Entretien avec Frantz Emmanuel Petiteau

Franz E. Petiteau, est avant tout un historien chercheur talentueux, rigoureux, un expert du patrimoine historique et du folklore pyrénéen, mais c’est aussi mon ami. Nos discussions passionnées, jusqu’à point d’heure, sur les aspects les plus incongrus, et les plus fantastiques de ces traditions m’ont inspiré bien plus qu’il ne le soupçonne, cette interview est aussi l ‘occasion de le remercier pour sa patience et sa bienveillance à mon égard.

Strange Reality : Pouvez-vous nous expliquer vos domaines de recherche, sur quoi vous travaillez dans quel cadre. Est-ce une vocation ?

Franz E. Petiteau : Mes domaines de recherche portent essentiellement sur le patrimoine culturel pyrénéen en particulier à l’échelle de « vallées » pyrénéennes, matériel comme immatériel. J’ai toujours été fasciné par l’environnement dans lequel j’ai grandi, surtout par les Anciens qui m’ont initié. Devant chez moi dans mon village dans les années 1970, ils me racontaient leurs souvenirs et surtout les contes entendus dans leur jeunesse.

Qu’est-ce que, pour vous, l’anthroposystème ? Comment s’applique l’anthroposystème en vallée d’Aure ?

On peut dire que la définition d’un anthroposystème est la combinaison des rapports humains en d’autres termes des aspects sociaux dans un espace géographique naturel, le tout fonctionnant dans la durée. Pour faire simple, divers éléments agissent en interaction les uns avec les autres dans une structure, une unité.

Globalement ce sont les relations nature-sociétés qui nous intéressent en particulier dans mon sujet d’étude l’anthropisation des territoires. La prospection archéologique puis la recherche en archives et enfin les enquêtes orales m’on amené à travailler dans la longue durée. C’est ainsi que j’ai travaillé sur un mémoire publié par la suite chez L’Harmattan, dans la collection « Historiques », La famille dans les Hautes-Pyrénées, Guchen en Aure, 1830-1930. Je me suis penché aussi sur les mentalités, pour replacer les faits socioculturels, les contextualiser…. Dans cette étude par exemple, je me suis attaché à percevoir quels étaient les traits caractéristiques des « maisons dominantes » qui sont aussi les « grosses familles » dans le pays d’Aure, voisine de la Bigorre et quelles étaient les stratégies d’acquisition des terres avec les alliances matrimoniales. La place de la structure foncière trouvait un écho dans ma recherche anthropologique.

Comment collectez-vous les contes de la vallée d’Aure ? (Travail d’archive, travail d’enquête avec les anciens, etc.). Quelles sont vos découvertes les plus marquantes sur la vie locale des pyrénéens ?

Á ma connaissance quand j’ai véritablement commencé à collecter la mémoire orale à la toute fin des années 1990, j’ai constaté que la majorité des personnes de moins de 65 ans ne savaient plus grand-chose sur l’histoire de leur « pays ».

Face à un tel constat, arbitraire sans doute, j’ai décidé de recueillir par écrit des historiettes auprès de quelques personnes âgées. Les premières petites histoires que j’ai pu recueillir furent des béoties [histoires populaires] à l’encontre d’autres villages, le « voisin ». Aulon, village d’Aure, subit tout un tas de railleries. Ainsi, en fouillant ma mémoire puis surtout auprès de mes « informateurs », j’ai commencé par bribes avec mes carnets, puis un petit magnétophone et enregistreur numérique puis j’ai continué par une vague de collectage plus importante avec une amie journaliste en vidéo. Dans le même temps, je me plongeais dans la mémoire écrite, les archives et les revues populaires félibréennes. Pour la seule vallée, d’Aure, il n’y avait pas tant de choses que ça. Parmi les archives, ce sont surtout des travaux d’érudits, notamment ceux l’abbé François Marsan (1862-1944) mais aussi quelques notes d’instituteurs du XIXe siècle.

Un autre document qui m’a particulièrement aidé est le travail effectué par un linguiste anglais, professeur à Cambridge. Entre 1947 et 1950, Joseph Cremona (décédé en 2003) a mené des enquêtes linguistiques en parcourant la vallée à vélo ou à pied. Il a consulté des personnes dont certaines étaient nées au milieu du XIXe siècle. Issu de sa thèse, son article publié dans la revue Via Domitia en 1955est une mine de renseignements. D’autre part, nous avions commencé tout deux à entreprendre un modeste travail sur le vocabulaire gascon des vallées. Pour ma part, j’effectuais des recherches historiques et Joe avait étudié la langue gasconne. Á cet égard, je viens de le publier sous le titre Quelques mots Aurois aux éditions fidelis tempore.

Pour en revenir à ces contes, cela m’a bien pris plus de 10 ans de travail. Le 1er volume sur la vallée d’Aure avait été illustré par le talentueux Jean-Claude Pertuzé, et la préface écrite par l’anthropologue Ángel Gari-Lacruz. Le volume suivant portait sur les vallées voisines de Bareilles et de Louron (préface de l’ethnologue Patricia Heiniger-Casteret).

Pour moi, le plus merveilleux dans cette espèce d’« archéologie immatérielle » fut la découverte d’un croquemitaine « Quate Ueilhs e Maula Barba » qui servait à effrayer les enfants quand ils n’étaient pas sages. Les linguistes spécialisés situaient ce pâtre légendaire des hautes montagnes dans le cirque d’Estaubé en Bigorre… Devenu un simple croque-mitaine du pays, « Maula Barba » (« Mauvaise Barbe ») semble être cet antique géant paisible également nommé « Mulat Barbe ». Il Finalement, on trouvait aussi cette référence au substrat ancien du paganisme pas seulement qu’en Bigorre mais aussi en Aure voisine.

Ce dont je suis le plus fier a été de redonner un peu de sens à toute cette identité détruite à par cette « mondialisation sauvage ». Mais également pour répondre à votre question, c’est la même chose dans les nombreux sauvetages d’archives, de sites archéologiques ou de biens mobiliers, visibles à nouveau dans les églises.. même si tout ça passe souvent inaperçu par les politiques…

Iluustrations de Gustave Doré pour le livre La légende du Croquemitaine d’Ernest L’Epine.

Par ces contes, le passé des Pyrénées recèle-t-il un univers fantastique ? Des histoires d’hommes sauvages ou ensauvagés ? Des histoires de nains ? Comment abordez-vous ces motifs ?

Mon dernier ouvrage aux éditions L’Harmattan, Considérations historiographiques d’une vallée des Pyrénées, s’attachait à démonter que l’histoire d’une vallée peut révéler autant d’imaginaire que de réalité. Sans être moraliste, je m’efforce de rendre à l’histoire la nécessaire vérité. Ce travail m’a pris des années, c’est un ersatz d’une thèse que j’aurais pu entreprendre. Illustré par Jean-Marc Hornère, la préface est signée du professeur à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour et archéologue François Réchin et la postface par l’historienne médiéviste française, Denise Péricard-Méa.

Pour ce légendaire auquel vous faites allusion, les Pyrénées sont un monde à part entière d’un bout à l’autre de la chaine. Pour le néophyte, je vous recommande l’excellent ouvrage en BD de Pertuzé, les Chants de Pyrène pour vous donner un aperçu, c’est la base. Mais oui, la partie gasconne (tout comme le versant sud, en Aragon) demeure fascinante. Avec son histoire très enracinée, les Aquitains et Vascones avaient tout un panthéon prodigieux…

Planche du tome1 du Chant des Pyrène

Pour les hommes sauvages, ils sont nombreux dans les contes. Les êtres de la forêt pouvaient aussi faire peur comme l’òmi deth bòsc, qui chantait la nuit. Il s’agissait du hibou. Par exemple, le Sauvage du fer à cheval d’Aspin-Aure était un enfant caché par sa mère dans une grange située à la lisière d’un bois. La plupart du temps, il se débrouillait seul dans la nature. Il s’occupait du bétail, sortait le fumier, donnait du foin aux bêtes, trayait les vaches et en profitait pour boire du lait. Sa mère lui avait confié un grand secret, celui de la feuille de lierre, elle lui avait fait promettre de ne le révéler à quiconque. Mais un jour, il fut capturé et l’homme l’emmena dans sa propre grange. Quand il le détacha, il  parvint à s’enfuir et cria : « Espèce de plouc, tu ne sauras jamais le secret de la feuille de lierre !» et il disparut à jamais et personne ne le revit.

Village d’Aspin-Aure

Á Ilhet, on a plus ou moins la même chose. L’enfant fut attrapé avec un pantalon. Emprunt de curiosité, il tenta de le mettre mais n’y parvenant, on l’attrapa A la fin, quand il parvint à s’enfuit pour rejoindre sa mère, il dit « Si vous m’aviez tenu une heure de plus, vous auriez su à quoi était bonne la feuille de l’aulne ». Sans faire d’hypothèses saugrenues, je me suis demandé si la mère n’était pas la déesse de la Nature (« Mari » ou la déesse-mère chez les Basques) mais là encore j’y vois un rapport évident avec l’ancien paganisme, les restes de ce qui n’a pas été « civilisé », voire christianisé.

Gravure du XVe siècle montrant un hybride né d’un ours et d’une femme

Que pensez-vous de ceux qui croient en l’existence réelle de ces êtres du folklore. Finalement comment expliquer que ces croyances fantastiques perdurent jusqu’à aujourd’hui ?

Honnêtement, le sujet m’intéresse et je reste ouvert. J’avoue regarder de nombreuses vidéos de témoins potentiels sur le Sasquatch en Amérique du Nord ou sur l’Almasty dans le Caucase. Il y a des points communs dans la mémoire orale et dans divers témoignages du Caucase, entre l’almasty et le respect du bétail mais pour le sasquatch, il me semble que le point commun réside dans l’aspect sauvage, presque la dimension du « wilderness ». De mon modeste point de vue, je ne crois pas qu’il y ait un rapport avec le bétail et le bigfoot d’Amérique du Nord ? mais peut être je me trompe. J’y vois plus la créature de la forêt, comme un symbole défenseur de la nature non maitrisée sans hommes.

Aujourd’hui, les gens sont tellement formatés par les écrans et la mondialisation, qu’ils en ont oublié leurs traditions et environnement. On peut être fier de notre propre culture européenne surtout quand elle menacée par le « wokisme », ce phénomène fallacieux venu des Etats-Unis (qui n’ont pas d’histoire ancienne, je ne parle pas évidemment de celle des Amérindiens qui a été bafouée).

Que pensez-vous des cagots qui étaient présents en Vallée d’Aure ? Qui étaient-ils ? Comment les textes en parlent-ils ? Quel est votre point de vue sur cette communauté ? 

Si la présence est attestée dans les archives d’Ancien Régime et dans la toponymie, il faut raison garder et prendre garde aux contre vérités historiques propagées à grand renfort des brochures touristiques afin de promouvoir un quelconque passé sensationnel. Á la lueur des travaux historiques récents, comme ceux de Françoise Beriac ou de Benoit Cursente, on sait que les cagots n’étaient pas tous charpentiers mais qu’ils exerçaient toutes sortes de métiers et n’étaient pas des descendants des lépreux. Benoit Cursente a aussi mis en avant le phénomène des cagots dans le piémont béarnais avec le passage d’une société « casalière » avant le XIIIe siècle dominée par des seigneurs et des paysans aisés (à la tête de « casalère » c’est-à-dire ceux qui exploitaient un « casàu ») sur des paysans plus pauvres. Cette transition vers une société féodalisée surtout dans le piémont va rejeter les plus pauvres qui versaient avant une rente aux plus riches. Cette société féodale va mettre fin aux privilèges des « casalers ». Les maisons « casalères » vont honnir les plus modestes – les « cagots ».

L’ouvrage de référence sur l’histoire des cagots

En quoi vos autres passions, multiples, font-elles écho à votre travail de chercheur ?

Face à mon interrogation pour intérêt sur les liens entretenus entre la fantasy et la musique metal, je pensais qu’on me reprocherait de travailler là-dessus. Cependant, comme me l’avait dit un jour le professeur Jean-François Soulé lors d’un salon du livre à Bagnères-de-Bigorre, tout a un lien, tout fait sens. Notamment passionné par les frères Grimm et le philologue JRR Tolkien, j’ai sorti deux ouvrages là-dessus aux éditions Camion Blanc.

FIN

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