Les pygmées suisses du Néolithique

En écho au témoignage de Marion sur ce mystérieux lutin ( voir « Le nain velu de Morillon »), l’enquête continue pour Florent, cette fois dans les vallées frontalières de la Suisse et l’Italie. A la clé, une fructueuse moisson, folklorique mais aussi archéologique.

Le barbagazi des Alpes franco-suisse

Les barbagazi sont des gnomes des Alpes françaises et suisses dont le nom vient sans doute d’une déformation de « barbes glacées ». Contrairement à la coutume, les barbagazi hibernent pendant les mois chauds et se réveillent après les premières chutes de neige. On les voit donc rarement quand il fait plus de zéro degré. Ils ne s’aventurent jamais au-dessous des forêts, et les rares barbagazi que les montagnards ont capturés et rapportés dans leurs villages n’ont survécu que quelques heures.

Les barbagazi ressemblent un peu aux gnomes, mais ils ont de très grands pieds et leurs cheveux et leurs barbes sont comme des stalactites. Quand ces glaçons fondent en cas de capture, on voit qu’ils ont des cheveux normaux. Leurs grands pieds servent à la fois de skis et de raquettes. Ils leur permettent de courir très vite sur la neige ou de descendre des pentes abruptes. Ils sont aussi très utiles pour creuser. Un barbagazi peut se cacher dans la neige et resurgir en un instant, même s’il est enfoui très profondément. Tous les barbagazi portent des habits de fourrure blanche ressemblant à nos vêtements, de sorte qu’il est difficile de distinguer de loin les mâles des femelles. Leur langage est comparable au sifflement de la marmotte et ils communiquent de très loin par une sorte d’ululement que l’on peut confondre avec le bruit du vent ou le son d’une corne alpine. Les maisons des barbagazi sont un lacis de grottes et de galeries creusées près du sommet des pics, et on y entre par de minuscules ouvertures protégées par un rideau de glaçons.

L’attitude des barbagazi envers les humains est encore mal définie. Certains montagnards croient que les saint-bernards s’attribuent le mérite des bonnes actions des barbagazi. D’autres disent que ces petits êtres sifflent pour prévenir d’une avalanche, bien qu’ils adorent les avalanches, dévalant les pentes à cheval sur les coulées de neige.

Leur façon de vivre reste très mystérieuse pour les humains car ils apparaissent seulement quand les blizzards et la froidure les forcent à descendre dans la vallée. Curieusement, les barbagazi ne sont pas réputés pour vagabonder et s’adonner à la chasse et la cueillette après la fonte des neiges.

Serait-il possible que le pygmée observé du coté de Morillon par Marion soit la version concrète et biologique des barbagazi du folklore alpin ? Une ressemblance qui parait accréditée par un magnifique bas-relief en bois.

Nain sauvage tenant une massue, Château Sarriod de la Tour de Saint-Pierre (XIV-XVème siècle) de la Vallée d’Aoste (Italie).
source : michele-aquaron.com

Le servan et le follet du folklore suisse

La croyance envers le servan (ou sarvan, sarvin, chervan en patois) est commune à toutes les Alpes, au Valais et au nord de l’Italie. Ce lutin bénéfique, protecteur du foyer et surtout du bétail qu’il guide en montagne, se voit encore offrir des libations de lait par les pasteurs au XIXème siècle. Les paysans lui donnent la première crème du matin pour se protéger de ses tours. Dans le Tyrol, un esprit servant très proche, de petite taille, d’apparence âgée et vêtu de guenilles, le donanadl, est réputé vivre près d’Hochfilzen et rendre de multiples services similaires. Les paysans le remercient en lui offrant de la nourriture dans les chalets.

Tomte lutin scandinave, 1555
Illustration de Walter Crane 1886.
Illustration de Walter Crane 1886.

Le Monaciello et le Linchetto du folklore italien

Monaciello, c’est-à-dire « le petit moine », est un nain du folklore napolitain. Vêtu d’habits de moines rouges, ils savent se montrer facétieux, bons vivants et irresponsables, si bien qu’ils assurent assez mal leur tâche principale qui est de surveiller les trésors des fées et des nains. En Italie, un moyen de faire fuir le « Linchetto » trop entreprenant est de manger du fromage assise sur les toilettes, en disant « Merde au Linchetto : je mange mon pain et mon fromage et lui chie à la figure ».

La trace d’un « nain sauvage » prend donc, au moins sur le terrain folklorique, davantage de consistance au cœur du massif Alpin, dans les vallées les plus élevées, à la conjonction des territoires suisse, français et italien.

Mais qu’en est-il des traces matérielles, des indices concrets d’une telle présence ? La science a-t-elle quelque chose à nous dire sur le sujet ?

La réponse est à la fois positive et stupéfiante, car un fait archéologique important pourrait bien accréditer cette hypothèse.

Le site Néolithique du Schweizersbild en Suisse

Sur la trace des énigmatiques Pygmées alpins

Bernard Heuvelmans, père de la cryptozoologie, m’a mis incidemment sur la voie. Je me suis récemment plongé de nouveau sur son illustre ouvrage Sur la piste des bêtes ignorées, et j’ai re-découvert une source suisse inestimable pour qui s’intéresse à ce  « petit peuple ».

Sur la piste des bêtes ignorées, (Editions Plon, 1955. Tome II. p. 238.) : Rappelons à ce propos qu’à la fin du siècle dernier on a découvert au Schweizerbild, près de Schaffhouse, en Suisse, les restes osseux d’hommes de taille minuscule, ( de 1m à 1m30 de hauteur) véritables pygmées de l’âge de la pierre récente. Julius Kollmann, qui les a examinés, considère comme certain que leur nanisme ne peut être attribué à des causes pathologiques.

Bernard Heuvelmans cite alors James Geikie, un géologue écossais : Il est possible, comme le suggère Jakob Nüesch, que la légende très répandue relative à l’existence passée de nains et de gnomes, qui hantaient, disait-on, des cavernes ou des retraites cachées dans les montagnes, pourrait être une réminiscence de ces pygmées néolithiques.

Comment nous, amateurs passionnés d’hominolgie ( un terme inventé par Bernard Heuvelmans pour designer l’étude, à travers toute les disciplines, du phénomène des hommes sauvages) avons-nous pu négliger si longtemps une information aussi fondamentale. Cela parait impensable !

reconstitution du site préhistorique du Schweizersbild par Adrian Michael, 2018

Je me suis donc lancé sur cette piste pour en savoir plus sur la fouille archéologique fondatrice de Julius Kollmann et Jakob Nüesch, qui s’est avérée pour mon plus grand bonheur hautement référencée par le cercle des anthropologistes lyonnais du début du XXème siècle.

Nous disposons ainsi d’une très bonne synthèse des découvertes de Kollmann et Nüesch exposée alors par le Dr Henry Dor et restituée dans l’article « Les Pygmées néolithiques de Suisse », paru dans le Bulletin de la Société d’anthropologie de Lyon, tome 22, 1903 :

Sa communication était passée inaperçue quand, en 1894, les fouilles des sépultures de l’époque néolithique, faites sous la direction de Jakob Nüesch, au voisinage de Schaffouse, mirent à jour au milieu de squelettes de grande taille, cinq squelettes d’une remarquable petitesse, que      Julius Kollmann montra être des adultes, concluant à l’existence indéniable de pygmées habitant en Europe lors de l’âge de pierre. Depuis lors, Jakob Nüesch et Julius Kollmann ont multiplié les travaux sur cette question, comme vous l’a montré l’intéressant rapport que vient de nous exposer Mr Dor. […] Faisant la synthèse de tous ces travaux, on arrive à cette idée qu’une race de pygmées a du peupler le monde dans les temps les plus reculés et, avec Julius Kollmann et Jakob Nüesch, on tend à les considérer comme l’avant-garde de la variété actuelle de l’espèce humaine […] En France, Lapouge a, en 1883, décrit son type Homo contractus, type comparable d’après lui, par son crâne et sa taille, aux groupes des Akkols, Andamans et autres pygmées, découverts dans les cavernes des Cévennes et dans l’Hérault.

détails sur les squelettes de petite taille mis au jour en 1894
localisation de la grotte de Schweizersbild

A la suite de ces communications à la Société d’anthropologie de Lyon, de nombreux auteurs se sont ensuite intéressés à la question des pygmées d’Afrique, comme Alain Froment aujourd’hui ou encore Boris Adé (Le nanisme racial : essai d’interprétation des facteurs constitutifs de la morphologie du Pygmée africain : prélude à une monographie, Archives suisses d’une anthropologie générale, vol.19, n°1, 1954). Ces auteurs n’ont pas hésité à référencer les travaux précurseurs de Julius Kollmann et Jakob Nüesch (Suisse, 1894) sur le « petit peuple » du Néolithique.

Dès 1909, galvanisé par les fouilles archéologiques de Julius Kollman et Jakob Nüesch, le grand folkloriste Arnold Van Gennep s’intéresse lui aussi à ce curieux « petit peuple » alpin, en récoltant toute une moisson de témoignages dans la vallée du l’Arve et du Salève (Haute-Savoie). Une fois encore, deux types de nains se distinguent nettement de la récolte testimoniale : « il y a crétin… et crétin ». Selon le chercheur, il ne faut pas confondre le dégénéré – bossu, tordu, goitreux, dont les infirmités ont pour cause principale le manque d’iode dans les vallées montagneuses – et l’homme de très petite taille, mais bâti et proportionné normalement.

Dans un élan d’inspiration qui tient du génie scientifique, Julius Kollmann et Jakob Nüesch ont proposé dans leurs recherches un distinguo fort utile entre ce qu’ils appellaient dans le vocabulaire de l ‘époque « nains de race » (les Pygmées africains et les Pygmées fossiles du Néolithique) et les « nains pathologiques » (par achondroplasie, rachitisme, syndrome de Turner, etc.). Aujourd’hui les scientifiques conviendront davantage d’une distinction entre « nanisme adaptatif » pour désigner les « nains de race » et « nanisme génétique » pour signifier le nanisme pathologique.

Cet article provient de La Salévienne, une société d’histoire régionale

Pour ce dernier, qu’il nomme « Pygmée du Salève », il donne une description précise retrouvée par par Michel Meurger, dans son article « Le Thème du Petit Peuple chez Arthur Machen et John Buchan » (p. 111-150, in. Lovecraft et la S.-F., vol. 1, Encrage, coll. « Travaux », no 11, 1991) :

Ce sont des hommes et des femmes très petits, de 1m30 à 1m50 ; les bras sont relativement longs, la marche est très balancée ; la mâchoire inférieure est carrée et avance assez, le haut de la tête est large, le cou est court : bref, toute l’apparence, jusqu’au regard même, a quelque chose d’un peu bestial […] Mon opinion définitive est que ces individus sont les derniers survivants, plus ou moins métissés, d’une race déterminée, antérieure aux grands blonds nordiques (Germains), aux grands bruns (Méditerranéens) et aux petits bruns (type alpin) qui se côtoient actuellement en Savoie. Cette race était, je pense, celle dont on a trouvé des restes près de Genève (grottes de Salève), celle des « esquimos ou des lapons de Salèves . Elle aura colonisé la vallée de l’Arve et d’autres vallées latérales et de là certaines vallées latérales du Rhône dans le Valais, et aura ensuite été repoussée dans les vallées reculées par les nouveaux venus, vallées malsaines bois impénétrables, régions marécageuses, hauts plateaux isolés. L’ endogamie et les conditions de vie insalubres auront contribué à la dégenérescence générale, et à la formation localisée du crétinisme.

Arnold Van Gennep postule donc que les « Pygmées du Salève » pourraient être les descendants des « Pygmées néolithiques » avalisés par les fouilles archéologiques de Julius Kollmann et Jakob Nüesch en 1894.

localisation de la grotte d’Orjobet à Salève

La théorie d’un peuplement Pygmée du massif alpin Cette thèse audacieuse, fondée sur des fouilles fossiles et des observations de terrain, se confond aujourd’hui avec la très générale Pygmy Theory,finement analysée par l’essayiste Michel Meurger. Incontestablement, une véritable émulation s’empare des milieux scientifiques franco-suisses entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle autour de cette question des « Pygmées européens » : d’abord, M.G. de Lapouge théorise dès 1883 un Homo contractus à partir de fouilles personnelles dans les grottes des Cévennes et de l’Hérault ; ensuite, en 1894, Julius Kollmann et Jakob Nüesch reprennent le flambeau en exhumant cinq squelettes adultes de petites tailles dans une grotte suisse et en communiquant dans les milieux scientifiques sur « les Pygmées néolithiques » ; enfin, en 1909, le célèbre folkloriste Arnold Gennep pense avoir retrouvé les survivants de ce « petit peuple primitif » dans une vallée encaissée de la Haute Savoie et les nomme bien à propos les « Pygmées du Salève ». Tous ces chercheurs redonneront durant une vingtaine d’années du crédit à un peuplement ancien du massif alpin par des Homo sapiens de très petites tailles, c’est-à-dire des authentiques Pygmées, confortés en cela par des fouilles archéologiques (Schweizerbild, Cévennes), un riche folklore local (carcaris, breitous, yasses, barbegazi, etc.) et l’exemple contemporain du « nanisme adaptatif » des Pygmées africains.

La grotte d’Orbojet à Salève

Qu’en reste t-il aujourd’hui ? Que sont devenus ces squelettes fossiles de pygmées, ont-ils été conservés ? Pourra-t-on un jour les confronter aux méthodes d’analyses modernes ? C’est une autre histoire,  espérons qu’elle ne fasse que débuter.

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