
Chers lecteurs, nous sommes en 2004 dans la forêt tropicale indonésienne : les chercheurs Mike Morwood (Université de Wollongong, Australie) et Radien P. Soejono (Centre indonésien pour l’archéologie, Djakarta) exhument dans la grotte de Liang Bua sur l’île de Florès des fossiles d’hominidés que Peter Brown authentifiera en 2004 dans la revue Nature comme une nouvelle espèce d’humanité : Homo floresiensis (Peter Brown et al., « A new small-bodied hominin from the Late Pleistocene of Flores, Indonesia », Nature, vol. 431, 2004).

Toute la lumière médiatique se projettera alors sur Flora, holotype de sexe féminin de l’Homo floresiensis (LB1), squelette particulièrement bien conservé qui sera daté à 70 000 ans B.P. Cette star de l’anthropologie moderne occultera une autre découverte majeure sur la même île : l’hominidé de Mata Menge.

L’Homme de Florès semble assez singulier car son étude morphologique montre une mosaïque de caractères, dont certains archaïques : un volume endocrânien très médiocre (380–420 cm³), nettement inférieur à Homo erectus ; une absence de menton, typique des homininés anciens ; une dentition très primitive, très proche des Australopithèques.
En 2014, une mandibule encore plus archaïque que celle de l’Homme de Florès est découverte dans la grotte de Mata Menge. Datées de 700 000 ans B.P,ces dents sont très petites, comparables mais encore plus primitives que celles d’Homo floresiensis (Yousuke Kaifu et al., « Early evolution of small body size in Homo floresiensis », Nature Communications, vol. 15, 2024).
Les fossiles de Mata Menge, datés de 700 000 ans B.P, représentent une forme ancienne d’homininé découverte sur l’île de Florès. Ils sont généralement interprétés comme les ancêtres directs ou très proches d’Homo floresiensis. Ces deux populations dérivent probablement d’Homo erectus arrivé en Indonésie plus tôt. Après leur isolement insulaire, elles ont subi un processus de nanisme évolutif. Mata Menge correspond donc à un stade archaïque de cette lignée, tandis qu’Homo floresiensis en est une forme plus récente et dérivée.
Ce scénario suppose qu’une population de premiers d’Hominidésa atteint l’île de Florès puis s’est miniaturisée sous l’effet de l’isolement, des contraintes écologiques et de la démographie insulaire. La communauté scientifique évoquera souvent l’Homo erectus pour mettre en lumière l’origine possible de l’Homme de Florès et de Mata Menge, en dépit de la très grande taille du candidat. Une telle réduction rapide de Mata Menge à partir d’Homo erectus est possible (nanisme insulaire), mais elle reste évolutivement surprenante par sa précocité.
D’autres hypothèses sont débattues, comme celle d’une sortie d’Afrique plus ancienne qu’Homo erectus, probablement de la part de populations voisines des Australopithèques, ce qui cadrerait mieux avec la petitesse et les caractères archaïques de Mata Menge et de Florès.
Chers lecteurs de Strange Reality, Mata Menge est-il le seul hominidé de taille pygmée négligé dans l’espace Indo-Pacifique ? N’existe-t-il pas d’autres créatures naines qui sont occultés par l’ombre portée de l’Homme de Florès ?
L’Homme de Luçon
Tout comme l’île de Florès, Luçon, la plus grande des îles de l’archipel des Philippines avec une superficie de 110 000 km2, répond au mécanisme de l’endémisme insulaire. Ainsi, Luçon présente de nombreux cas d’animaux atteints de nanisme évolutif tel un buffle (Bubalus mindorensis), un martin pêcheur (Ceyx mindanensis), un primate (Tarsius syrichta) ou bien, comme sur l’île de Florès, un éléphant préhistorique (Stegodon luzonensis).

Et tout comme sur l’île de Florès, les restes osseux du Stégodon local portent des traces d’une activité de débitage par des mains humaines.
D’abord anthropologue des populations indigènes philippines puis archéologue à l’Université des Philippines, Armand Mijares dirige les campagnes de terrain ayant conduit, dès 2007, à la mise au jour d’un métatarsien humain ancien, puis à la découverte, entre 2011 et 2015, d’un assemblage fossile plus complet (dents, phalanges, os longs) qui sera plus tard désigné comme l’Homo luzonensis.

Il intervient par ailleurs en tant qu’anthropologue et évoque le contexte culturel local de Callao, où subsistent des récits folkloriques relatifs à des êtres de petite taille hantant les grottes. Sans leur conférer de valeur probante, il souligne que ces traditions participent d’un imaginaire local de longue durée, parfois mobilisé pour sensibiliser les communautés à la protection du site archéologique.
Dans la grotte de Callao, Armand Mijares, accompagné par Florent Détroit, a trouvé 13 restes fossilisés entre 2007 et 2015 : 7 dents, 2 phalanges de main, 2 phalanges de pied, 1 métatarse, 1 fragment de fémur, Ces fragments osseux fossilisés appartiendraient à trois individus, dont un enfant, et seront baptisés l’« Homme de Luçon » (Florent Détroit, Armand Mijares et al., « A new species of Homo from the Late Pleistocene of the Philippines », Nature, vol. 568, n° 7751, 11 avril 2019.

Florent Détroit a été fortement impressionné par la petitesse des dents fossilisées, « plus petites que celles d’Homo sapiens ou même d’Homo floresiensis. Il est donc raisonnable de penser que cet hominidé est encore plus petit » (Florent Détroit « Homo sapiens, Homo luzonensis et contemporains : du terrain à l’analyse des variations de forme. Anthropologie biologique », Muséum National d’Histoire Naturelle Paris, 2019).

Outre un morphotype quasiment identique (taille, dentition, crâne), l’homme de Luçon tisse d’autres parallèles avec l’homme de Florès :
- Une authentification récente, datant du XXIe siècle : 2004 pour l’Homme de Florès ; 2019 pour l’Homme de Luçon.
- Un même sérieux et une même discrétion des deux chercheurs à l’origine des découvertes (Peter Brown et Florent Détroit), loin des éclats médiatiques sud-africains de l’extravagant Lee Rogers Berger.
- Une datation des fossiles assez comparable : entre 60 000 et 100 000 ans pour l’Homo de Florès ; entre 50 000 et 67 000 ans pour l’Homme de Luçon.
- Un même biotope constitué d’une forêt tropicale et de grottes large et spacieuse (Ling Bua et Callao).
- Des grottes à proximité de la découverte des hominidés qui présenteraient des datations plus anciennes (traces d’activités humaines par débitage) sur des ossements animaux : Mata Menge pour Florès ; Kalinga pour Luçon.

L’anthropogénèse de cette nouvelle espèce (Homo luzonensis) présente aussi des points de comparaison avec l’Homo floresiensis. Selon Florent Détroit, « Ces caractéristiques primitives pourraient avoir été héritées directement d’hominines anciens tels Australopithecus ou H. habilis, inconnus jusqu’à présent hors d’Afrique, ou alternativement avoir été héritées d’H. erectus asiatiques (de Chine et / ou d’Indonésie) et, après avoir évolué sous certaines pressions de sélection propres à l’île de Luzon, « ressembler » aux conditions primitives observées dans la tribu des hominines » (Florent Détroit, Armand Salvador Mijares, Julien Corny, Guillaume Daver, Clément Zanolli, Eusebio Dizon, Emil Robles, Rainer Grün et Philip J. Piper, « Homo luzonensis : principales caractéristiques et implications pour l’histoire évolutionnaire du genre », Bulletins et mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris, 33(S), 2021).

Cependant, une amertume demeure : l’Homme de Luçon reste dans l’ombre de l’homme de Florès. Faute d’un squelette en bon état qui a permis à l’holotype d’Homo floresiensis de passer de l’anonyme LB1 à la star « Flora », le trop parcellaire et fragmentaire Homo luzonensis restera dans l’ombre de son illustre aîné, en dépit du travail acharné de sons père scientifique Florent Détroit. Existerait-il d’autres fossiles d’hominidés de petites tailles disséminés dans la vaste zone Indo-Pacifique, eux aussi éclipsés par la starification de l’Homme de Florès ?
L’Homme de Palaos
Se livrant à la direction de plusieurs fouilles archéologiques en même temps, le très médiatique Lee Rogers Berger a surtout privilégié l’Homo naledi sud-africain à partir de 2013 et n’a pas eu le temps nécessaire pour mener jusqu’au bout la validation par ses pairs de ses travaux scientifiques sur un Homo sapiens de taille pygmée très intéressant : Homme de Palaos. Toutefois, cet Homo sapiens préhistorique découvert en 2006 mérite toute notre attention, même s’il restera à jamais dans l’ombre des dossiers plus illustres de Lee Rogers Berger sur les terres sud-africaines en 2010 (Autralopithecus sediba) et 2013 (Homo naledi). Prenons-le comme il est pour son père scientifique : un premier pied dans une prometteuse carrière d’archéologue.

En 2006, lors de vacances avec sa famille, Lee Rogers Berger explore une série de grottes situées sur les îles Chelbacheb, au sud de l’ile principale de l’archipel des Palaos, en Micronésie, parmi lesquelles les grottes d’Ucheliungs et d’Omedokel. Il y découvre des sépultures collectives contenant les ossements fossiles d’individus de petite taille. Lee Rogers Berger sort alors de sa torpeur estivale et appelle une équipe de scientifiques qui va travailler sans relâche pendant huit jours à trier, répertorier et classer plus d’un millier de fragments osseux humains, qui seront envoyés pour une datation au carbone 14.

Une analyse préliminaire de plus d’une douzaine de personnes, dont un homme pesant environ 43 kg et une femme pesant environ 29 kg, révèle la petite taille de plusieurs adultes, entre 1,30m 1,49m. La morphologie générale semble compatible avec le genre Homo Sapiens, même si certains des individus exhumés présentent des caractères morphologiques estimés archaïques : arcades sourcilières marquées, face relativement large, mandibule robuste.
La datation au carbone 14 donne une estimation de l’âge entre 2 900 et 1 000 ans B.P (Holocène récent). Les hommes des Palaos sont des Homo sapiens probablement soumis à la pression évolutive qui a conduit à un nanisme insulaire : petites îles calcaires, peu de ressources, isolement géographique et populations probablement petites en effectif. Les Hommes de Palaos semblent donc être d’authentiques pygmées. Mais cette découverte archéologique importante a malheureusement été ternie par un manque de rigueur méthodologique…
Contrairement à la déontologie scientifique admise, le National Geographic, qui finançait l’expédition de Lee Rogers Berger, a annoncé en grande pompe la découverte de l’Homme de Palaos dans une article daté du 10 mars 2008. Et ce ne sera que le surlendemain qu’un article scientifique paraîtra dans la revue Public Library of Science One (Lee Rogers Berger, Steven E. Churchill, Bonita De Klerk et Rhonda L. Quinn, « Small-Bodied Human from Palau, Micronesia », PLoS One, vol. 3, no 3, 12 mars 2008).
La découverte de l’Homme de Palaos a donc été annoncée dans les médias de vulgarisation (National Geographic)avant que la communauté scientifique n’ait eu le temps de l’évaluer en profondeur. Publier un article de vulgarisation (National Geographic) avant l’article de référence (PLoS One) étant contraire à la procédure scientifique en vigueur, cette découverte n’est pour le moment pas perçue comme valide par la communauté scientifique.Le statut de cette découverte reste donc ouvert aux débats dans la communauté scientifique. L’Homme de Palaos n’a donc pas atteint, comme l’argumentait Gaston Bachelard (Le Nouvel esprit scientifique, 1934, Presses Universitaires de France), le stade de « phénomène construit ».
Même si ces découvertes fossiles ne respectent pas la chronologie du process scientifique, elles mettent tout de même en lumière la force du processus évolutif du nanisme insulaire chez des Homo sapiens très récents (Holocène). Nous allons voir que ce nanisme insulaire opérera aussi sur l’île voisine de Sulawesi.
Toaliens de Sulawesi
Le thème du peuple nain dans le folklore et l’archéologie de Sulawesi, vaste île indonésienne située entre Bornéo et les Moluques, est moins bien documenté que celui de Florès avec le remarquable Homo floresiensis. Toutefois, il existe bel et bien des traditions orales, et certains éléments archéologiques ou anthropologiques qui suscitent l’intérêt.
Les groupes ethniques de Sulawesi, comme les Bugis, Toraja, Mandar et Toala, possèdent de riches traditions orales, incluant des histoires de petits êtres humains ou surnaturels, souvent liés à la forêt ou à la montagne.

Chez les Toraja, certains récits évoquent un peuple mythique vivant dans les grottes et les montagnes avant l’arrivée des ancêtres actuels. Leur taille très réduite, avoisinant parfois le mètre. Ces créatures naines vivent loin des humains, souvent dans des cavernes ou forêts profondes. Elles sont décrites comme anciennes, parfois comme les premiers habitants de la terre.
Les explorateurs suisses Fritz Sarasin et Paul Sarasin (Voyages à Célèbes, 1893–1896 et 1902–1903) rapportent des groupes réputés vivre encore dans des grottes associées à des outils lithiques très petits (microlithes), considérés comme la survivance d’une population ancienne. Ces peuples des grottes semblent être la mémoire déformée de la survivance de populations pré-austronésiennes. Qu’est-ce que l’archéologie récente de Sulawesi peut nous révéler sur le sujet ?

L’île de Sulawesi a livré certaines des plus anciennes œuvres d’art rupestre au monde (grottes de Leang Bulu Sipong, Leang Timpuseng). Ces peintures et pochoirs de mains sont datés de plus de 40 000 ans B.P, prouvant une occupation humaine très ancienne. Le motif rupestre le plus connu de la grotte de Leang Timpuseng est la combinaison de mains négatives et d’une figure animale.
En 2021, la découverte d’un fossile humain partiel (Bessé, 7 000 ans B.P) dans la grotte de Leang Panninge a révélé une femme toalienne âgée de 17 ans et mesurant 1,50 mètres, avec une génétique mélangée de Denisoviens et de Papous, distincte des Austronésiens actuels. Les données proviennent surtout d’un individu relativement complet découvert en 2015.

Comme il s’agit d’un seul individu bien étudié dont la taille était limitée à 1,50 mètres, les chercheurs estiment généralement que les Toaliens étaient plutôt de petite taille, probablement comparables à d’autres populations de chasseurs-cueilleurs d’Asie du Sud-Est.

Des analyses adn plus poussées montrent que le génome des Toaliens est composée de populations d’Australie et de Papouasie ; d’une composante génétique inconnue ; d’ADN dénisovien (Brumm, A., van den Bergh, G. D., Storey, M., et al., Oldest cave art found in Sulawesi. Nature, 593, 543–547, 2021). Les Toaliens descendent en partie des premiers Homo sapiens de Wallacea (~65 000 ans B.P) et représentent une lignée isolée et partiellement inconnue.

Nous perdons trace dans le registre fossile des Toaliens vers le Ve siècle ap. J.C, ce qui correspond à l’arrivée des populations austronésiennes agricoles. Toutefois, des récits concorderait avec une survivance plus récente des Toaliens. Dans The Bugis (1996), Christian Pelras rapporte les récits des autochtones : « les traditions orales […] évoquent des habitants antérieurs […] physiquement différents ». Ces populations antérieures sont désignées par les Torajas sous différents noms: Oro (nord) ou bien to-Marege (sud).
Les différents hominidés de la zone Indo-Pacifique, injustement occultés par l’Homme de Florès (70 000 ans B.P), méritent pourtant toute notre attention : de Mata Menge (700 000 ans B.P), à Luçon (50 000 ans B.P), en passant par la femme toalienne Bessé (7000 ans B.P) ou encore l’Homme de Palaos (2900 ans B.P).
Ces découvertes fossiles peuvent être complétées par un dossier intéressant, bien que non validé par la science : l’orang pendek de Sumatra, un hominidé relique de petite taille très bien mis en valeur dans L’homme sauvage et la preuve : l’orang pendek. Ces Homos de taille réduite peuvent aussi être étayés par la présence actuelle de peuplades de petites tailles dans la zone Indo-Pacifique, dont les Rampasasa de Florès, les Aetas des Philippines ou bien les Tapiros de Nouvelle-Guinée.

Chers lecteurs de Strange Reality, merci de nous avoir suivi sur ce long dossier qui a montré la force de l’endémisme insulaire comme mécanique évolutive, à la fois chez les Homo modernes (Palaos, Toaliens, Rampasasa, Aetas, Tapiros) et archaïques (Mata Menge, Flores, Luçon) dans le vaste espace Indo-Pacifique. Le nanisme insulaire a produit plusieurs formes humaines distinctes en Asie Pacifique, dont certaines restent sous-étudiées. Nous espérons que la puissance médiatique de l’Homme Florès n’éclipsera plus la variété des dossiers sur ces humanités de petites tailles qui méritent toutes notre attention.

