Nains mystérieux des Ecrins : Les bretous du Valgaudemar

Illustration de Christian Le Noël

Si la première partie de cette étude mettait en lumière, grâce aux remarquables travaux de Charles Joisten et à l’enquête de terrain plus récente de Gilbert Jacquet, les mystérieux « carcaris » (voir l’article « Nains mystérieux des Ecrins : Les carcaris du Valbonnais »), la seconde partie se propose de mettre en lumière un autre petit peuple oublié des Ecrins : les « bretous » du Valgaudemar. Cette vallée est l’une des plus encaissées des Alpes, la chétive départementale 480 se tarissant en cul-de-sac après le minuscule village de La Chapelle-en-Valgaudemar. Christian Le Noël, maintes fois cité par Bernard Heuvelmans pour ses informations sur les dossiers cryptozoologiques africains, s’est intéressé de très près aux bretous du Valgaudemar. Présentons ce personnage atypique, que j’ai eu le plaisir de côtoyer à plusieurs reprises.

La vallée de Valgaudemar

Grand ami de recherche et cryptozoologue aguerri, chef de secteur de La Chapelle-en-Valgaudemar dans les années 1980, Christian Le Noël s’est passionné pour les hommes sauvages depuis son petit coin perdu du Valgaudemar en consignant de nombreux récits dans La race oubliée (Editions les Trois Spirales, 2002). Tantôt frustre, tantôt gouailleur, se fondant avec aise dans la culture paysanne du Valgaudemar qu’il a assidûment fréquentée, Christian Le Noël a pris à cœur, avec son franc-parler savoureux, de défendre la cause des bretous, petits hommes sauvages et bourrus (=poilus) de cette vallée encaissée. Tous les témoignages qu’il a patiemment consignés remontent à la fin du XIXème siècle, entre 1870 et 1890.

Christian Le Noël dans le Valgaudemar

Le récit de Mouton-bourre et Joue-noire (1890)

Dans un premier temps, je mettrai en lumière le témoignage le plus éclatant de cette vallée riche en promesses. L’incident est corroboré par plusieurs sources fiables : un texte archivé au Musée des arts premiers de Gap, deux bas-reliefs d’une chapelle et le récit recueilli par Christian Le Noël dans les années 1980 de la bouche-même de la petite-fille du témoin de ce couple d’hommes sauvages, personnage fort âgée et malheureusement décédées depuis. Voyons de plus près ce précieux récit :

« A Villar-Loubière (vallée du Valgaudemar), on disait qu’en montant aux Peynes, il y avait une grotte habitée par un couple de bretous que l’on surnommait Mouton Bourron (mâle) et Joues Noires (femelle). Etres poilus, ils vivaient de rapines, volaient des peaux de moutons aux bergers, décimaient les troupeaux et venaient même chercher du feu tous les matins dans une maison des Peynes ».

Grotte de Mouton Bourron et Joues Noires (Peynes, 2011)

   Excédés par les exactions de ce couple d’hommes sauvages, les villageois de Peynes les attrapèrent dans la grotte pendant la nuit alors qu’ils dormaient paisiblement. A la lueur des flambeaux, ils les redescendirent à Saint-Maurice et les tuèrent sur la place de l’église du village. Leurs effigies sculptées seraient celles que l’on voit actuellement sur le clocher, le terme de « bretou » s’étant édulcoré sous la pression religieuse en un terme un peu plus diabolique : le « garou ».

La pierre du Daruc (1880)

     Christian Le Noël, lors d’une randonnée sportive dans le massif du Valgaudemar, m’a conté l’histoire suivante : « A Navette, un Daruc, venu chaparder comme à son habitude de la nourriture dans la cabane d’un berger, fut pris sur le fait. Cet homme sauvage avait sur lui une vieille peau de mouton, afin de se protéger du froid et très certainement afin de passer inaperçu au milieu du troupeau ovin. Le berger lui tira sa peau de mouton mais, effrayé par son apparence hideuse, il s’enfuit jusqu’au village voisin de Navette. Le berger dit alors aux villageois : « Ecoutez, si vous ne me débarrassez pas de cette créature, moi je ne garde plus les moutons là-haut ». L’être fut alors tué par les villageois de Navette et enterré sous la Peira dou Daruc, c’est-à-dire sous la pierre du Daruc ».   

Christian devant la pierre du daruc

     Christian Le Noël, au beau milieu de cette randonnée, me mit dans la confidence d’un nouveau récit mettant en scène les bretous du Valgaudemar :

« Dans la petite vallée de Champoléon-en-Oisans, Jean Faure est une mémoire vivante âgée de plus de quatre-vingt ans. Les montagnards de la vallée voisine du Valgaudemar, m’avaient conseillé d’aller le voir pour avoir des renseignements sur les bretous comme les appellent les gens de l’Oisans. Je partis donc un après-midi, et arrivai devant une maison au toit de « lauzes », comme le sont les maisons traditionnelles. Jean Faure était là, accompagné de sa sœur, car il était quasiment aveugle. Au début, mes questions lui semblaient dénuées de sens : non il ne savait rien sur les Bretous ! Nous parlâmes ainsi à bâtons rompus en lui expliquant qui j’étais. Vers la toute fin de l’entretien, miracle, il se souvint enfin !

     « Sa mère, un soir, en redescendant de l’alpage, où elle avait été porter le sel et le ravitaillement au berger de la famille, se rendit compte qu’elle était suivie à la nuit tombée. C’était une petite créature, qui s’arrêtait à chaque fois qu’elle s’arrêtait. Un peu inquiète, elle lui promit à manger à haute voix, puis pressa le pas jusqu’au hameau et raconta à son mari son aventure, en précisant que la créature était toujours là dehors, attendant certainement de la nourriture. Ayant eu une vache fraîchement vêlée, elle décida de donner le placenta à la créature pour s’en débarrasser, mais son mari l’en dissuada, en lui faisant remarquer que si elle donnait de la viande à la créature, celle-ci prendrait peut-être goût à une alimentation trop carnée et s’en prendrait ensuite aux moutons ».  

     Les montagnards comme le père Lucien Faure ne se livrent pas facilement à l’étranger du dehors de la vallée, surtout en ce qui concerne les traditions séculaires, mais j’étais mariée à une fille du Valgaudemar, alors on pouvait enfin me céder quelques infimes secrets ».

     Un autre témoignage d’importance au cœur de la vallée du Valgaudemar a été consciencieusement relevé par le grand folkloriste Charles Joisten en 1961 à travers le récit « L’Ulliart de Villar-Lourbière » :

« C’était un petit garçon qu’on avait envoyé garder les brebis dans la montage. Alors le soir, quand il a rentré ses bêtes dans la forêt (habitat pastoral temporaire), il a allumé un feu pour faire son souper. Et puis, il a vu rentrer un homme qui s’est assis au coin du feu pour se chauffer et il s’est aperçu qu’il n’avait qu’un œil au milieu du front, mais qu’il était gros, il paraît!  Et toujours cet œil le regardait, ça a fini par l’agacer. Il a pris une bûche dans le feu et lui a enfoncé dans l’œil et il s’est sauvé à l’écurie avec les bêtes.

     Alors, l’Ulliart qui le cherchait partout, il vient à l’écurie et il fait sortir une à une les brebis en leur mettant les mains dessus et en disant à chaque foi « Aco spalou! » (« C’est une épaule de mouton »). Alors, le gosse qui était dans l’écurie, ne sachant comment en sortir, il paraît qu’il y avait là une peau de mouton, il se l’est mise sur le dos et il est sorti à quatre pattes avec les brebis. Après cet incident, il prévint les gars du village : « Vous pouvez aller garder vos brebis, moi je n’y retournerai plus, il y a l’Ulliart au forest ! ».

illustration de Christian Le Noël

     D’autres récits, plus sporadiques, mentionnent la présence du petit peuple sauvage dans le massif du Valgaudemar :

     A La Chapelle-en-Valgaudemar, une bretoune venait le matin chercher des braises à une maison. Elle ne parlait jamais. Au Casset, une grotte abritait des hommes sauvages.

     Au Noyer, les moundzes, des petites gens qui descendaient des Sarrasins, habitaient le Trou des Moundzes ou des Monges.  Ils vivaient de racines et de plantes, ils s’amusaient devant leur trou. Le soir, on les entendait chanter. Ils venaient voler dans les maisons, entrant parfois par la cheminée.

     Des êtres vivaient à la Grotte des Sarrazins. Ils venaient chercher de la braise, et parfois voler des œufs au hameau des Garnauds. D’autres Sarrazins habitaient une grotte nommée la Tampa des Sarrasis dans le bois de la Grande Côte.

     Au Puy-Saint-Eusèbe et à Puy-Sanières, les Masques étaient des êtres sauvages qui vivaient dans le Trou des Masques, sous le Rocher des Masques et sortaient la nuit pour faire des rapines.

     A Freissinières, les Sauvages vivaient comme des bêtes. Une fille sauvage est restée quelques années avec un fermier des Viollins, puis a rejoint sa troupe, à la Balme-Neyroune au Pré Collomb.

     A Puy-Saint-Vincent, les Vaudois étaient des demi-sauvages qui vivaient vers Les Lauzes.

     A Risoul, la Tune des Sarrasins était située dans le Rocher de Barbein. On voit encore leur lit taillé dans le rocher.

A Sigottier, une fade venait le soir se chauffer au foyer de l’arrière-grand-mère de la narratrice, elle ne parlait pas et on en avait peur.

Une borille, mot peut-être dérivé de borie, qui désigne une cabane en pierres sèches, utilisée selon la saison par les fermiers provençaux

Les énigmatiques borilles

     Lors d’une randonnée dans le massif du Valgaudemar, au-dessus du village de Villar-Lourbière, Christian Le Noël m’a montré à cent mètres d’une cabane de berger et alors que j’étais happé par une fructueuse cueillette de girolles, une petite construction en pierres qu’il désignait comme étant une « borille ».

Sur l’origine de ces borilles, Christian Le Noël, à peine éprouvé par cette longue marche dans les caillasses, me confia en substance, en reprenant son souffle :

« Lorsqu’en été les bergers amenaient les moutons sur les estives (transhumance), ils ne s’occupaient pas de les garder, car les bretous s’en chargeaient à leur place. Contre une miche de pain ou des broutilles, ils se chargeaient de garder le troupeau jour et nuit, et ils s’acquittaient de cette tâche mieux que des chiens, car ils faisaient fuir les loups qui étaient encore en grand nombre dans ces bois ».

     Philippe Coudray, intrigué par l’accumulation de ces petits abris archaïques constitués de pierres sèches et souvent retrouvés dans les massifs d’altitude (Valgaudemar et Valbonnais, mais aussi forêt d’Iraty du pays basque pyrénéen), a proposé une mise en parallèle fort instructive de ces constructions naines :

      Bien qu’une similitude architecturale soit frappante entre ces trois édifices, il faut rester prudent dans cette enquête car ces abris pourraient être tout simplement des structures plus frustres et archaïques que les « orris » (cabanes en pierres des bergers dans les Pyrénées) servant à conserver les denrées alimentaires des bergers en période d’estive. Alors, ces petits abris en pierres sèches sont-ils les dortoirs d’altitude des bretous, les cabanes des carcaris ou plus prosaïquement le garde-manger (« orri ») des bergers ? Faute de nouveaux indices, ce passionnant dossier du petit peuple alpin demeure sous instruction…

L’ouvrage de Christian Le Noël, La race oubliée, en deux tomes

2 commentaires

  1. Voila un article très intéressant, j’avais déjà entendu parler des Bretous dans des histoires Alpines, sauf que dans ces contes ils ne sont pas décrit comme des nains mais comme des hommes sauvages plus « classiques », voila qui est curieux mais intéressant.

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  2. Merci pour votre commentaire.

    Effectivement, les bretous, tout comme les yasses ou les carcaris des vallées voisines, sont de tailles bien modestes. Aux alentours de Grenoble, vous trouverez bine davantage d’hommes sauvages d’une stature plus classique, avec les morfallats d’Allevard.

    Florent

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