L’Homme de Grimaldi

L’Homme de Grimaldi, deux squelettes découverts à la Grotte des Enfants en 1901
(Musée d’anthropologie préhistorique de Monaco)


Chers lecteurs de Strange Reality, dans notre intérêt pour la recherche d’une assise concrète et biologique aux récits légendaires du petit peuple, nous avons étudié plusieurs cas de fossiles d’hommes du Néolithique dont les individus adultes sont de tailles réduites : des dossiers oubliés (Pygmées suisses du Néolithique, Pygmées de Soubès), à ceux peu étudiés (Homme de Furfooz, Pygmées du Salève) en passant par les plus illustres (Homme de Chancelade, Hommes de Chamblandes). Cette liste ne serait pas exhaustive sans s’interroger sur l’héritage légué par le célèbre Homme de Grimaldi de Menton.

Folklore de Provence

L’arrière-pays mentonnais, faisant partie des Alpes du Sud, regorge de récits impliquant le sarvan de Provence, un petit homme vivant dans des grottes : trapu, entièrement velu, à la barbe broussailleuse, il se montre farouche et extrêmement discret. Plusieurs récits attestent de sa présence, dont voici la substantifique moelle.         

Un groupe de bûcherons espionne, à l’aube, un sarvan qui garde des chèvres. Il s’affaire : il chauffe le lait dans un chaudron, ajoute le caillé, brasse d’abord vivement puis lentement, repose, cueille le caillé avec l’écumoire, met en faisselle, presses les tommes avec les mains, une planche et une pierre, puis fait affiner. Ce jour-là, les bucherons volèrent au sarvan le secret du fromage. Le sarvan, furieux de s’être su épier, s’enfuit dans le bois et ne revient plus jamais.  

Une femme, le dimanche, s’arrête à une source pour boire. Surgit un petit homme très laid, tordu et fort poilu, qui lui demande un gobelet d’eau. C’est le sarvan. Soit on lui refuse et il se venge de la maisonnée (effrayant les bêtes, souillant la farine) ; soit on l’honore et il protège la maisonnée (soignant les bêtes, indiquant les filons d’eau).

Selon l’enquêteur Patrick Berthelot, l’arrière-pays provençal était connu au début du XXème siècle pour une pièce historique importante : une stèle représentant un nain dans la chapelle rupestre de Saint-Trophisme. Cet indice matériel local, d’une valeur historique inestimable, est désormais perdu dans les labyrinthes du temps, qui consume et dévore toutes choses.

La chapelle rupestre Saint-Trophisme et sa stèle désormais disparue représentant un nain

Il convient de noter la possibilité que cette statuaire ne représente pas un nain local mais la figure bien identifiée de Bès ou Ptah, nains mythiques qui avaient une fonction apotropaïque, c’est-à-dire de protection contre les forces maléfiques. Un questionnement vient alors à l’esprit : pourquoi était-il si important, aux environs de Saint-Tropisme et dans la vallée de Castellane, de conjurer le mauvais sort ?

L’histoire de Castellane est remplie de nains malveillants et nuisibles. Ces nains, très discrets et furtifs, aux mœurs nocturnes, étaient accusés d’enlever des gens aux champs que l’on ne revoyait jamais. Excédé, le maire du village de Castellane aurait fait poser une lourde grille cadenassée sur l’entrée de leur antre rocheuse afin de les empêcher de sortir la nuit et de commettre des rapines et des exactions en tout genre.

     A quelques kilomètres de Castellane, à Comps-sur-Artuby, une histoire comparable à celle de Mouton-Bourre et Joues-Noires dans le Valgaudemar apparaît dans les archives du début du XXème siècle : deux spécimens de velus, de petites tailles, ont été aperçus dans une grotte avant d’être capturés par les villageois. Ces deux misérables créatures furent conduites en cellule à la gendarmerie de Comps-sur-Artuby. Dans un état de tristesse inquiétant, ne s’alimentant plus et se laissant dépérir à petit feu, les deux énigmatiques nains furent relâchés dans un gouffre près de Trigance, pris en pitié par les gendarmes.

A une dizaine de kilomètres de Castellane se situe la vallée d’Oisans (Isère) : comme nous l’avons précédemment vu, lesAfas sont décrits comme desnains très poilus, malveillants, de couleur brune, vivant près d’un rocher (Pierre du Bois).

Dans le Vivarais, selon le grand folkloriste Paul Sébillot, le gripet est un discret lutin qui tient les écuries, panse et soigne les chevaux, les protège ; mais fait maigrir les bêtes « qu’il n’aime pas ».

Découverte et argumentation d’origine

Ces grottes doivent leur nom au fait que le site se trouvait jadis sur un terrain appartenant à la famille princière de Monaco (les Grimaldi). Au début du XXe siècle, des fouilles patronnées par le prince Albert Iᵉʳ de Monaco missionnent les savants L. de Villeneuve, M. Boule, É. Cartailhac et R.Verneau afin d’explorer les grottes de Baoussé-Roussé. Dans une cavité jonchée d’ossements d’enfants qui sera plus tard nommée la « Grotte des Enfants », deux squelettes en parfait état sont mis à jour par L. de Villeneuve le 3 juin 1901 et vont fixer l’holotype de l’« Homme de Grimaldi » :

Une femme âgée (Grotte des Enfants n°5) : ≈ 1,60 m

– Un adolescent (Grotte des Enfants n°6) : ≈ 1,55 m (croissance non terminée)

Les deux squelettes dateraient de 26 000 à 22 000 ans B.P, soit du paléolithique supérieur et de la culture dite « gravettienne », faisant de l’Homme de Grimaldi des populations EUP (Early Upper Paleolithic).

La vieille femme est dans une position couchée face contre terre et le jeune adolescent est couché sur le dos. Le crâne édenté de la femme est quelque peu déformé. L’examen de la sépulture a montré qu’à l’origine se trouvait d’abord le corps de l’adolescent couché sur le dos, et que dans un second temps fut disposé le corps de la vieille femme. Une pointe de silex fichée dans la colonne vertébrale de l’enfant atteste de la violence des anciennes sociétés paléolithiques.

Hommes de Grimaldi, photo prise en 1916 par René Verneau

Les premières interprétations sur l’Homme de Grimaldi ne tarderont pas à poindre, prouvant la passion dévorante des savants de la Belle-Epoque pour l’anthropogénèse, non dénués de conclusions que l’on estimerait rétrospectivement comme racialistes.

D’abord, René Verneau (« Les Grottes de Grimaldi », in. Anthropologie, Monaco, 1906) va désigner les deux squelettes comme étant les « Négroïdes de Grimaldi » en se basant sur des caractères anatomiques jugés à l’époque subsahariens (morphologie du crâne, du fémur etc.).

Ensuite, Marcellin Boule et Henri Victor Vallois affinent cette théorie raciale d’une origine africaine : « Quand on compare les dimensions des os de leurs membres, on voit qu’ils avaient les jambes très longues par rapport aux cuisses et les avant-bras très longs par rapport aux bras ; que leur membre inférieur était extrêmement développé en longueur par rapport au membre supérieur. Or de telles proportions reproduisent, en les exagérant, les caractères que présentent les nègres d’aujourd’hui. De là une première raison pour considérer ces fossiles comme des négroïdes, sinon comme des nègres. » (Les hommes fossiles – Éléments de paléontologie humaine, 1921).

Enfin, au plus fort des thèses racialistes, Octave-Georges Lecca échafaude l’hypothèse d’un déplacement de ces populations depuis l’Afrique : « Une race eurafricaine, à caractères négroïdes, est représentée par les ossements découverts à Grimaldi, près de Menton, dans le Midi de la France (sépulture, coloration rouge des corps, parures). La présence de ses traces sur les rives méditerranéennes dénote une origine africaine (passage en Europe par une des terres qui subsistaient encore entre les deux continents) […] « La vieille terre d’Afrique nous a réservé la surprise d’un type fossile complet d’Homo sapiens (front élevé, crâne de grande capacité), remontant au Pléistocène moyen ou inférieur. … L’Afrique du Nord à son tour fut la patrie pléistocène de l’Homme de Grimaldi et des proto-Méditerranéens » (« L’Homme – Les origines – Les races », Bulletin de la Société d’Anthropologie de Bruxelles, 1931).

Dans les débats de l’époque, l’Homme de Grimaldi fut alors considéré comme la pièce manquante indispensable afin de reconstituer intégralement le puzzle de la race humaine : il était considéré alors comme l’ancêtre de la race noire ; au même titre, l’Homme de Cro-Magnon devenait l’ancêtre de la race blanche ; enfin, l’Homme de Chancelade devenait l’ancêtre de la race jaune.

Ainsi, dans cette grande soif d’anthropogénèse et de défense d’une unité de la race humaine, l’Homme de Grimaldi et son « type négroïde » acquiert une place prépondérante dans les débats racialistes sur les vagues de populations archaïques constitutives de l’identité européenne.

Révisions actuelles et synthèse

Constatant des manipulations dans le remontage des fossiles faisant ressortir des caractères prognathes et simiesques, alors assimilés à des traits communs au type négroïde, Pierre Legoux (« Nouvelle étude anthropologique des négroïdes de Grimaldi », in. Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1962) réfuta les conclusions racialistes de René Verneau. Le consensus actuel attribue l’ensemble des fossiles européens du Paléolithique supérieur à une même population d’Homo sapiens, les EUP (Early Upper Paleolithic). Les validités raciales séparées ou les types humains sont alors rejetés au profit de l’unicité d’une population humaine d’Homo sapiens, sujette à des variabilités locales. Ainsi, en anthropologie biologique moderne, les traits crâniens ou faciaux varient selon l’environnement, la plasticité et la génétique locale. Cette remise en cause du caractère négroïde de l’Homme de Grimaldi sera la première pierre à l’édifice d’une réévaluation scientifique constante :

D’abord, la pigmentation de l’Homme de Grimaldi a été réévaluée : a-t-il eu réellement la peau noire ? Les anthropologues de renom Verneau et Lapouge, s’appuyant sur une anatomie de type négroïde, estiment que l’Homme de Grimaldi auraient pu représenter une population à peau foncée venue d’Afrique. Mais contrairement à la population postérieure WHG (Western Hunter-Gatherers), qui avaient parfois la peau aussi foncée que les subsahariens actuels (Homme de Cheddar, Homme de Bichon, etc.), la population EUP (Early Upper Paleolithic) avaient une peau faiblement pigmentée : ainsi, l’Homme de Grimaldi appartenait à un groupe d’Homo sapiens européens à peau intermédiaire, plus sombre que les Européens modernes, mais plus claire que celle des Africains équatoriaux. Notons que les gènes de dépigmentation de la peau arriveront avec les deux vagues indo-européennes du Néolithique tardif : les fermiers d’Anatolie et les pasteurs de Yamnaya, ancêtres des celtes.

L’homme de Cheddar (10000 ans B.P), un Homo sapiens à la peau pigmentée

Ensuite, la petite taille est à replacer dans son contexte : comme nous l’avons vu précédemment, les Hommes de Grimaldi ont été historiquement surinterprétés (le « type négroïde » de Verneau) ; les analyses modernes les replacent simplement dans la variabilité des Gravettiens méridionaux, avec une réduction faible de la taille adulte (homme et femme) par adaptation glaciaire. Au Gravettien, les mensurations sont d’1m68 pour les hommes et d’1m53 pour les femmes. Donc si réduction de la taille des gravettiens n’était pas aussi importante que celles des pygmées actuels, il suivait tout même une pression évolutive liée au rude climat du Paléolithique.

Enfin, l’inhumation des Hommes de Grimaldi en position recroquevillée, fœtale, est une pratique tout à fait spécifique qui se retrouvera intensivement au Mésolithique et au Néolithique. Cette pratique permet de dresser des parallèles avec deux autres groupes humains de petite taille qui adoptaient aussi cette pratique, l’Homme de Chancelade (France) et les Hommes de Chamblandes (Suisse).

Cette position fœtale a interrogé de nombreux anthropologues, qui ont dressé une hypothèse symbolique et une hypothèse pragmatique :

– la lecture symbolique fait de la position recroquevillée la position du fœtus, du retour au ventre maternelle : ainsi, le cycle de la naissance et de la mort, du début et de la fin se voient intrinsèquement lié. C’est aussi la position que l’on prend lorsque l’on dort, faisant ainsi naturellement penser au lien euphémique (litote) entre le sommeil et la mort.

– la lecture pragmatique fait de la position recroquevillée une posture hautement pratique, qui réduit l’encombrement (fosses plus petites, facilités d’ensevelissement domestique, moindres efforts pour créer les fosses). Un tableau synthétique de plusieurs hominidés européens permettra de mieux apprécier la position de l’Homme de Grimaldi en fonction de la datation, de la taille adulte, de la capacité crânienne et des pratiques rituelles.

HominidéDatation approximativeCapacité crânienne (cm³)Taille adulte moyenneInhumation en position fœtale
Néandertalenv. 400 000 – 40 000 ans BP1200 – 1750 (moy. ~1500)1,65 m (♂) ; 1,55 m (♀)Oui (souvent)
Cro-Magnon (Homo sapiens fossiles d’Europe)env. 40 000 – 10 000 ans BP1350 – 16001,70 – 1,80 mOui (cas attestés)
Grimaldi (Grotte des Enfants, Italie)env. 25 000 – 20 000 ans BP≈ 14501,65 m (♂) ; 1,60 m (♀)Oui
Chancelade (Dordogne, France)≈ 17 000 ans BP≈ 14501,55 – 1,60 mOui
Pygmées de Soubès (France)Néolithique tardif≈ 13001,40 – 1,50 mNon attesté
Pygmées suisses du NéolithiqueNéolithique tardif≈ 13001,40 – 1,50 mNon attesté
Chamblandes (Néolithique, Suisse)≈ 6500 – 5000 ans BP1350 – 14501,65 – 1,70 mOui (fréquent dans ce cimetière)

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Chers lecteurs de Strange Reality, penchons-nous en guise de conclusion sur les sources antiques de la Provence : les Grecs, en fondant Massilia au VIème siècle avant J.C, évoquaient déjà les « Pitikos », une population pygmée hantant l’arrière-pays, et qui n’est pas sans rappeler le peuple Ligures, lui aussi de petite taille, et amplement documenté par les Romains.

A ce titre, deux sources antiques les plus précises sur les mœurs des Ligures méritent d’être retenues. D’abord, Diodore de Sicile les décrira ainsi : « Les Ligures, qui habitent une contrée pierreuse et stérile, sont de petite taille, mais d’une grande vigueur, car l’endurance forgée par l’exercice corporel les rend robustes. » « Ils vivent d’un travail dur et constant ; la plupart du temps, ils se consacrent à l’agriculture, et les femmes partagent les travaux des hommes. » « Il arrive souvent que, lorsqu’ils vont aux champs, ils portent leurs enfants sur le dos, et, après avoir travaillé toute la journée, ils rapportent le soir à la maison à la fois les récoltes et leurs enfants. » (Bibliothèque historique, 4.20.1-3).

Ensuite, Strabon complétera ce portrait initial : « Ils pouvaient envoyer en campagne une armée, composée à la fois d’infanterie et de cavalerie. Ce furent les premiers des Celtes transalpins que les Romains soumirent […] Ils barraient les passages menant vers l’Ibérie, et pillaient aussi bien par terre que par mer. Et ce ne fut qu’après beaucoup d’efforts, et avec peine, que les Romains parvinrent à ouvrir la route… » (Géographie, IV.6.1-3).

Les Ligures historiques, comme les autres populations méditerranéennes, descendaient d’un mélange complexe : chasseurs-cueilleurs paléolithiques (dont les populations apparentées aux Hommes de Grimaldi), agriculteurs néolithiques venus du Proche-Orient et Indo-européens à l’âge du Bronze. Autrement dit, les Homme de Grimaldi ne sont pas à proprement dit des proto-Ligures, mais ils font partie des ancêtres très lointains de cette peuplade primitive qui a marqué durablement la Provence.

Reconstitution stylisée du peuple Ligures qui dominait la Provence vers 2500 ans B.P

Chers lecteurs de Strange Reality, dans un même espace géographique (Alpes du Sud), nous nous sommes penchés sur trois strates différentes impliquant une humanité de petite taille :

– une strate archéologique avec la découverte fossile de l’Homme de Grimaldi.

– une strate historique avec les sources antiques relatant le peuple Ligures.

– une strate folklorique avec les récits provençal sur le sarvan.

Est-ce simplement une coïncidence, ou bien assiste-t-on à une véritable continuité biologique entre l’Homme de Grimaldi, les Ligures et les sarvans ? La question demeure ouverte.

2 commentaires

  1. Bonsoir,

    Intéressant comme d’habitude, merci. Pour la précision, BP, Before Present, signifie conventionnellement avant 1950 (pour avant J-C c’est BC).

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