face à la pertinence des sources ethnographiques et archéologiques déployées (crédibilisation du petit peuple).


Bonsoir,
Merci pour cet excellent article !
Je ne recevais plus les notifs par mail lors de la parution des articles, je suis content d’avoir autant de lecture d’un coup !
Merci pour votre travail,
Jules
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Merci de votre commentaire mon cher Jules, nous essayons de poster au moins 1 article tous les mois. Vous souhaitant bonne lecture, Strange Reality
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