Les afars, nains de l’Ardèche

Représentation de l’afar dans la culture populaire

     Afin de revenir, une fois n’est pas coutume dans les récentes enquêtes de Strange Reality, sur l’histoire oubliée et quelque peu bafouée du petit peuple de France, un dossier local que j’avais tout à fait négligé dans mes récentes recherches m’a été soufflé par notre collaborateur Nicolas Gélot : les afars de l’Ardèche. Serait-ce un nouveau fil d’Ariane à tirer dans cette quête à jamais renouvelée des pygmées autochtones de France ? Il semblerait, tant la question des afars a fait l’objet dans la zone montagneuse et sauvage du Haut-Vivarais (Ardèche), d’une couverture documentaire de grande qualité, quoique sporadique. Nombreux sont les auteurs, dont Phillipe Duclaux et son remarquable mémoire Les afars du Haut-Vivarais : mythe ou réalité ? (1996), à s’être interrogés pertinemment sur ces nains archaïques, établissant des passerelles entre les approches folkloriques, ethnographiques, historiques et archéologiques.  

Portrait-robot de l’afar

     Un point étymologique est d’abord nécessaire : le terme afar n’a aucune correspondance avec le peuple de la corne de l’Afrique, comme d’aucuns l’ont affirmé, mais dérive de far, fag, faya, c’est-à-dire la « fée » en occitan, établissant une passerelle naturelle avec le petit peuple étudié par Charles Joisten qu’il désignait sous les termes de fayes, fadas, hadas.

     La représentation que la culture populaire se fait des afars ne varie guère. Ce sont des hommes et des femmes, les adultes étant « de la taille d’un enfant de six ans avec des oreilles pointues » (Patrick Carrier, conférence sur « Les Afars du Haut-Vivarais, 28 septembre 2019). Les afars sont souvent tout nu. Ils vivent en société, ont le sens de la famille. Disséminés dans les campagnes, ils se contentent de peu et mènent une vie chiche.

     Les afars ne sortent que la nuit pour aller à la maraude. Ils volent alors des raves dans les terres, des légumes au jardin, des objets autour des fermes, des sabots ou des bottes, bien trop grands pour leurs petits pieds. Embarrassés par ces grandes chausses, certains se seraient fait attraper ainsi, même si on finissait par les relâcher par pitié !

     Toujours nuitamment, les afars vont traire les vaches pour nourrir leur progéniture. Et comme c’est un peuple mécréant, ils dérobent volontiers les langues des enfants baptisés ! Alors, le monde chrétien inventa l’Angélus. La triple sonnerie des cloches avait, pour effets secondaires, d’écarter la grêle, les mauvais esprits et les afars de tout sexe.

     Les afars trouvaient leur logis dans des excavations naturelles. Ces trous s’appellent tunes à Vanosc, pertus de Las Fars dans la vallée du Douzet, et de façon plus générale bornas. Voici quelques lieux précis où l’on pouvait rencontrer des afars dans le Haut-Vivarais : à Saint-Désirat (la colline du Châtelet), à Annonay (le Mont-Miandon, les Rochers des Faya et des Fouines), à Vanosc (les tunes du Cluzeau), à Vocance (la grotte de Haut-Boydel), à Saint-Julien-Vocance (La Selle, Rocheplate, Chirat-Blanc), à Vaudevent (La Roche Berne), à Paillarès (Rochas de Fag), à Rochepaule (Chatelard), à Saint-Agrève (roche des Grisards).

Représentation des afars au sortir de leur grotte par un artiste local

     L’afar était associé à des récits populaires, comme le témoignage d’Adrienne Mouton-Rouveyrol, originaire de Deyras : « Une afar dérobait de la nourriture pour ses enfants. Un jour, on la trouva dans la cave : – Tu es là, tu y resteras ! Mais elle pleurait, cette pauvre petite afar, elle pleurait : – Comment je ferai, si je restai ? Comment je ferai pour nourrir mes petits ? Cela faisait grand regret à entendre. Alors on lui ouvrit la porte ».

     Comme pour les carcaris du Valbonnais consciencieusement documentés par le folkloriste Charles Joisten, les afars de l’Ardèche répondent à des canevas très précis : dégoût de la religion chrétienne (martyr des enfants baptisés, fuite face à la cloche de l’Angélus), lien avec la nature et le monde sauvage (habitant des grottes) et relation parasitaire ou tout du moins commensal envers l’homme (rapines, vol de linges, de légumes, de raves, traite des vaches). Ce petit peuple, qui forme famille, qui semble s’être constitué en micro-société, serait-il viable sur un plan archéologique ?

L’empreinte du peuple Ligures

     Jean de la Laurencie, qui s’est penché sur le dossier des afars, a été le premier a suggéré un rapprochement possible avec une peuplade préceltique qui a hanté les monts ardéchois : les Ligures. A quoi ressemblaient ces hommes ? Cadraient-ils avec le portrait-robot des afars ? Si les romains n’ont des Ligures qu’une vision fort parcellaire dans les textes qu’ils ont consacré à cette peuplade vaincue et colonisée, nous pouvons tenter de répondre à cette question en reprenant l’étude d’ossements Ligures, en l’espèce de deux crânes (Franz Pruner-Bey, « Anciens crânes des types ligure et celtique », in. Bulletin de la Société d’Anthropologie de Paris, I° série. Tome 6, 1865. pp. 458-474).  

Exemple de déformations rituelles : brachycéphale (à droite) et dolichocéphale (à gauche).

     Ce texte scientifique très serré met en exergue deux crânes ligures, un male et une femelle, aux traits plus archaïques que les cranes modernes : « La base de ces crânes offre des caractères de race on ne peut plus précis. Trou occipital fort large, arrondi et reculé presqu’au bord de l’occiput. Conduits auditifs larges, ovales et placés également au quart postérieur du crâne. Direction des rochers presque transversale. Apophyses mastoïdes peu développées, droites, en cône émoussé. Cavités glénoïdes profondes, étroites du dedans en dehors et presque triangulaires. Cette conformation nous laisse entrevoir que le condyle de la mâchoire inférieure devait être épais et presque conique. En somme, voilà des crânes légèrement brachycéphales qui, par le plan de leur architecture, pour ainsi dire jusque dans les moindres détails, diffèrent complètement d’autres crânes européens également brachycéphales comme seraient ceux des Slaves et Allemands du midi. Rien ne saurait nous empêcher de les considérer comme ligures » (Franz Pruner-Bey, p. 460).

Carte de Spiridon Manoliu d’après Jacqueline et Maurice Griffe, Chronologie de la Provence

     Ce texte scientifique retient des deux crânes ligures une configuration brachycéphale et prognathe ainsi qu’un menton sans saillies et arrondi.  Pour l’anthropologue Franz Pruner-Bey, l’homme des premiers temps de la pierre taillée, en Gaule, était essentiellement brachycéphale, et ce n’est qu’à la fin de cette époque (temps protohistorique) que la Gaule est alors habitée par des populations dolichocéphales. Cependant, sur certains points, cette invasion massive de nouvelles populations celtes n’a pas fait disparaître l’ancienne race, qui a laissé de nombreux représentants que Franz Pruner-Bey croyait retrouver dans la race Ligure qu’il avait étudiée dans les Alpes-Maritimes, puis ensuite dans la population basque. Archaïques, de petites tailles, frustres, les afars du folklore ardéchois seraient-ils les survivants de cette peuplade préceltique, de petite taille, prognathe et brachycéphale ?

     L’aire de répartition du peuple Ligures comprenait, à son apogée, les Alpes maritimes et une partie de l’Ardèche. Ce peuple protohistorique a laissé de larges traces archéologiques dans le département de l’Ardèche, dont le fameux oppidum de Chirat Blanc.

Ruines préceltiques de Chirat Blanc (courtoisie François Bassaget, 2016)

     L’oppidum préceltique était pourvu de deux structures architecturales claires : la maison d’habitation et l’enceinte fortifiée.  « Les gens logeaient dans des abris : cases de branchages, taudis appuyés contre des affleurements de rochers… maisonnettes à plan carré généralement avec des murs en pierres sèches, même si quelquefois de la boue était utilisée comme liant » (Gérard Cauvin, « Civilisation et rôle des Ligures de l’Arno au Var de l’âge du Fer à la conquête romaine », Thèse de doctorat, 1987, p. 27).

Enceinte fortifiée Ligures bien conservée (Castellaras de Thorenc, 2017)

     Si l’enceinte fortifiée du site de Chirat-Blanc n’a pas résisté aux avaries du temps, qui consume et dévore toutes choses, une enceinte fortifiée Ligures a été très conservée dans les Alpes du Sud, sur le site archéologique de Thorenc : « Cet habitat se trouve à l’intérieur d’une puissante enceinte de type polygonal ; au nord et au sud, il s’agit même d’une triple rangée de pierres sèches, à direction parallèle, avec un remplissage interne de pierraille atteignant une épaisseur de 9 mètres. A l’est et à l’ouest, l’enceinte ne comporte plus qu’une seule rangée haute à l’origine de 3 mètres » (Gérard Cauvin, p.71).

     Pourtant, un hiatus persiste entre la complexité architecturale du bâtis Ligure et la pauvreté des logis associés aux afars, de simples excavations naturelles… Seul un rapport aux dolmens semble établi par les auteurs H. Vaschaldé et Paul Paya, ces assemblages sommaires en pierres étant liés à aux danses religieuses des afars.

Le dolmen de Champ-Vermeil (courtoisie Vincent Bordier, 2009)

     Pourtant, impossible de savoir si les afars sont liés de près ou de loin à la construction de ces larges structures cultuelles. Quoiqu’il en soit, peuplade Ligures ou pas, les afars sont revendiqués très positivement par la culture locale ardéchoise. Ainsi, la commune de Lalouvesc propose depuis le 18 mai 2019 le sentier pédagogique de « la légende des afars et du chapelet de l’infini ». Cela permet de faire exister ce petit peuple, de l’incarner artistiquement, de le graver et de le sculpter dans le bois, afin de perpétuer son héritage.

Afars du sentier pédagogique de Lalouvesc (2019)

Conclusion

     Quel est donc la nature exacte de ces mystérieux nains sauvages ? Des représentants purement folkloriques du « petit peuple alpin du sud », farceurs carcaris ou bourrus bretous documentés par Christian Le Noël dans le Valgaudemar ? Ou plus simplement, sur le versant biologique, des Homo sapiens arriérés, rejetons consanguins et autres crétins des Alpes ? Le versant archéologique pourrait-il nous orienter vers des survivants des Pygmées suisses du Néolithique exhumés par Julius Kollmann et Jakob Nüesch en 1894 ? Des rescapés du peuple Ligures de l’époque préceltique ? Ou encore des néanderthaliens reliques dont les fouilles archéologiques attestent la présence à Saint-Martin ou à Peyre, au cœur du massif ardéchois ? Le manque de sources ne nous permet pas, à l’heure actuelle, d’être catégoriques quant à l’identification précise de ces mystérieux afars… L’enquête demeure, toutefois, sous instruction.

2 commentaires

  1. Bonsoir,
    Merci pour ces informations ! Je suppose quand même que les néandertaliens « dont les fouilles archéologiques attestent la présence à Saint-Martin ou à Peyre » étaient anciens et donc pas « reliques ».

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