Nains espagnols

Cabezudos (nain folklorique espagnol) emportant les enfants

     Chers lecteurs de Strange Reality, nous reprenons la piste des créatures naines en Cantabrie, où les traditions espagnoles évoquent les duendes de las brañas (nains des pâturages) ou trenti (être des broussailles), hantant les cabanes isolées des zones montagneuses de transhumance. Les Vaqueiros de alzada, groupe pastoral asturien semi-nomade, vivent précisément dans ce cycle migratoire annuel entre villages et brañas (pâturages), et sont donc les principaux pourvoyeurs de récits sur les duendes.

Cabanes pastorales de la Cordillère cantabrique (Picos de Europa)

Ces vachers utilisent des cabanes pastorales saisonnières, que les espiègles duendes semblent parasiter : jet de farine, lait bu ou encore petits pas entendus la nuit dans le grenier. Par tout ce vacarme nocturne, le berger conclut qu’un duende de la montagne habite la cabane. Plusieurs canevas sont alors liés à ces créatures des alpages cantabriques, tous rattachés à sa qualité d’ancien maître des pâturages.

– Un berger perd une brebis dans la brume d’altitude. Au crépuscule, il aperçoit un petit être couvert de feuilles qui lui fait signe de le suivre. Il le conduit jusqu’au troupeau égaré puis disparaît dans les buissons. Ce motif correspond aux descriptions où le trenti aide le berger à retrouver le bétail sans se montrer directement.

– Pendant une tempête, le troupeau se disperse dans la montagne. Le lendemain, toutes les bêtes sont regroupées près de la cabane, sans traces de berger. C’est le fait du duende de las brañas.

– Il peut aussi s’avérer farceur : « une jeune fille descend du pâturage à la tombée du jour. Quelque chose tire sur sa jupe et pince ses jambes. En se retournant, elle voit un petit être noir et velu qui fuit en riant dans les broussailles. Ce motif, sans doute plus tardif, correspond exactement aux traditions cantabriques décrivant le trenti pinçant les mollets des passantes.

Plus tardivement, dans la Sierra de Léon et le Burgos montagnard, les créatures naines seront associées à un canevas plus sombre :

– Un berger moque un petit être aperçu près d’une doline (cuvette montagnarde). Peu après, ses bêtes tombent malades et il s’égare dans le brouillard plusieurs nuits. Il n’aurait pas dû offenser le duende de la braña.

Dans la même aire géographique que les duendes de brañas, des fossiles de femme de petites tailles ont été exhumées. A ce titre, le site néolithique d’Alto de Reinoso (province de Burgos) semble très pertinent : il correspond à une sépulture collective datée du Néolithique final (vers 3700 av. n. è.), utilisée pendant environ un siècle par une communauté agricole locale.

L’analyse intégrée (ostéologie, ADN ancien, isotopes) a porté sur au moins 47 individus comprenant hommes, femmes et subadultes. Les données ostéologiques montrent que les femmes de cette communauté présentaient une stature modeste, autour d’environ 1,50 m, valeur cohérente avec les moyennes féminines du Néolithique ibérique intérieur.

Cette taille relativement basse s’inscrit dans le contexte général des populations agricoles néolithiques d’Europe méridionale, souvent plus petites que les chasseurs-cueilleurs paléolithiques. Elle reflète probablement un ensemble de facteurs combinés : régime agricole, contraintes nutritionnelles et stress physiologique propres aux sociétés néolithiques sédentaires. La stature réduite ne doit donc pas être interprétée comme pathologique, mais comme une norme biologique adaptée à un contexte néolithique agricole assez frugal.

Ainsi, les femmes d’Alto de Reinoso illustrent le profil typique des populations néolithiques de l’intérieur ibérique : taille modérée (~1,50 m), forte cohésion familiale, régime agro-pastoral et relative stabilité démographique sur plusieurs générations. Les femmes préhistoriques découvertes à Alto de Reinoso appartiennent majoritairement à une population agricole néolithique (EEF) avec une composante minoritaire d’ascendance chasseurs-cueilleurs occidentaux (WHG).

     Chers lecteurs de Strange Reality, après avoir levé le voile sur le Burgos montagnard, nous pouvons élargir notre vision afin d’étudier les dossiers de nains des autres contrées espagnoles, continentales et insulaires.

Espagne continentale

Selon la mythologie portugaise, galicienne et asturienne, les Mouros sont une race de petits êtres qui habitaient les terres de Galice, des Asturies et du Portugal depuis la nuit des temps. Pour les anthropologues galiciens, l’étymologie est proche de muertos, c’est-à-dire les « morts », donc « ceux qui ont disparu ». En effet, à l’époque contemporaine, ils ont été contraints de disparaître de la montagne afin se réfugier sous la terre. Désormais, ils sont généralement vus par les gens au seuil de leurs cavités souterraines. Les Mouros travaillaient l’or, l’argent et les pierres précieuses. Discrets, ils ne sortaient que rarement de leurs grottes, sauf pour prendre de la nourriture. Le mont Pindo en Galice, à l’extrême ouest de la cordillère cantabrique, est la dernière habitation connue de ce petit peuple bien énigmatique.

Parc naturel du mont Pindo (Galice), riche en grottes et en légendes sur les Mouros

Dans la tradition populaire galicienne, les mouros sont décrits comme un peuple antérieur aux humains actuels, vivant aujourd’hui dans le monde souterrain ou dans des lieux antiques comme les dolmens et les castros. Dans les traditions rurales, ils sont considérés comme les bâtisseurs des mégalithes. Fait cocasse : l’association entre les mouros et les mégalithes était tellement assurée dans la culture populaire que certains archéologues du XIXe siècle utilisaient les légendes de mouros pour localiser des sites mégalithiques.

Forno dos Mouros, le « four des Mouros » (5000 ans B.P). Selon la tradition locale, les mouros vivaient sous le tumulus.

Cette association correspond à un mécanisme classique du folklore : attribuer des monuments préhistoriques à un peuple mythique disparu. Certains chercheurs pensent que les mouros seraient une mémoire mythifiée des peuples pré-romains.

        Dans tous les cas, force est de constater que les Mouros font partie intégrante de l’inconscient collectif des galiciens. Ils sont connus et acceptés à tel point de l’auteure Laura Suarez leur consacre un livre illustré pour enfant en 2011 intitulé Monte Pindo. Historias e lendas do Olimpo Celta.

Les Mouros sont à l’honneur dans l’illustré pour enfants Monte Pindo (2011) de Laura Suarez

Les sierras de la Castille (centre de l’Espagne) sont aussi riches en récits sur les nains, comme l’atteste la présence d’un duende sur le chapiteau de l’église SanVicente Pelayos Del Arroyo datée du XIIe siècle et située en Castilla y Léon (province de Ségovie).

Figure de duende de l’église SanVicente Pelayos Del Arroyo (XIIe siècle)

Dans la tradition castillane, les enanos cabezones (nains à grosse tête) ou encore martinicos (diablotins) sont des créatures naines décrites comme de petits êtres humanoïdes, avec de grosse tête et des mains larges, souvent vêtus comme des petits moines (capuchon/habit), très farceurs et dociles. « Son enanos cabezones… de grandes manos… disfrazados con hábito franciscano ». Ces êtres apparaissent dans plusieurs régions de Castille (Guadalajara, Castille-La Manche, Vieille Castille). Les enanos cabezones sont surtout liés à l’espace domestique et sont présents dans plusieurs canevas :

Le nain du placard : Une famille entend des bruits dans l’armoire ou la cuisine. Les objets changent de place. On conclut qu’un martinico habite la maison.

– Le nain farceur de la nuit : lampes à huile qui s’éteignent soudain, pas rapides dans le couloir, rire d’enfant entendu dans la maison.

– Le châtiment de l’avare : un avare cache son argent, le nain le transforme en charbon ou lui joue un tour cruel.

Les enanos cabezones sont très présents dans la culture populaire : à ce titre, le nom « Martín » est associé à un démon familier dans la littérature médiévale espagnole, comme le montre El Conde Lucanor (1330-1335) de Don Juan Manuel. Les dramaturges du Siècle d’Or comme Calderón ou Zamora mentionnent des duendes minuscules pour expliquer les bruits domestiques ou visites nocturnes clandestines.

Le grand peintre espagnol Francisco de Goya (1746-1828), dans sa série Los Caprichos (1799), met en scène de nombreux petits êtres grotesques et satiriques assimilables aux « enanos cabezones » du folklore castillan.

Capricho n°49 (1799) de Francisco de Goya

Hormis ces diverses références culturelles (littérature, peinture), les enanos cabezones sont mis à l’honneur dans les fêtes folkloriques espagnoles à travers la figure des cabezudos. Ces personnages grotesques prolongent visuellement l’imaginaire ancien des « enanos cabezones » domestiques en leur donnant une forme tangible et carnavalesque dans l’espace public festif. Fabriqués historiquement en cartón-piedra (papier mâché) puis en matériaux composites modernes, ils constituent une survivance spectaculaire du folklore urbain ibérique, particulièrement prégnant dans les villes de Pampelune, Saragosse et de toute la Castille.

Ce sont des figures traditionnelles espagnoles à tête surdimensionnée, issues des anciennes comparsas médiévales mêlant géants et personnages grotesques. Ils représentent des types populaires (soldats, caricatures locales, figures historiques) et défilent dans les fêtes urbaines, souvent en interaction directe avec les enfants qu’ils poursuivent ou taquinent, reprenant ainsi la figure éprouvée du croquemitaine.

Les cabezudos en papier maché

En Espagne continentale, nous pouvons observer un glissement des récits les plus anciens de Burgos (créatures sauvages, montagnardes et archaïques) vers les récits les plus modernes de Castille (créatures domestiques, rurales et folklorisées). Tentons de voir l’état de la question des créatures naines dans l’Espagne insulaire.

Espagne insulaire

Dans les îles Canaries, nous retrouvons aussi une figure archétypale présente dans les fêtes folkloriques : el Enano de La Palma (Le nain de La Palma). Cette figure folklorique est prégnante dans la ville de Santa Cruz de La Palma. Ils sont au cœur d’un événement emblématique : la Danza de los Enanos (la danse des nains), qui a lieu tous les 5 ans pendant la fête de la Bajada de la Virgen de las Nieves (descente de la Vierge des Neiges), une célébration religieuse et populaire majeure.

Ces nains sont des personnes costumées (souvent des hommes) qui apparaissent dans des costumes de haute stature, puis se transforment magiquement en petits personnages dansants. Cette transformation est un moment spectaculaire et mystérieux, gardé secret, et considéré comme le climax de la fête. Une fois transformés, les Enanos effectuent une danse joyeuse et rapide à travers les rues, au son d’une musique devenue iconique.

La Danza de los Enanos de Santa Cruz de la Palma

Bien que d’origine relativement moderne (la tradition a commencé au XIXe siècle), les Enanos de La Palma incarnent un folklore vivant mêlant humour, mystère, joie populaire, et identité culturelle insulaire. Ils symbolisent la magie de la fête, la transgression des normes, et une connexion intergénérationnelle très forte dans la culture palmera. Ces joyeux et sautillants Enanos pourraient-ils être le souvenir épars d’un peuple autochtone préhispanique ?

Les données archéologiques, linguistiques et génétiques convergent : les premiers habitants des Canaries provenaient du Maghreb berbère (Amazighs) et sont connus sous le nom de Guanches. Par datation des nombreuses momies trouvées dans les grottes, nous savons qu’ils sont arrivés dans les îles Canaries entre 3000 et 2000 ans B.P., avec différentes vagues de population.

Les Guanches, le peuple autochtone des Canaries

Par un bref examen critique, nous remarquerons qu’il n’y a rien de commun entre les Enanos de Palma et le peuple autochtone des Canaries : en effet, les guanches sont bien plus grands, graciles et civilisés que nos nains grotesques et sautillants. Qui sont alors ces énigmatiques Enanos de La Palma ? Pourraient-ils être le souvenir folklorisé et antédiluvien d’un Homo sapiens de petite taille ayant hanté les îles Canaries avant l’arrivée des Guanches ? Les souvenirs parcellaires d’un ancien peuple de petite taille ayant péri ? Voyons cela à travers un folklore bien plus précis et ancré dans les îles Baléares.

Loin des frasques nocturnes d’Ibiza et de Palma, le cœur rural de l’île de Majorque conserve un patrimoine culturel très riche, et notamment un fond folklorique faisant appel aux créatures naines.

Le Majorque (Baléares) rural et montagnard, riche en récits sur les nains

Les nains dans le folklore des Baléares ont généralement deux appellations : les fameliars (esprits familiers) et les barrugets (nains bossus). Les fameliars sont de petites créatures, décrites comme laides et extrêmement minces, sont infatigables lorsqu’il s’agit de travailler. Cependant, lorsqu’elles n’ont rien à faire, elles peuvent vous causer des problèmes, quêtant sans cesse plus de travail et de nourriture. Pour attraper un fameliar,vous devez attendre la nuit de la Saint-Jean au vieux pont de Santa Eulalia, où une fleur lumineuse apparaît à minuit. Si vous la cueillez et la mettez dans une bouteille d’eau bénite, vous aurez bientôt un fameliar. Si le fameliar revêt des caractéristiques magiques, le barrugets semble être une créature naine bien plus tangible et prosaïque.

Les barrugets sont surtout présents à Majorque et Minorque : ce sont de petits êtres farceurs, proches des lutins. Ils vivent dans les maisons, les greniers ou les endroits sombres. Ils jouent des tours aux habitants de la maison, déplacent les objets, font du bruit la nuit. Ils ont une attitude ambivalente : parfois bienveillants, ils peuvent aussi être pénibles et punir les humains si on les contrarie. Dans ce cas, il suffisait de leur offrir du lait et du pain pour les apaiser. Ces êtres proviennent très certainement de croyances préchrétiennes.

Au XIXe siècle, le souvenir de ce petit peuple était déjà altéré et la christianisation achevée de l’archipel a transformé cette figure du nain en croquemitaine : on expliquait alors aux petits polissons que les barruguets viendraient la nuit pour les emporter dans leurs sombres grottes. Comment ont-ils disparu de la mémoire collective à la fin du XIXe siècle ?

Nul ne le sait, mais le répertoire fossile de l’archipel est assez éclairant au regard du folklore nain. Arrivés très tardivement durant le Néolithique (4500 ans B.P), les premiers hommes préhistoriques des îles Baléares sont affiliés aux EEF (Early European Farmers) avec un très faible apport de WHG (Western Hunter-Gatherers). Ils sont de petite taille par rapport aux populations contemporaines du continent européen (Olalde, Iñigo et al., « The genomic history of the Iberian Peninsula over the past 8000 years », Science, 2019).

Les dépôts humains de Cova des Càrritx présentent des individus (EEF) de petites tailles

Les fouilles archéologiques entreprises dans des sites tels que Cova des Càrritx, Cova des Mussol, ou encore Naveta d’Es Tudons indiquent que les hommes adultes mesuraient environ 1,55 m à 1,60 m et les femmes adultes environ 1,45 m à 1,50 m. (Whitehouse, R. « Sa Cova d’es Càrritx: A new prehistoric cult cave on Menorca », Archaeology International, 15, 42–49, 2012). Ces tailles sont relativement basses, mais comparables à d’autres populations méditerranéennes du Néolithique et de l’Âge du Bronze, comme nous l’avons précédemment vu avec l’exemple de la Sicile dans l’article Nains des îles gréco-romaines.

Pour quelle raison les hommes préhistoriques des Baléares étaient-ils si petits ? Le phénomène bien documenté du nanisme insulaire a certainement été en jeu, comme observé avec Myotragus balearicus, une chèvre naine endémique.

Myotragus balearicus, la chèvre naine des Baléares

Le régime alimentaire des populations préhistoriques affiliées aux EEF était basé sur des cultures de céréales, des légumineuses, peu de viande, et assez peu de ressources marines. De plus, les ressources insulaires sont plus rares et difficiles à trouver, limitant ainsi mécaniquement le développement staturo-pondéral.

En Espagne insulaire, si les Canaries conservent un fond folklorique très altéré, ne survivant que par la fête traditionnelle des Enanos de La Palma, les Baléares conservent plus profondément la mémoire vive de ces créatures naines, inscrites à la fois dans la mémoire collective et dans le répertoire fossile.

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Chers lecteurs de Strange Reality, ce principe de nanisme insulaire à l’œuvre dans les Baléares est-il aussi opératoire sur l’île de Malte ? Dans certaines traditions orales, les maltais évoquent les ċkejknin, c’est-à-dire « les petits », des sortes de nains souterrains. La plus connue de leur supposée habitation souterraine est la « Grotte des Nains » (Il-Għar taċ-Ċwieten), près de Naxxar. On racontait qu’elle abritait une communauté de nains qui vivaient cachés et sortaient parfois la nuit. Certains récits disent qu’ils aidaient les paysans dans leurs champs, d’autres qu’ils étaient farceurs et voleurs.

Grotte des nains de Naxxar (Malte)

Les habitants de Malte ont longtemps cru que les temples mégalithiques (hypogées et nécropoles, comme Ħaġar Qim ou Mnajdra) n’avaient pas pu être bâtis par leurs semblables humains. La construction de ces structures mégalithiques était associée à des esprits minuscules, parfois assimilés à des nains.

Le répertoire fossile maltais semble là aussi éclairant, car nous retrouvons un candidat Homo sapiens à la grande variabilité morphologique et souvent de petite taille : le WHG. Arrivées sur l’île vers 8500 ans B.P., des populations de type WHG (ou proches) sont présentes un millénaire avant les premiers agriculteurs néolithiques (EEF). Ces WHG ont traversé au moins une centaine de kilomètres de mer ouverte depuis la Sicile. Des foyers, outils lithiques et restes alimentaires (poissons, phoques, cervidés, tortues, etc.) ont été trouvés dans la grotte de Latnija.

Latnija Cave, site de fouilles archéologiques des WHG maltais (2025)

Ces populations mésolithiques, vraisemblablement de petites tailles, ont été largement remplacées ou absorbées génétiquement par les agriculteurs néolithiques (EEF), d’où une contribution génétique WHG finale faible dans le pool maltais ultérieur.

Chers lecteurs de , merci de nous avoir permis de clore ensemble cette question passionnante du petit peuple dans l’espace méditerranéen, à la croisée entre l’Histoire, le folklore et l’archéologie.

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