La théorie Pygmée
Crétins des Alpes de la région de Grenoble (Carte postale, 1898)
Les personnes de petite taille forment un ensemble trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšne, trĂšs disparate et hĂ©tĂ©roclite, quâil est nĂ©cessaire de diffĂ©rencier entre nanisme adaptatif et nanisme clinique. Le nanisme clinique, câest-Ă -dire la rĂ©surgence gĂ©nĂ©tique du nanisme dans une population de taille normale, donne lieu Ă deux cas de figure, mais en rĂ©sulte finalement ce que lâon assimile actuellement au terme de « nain ». Dâune part, le nanisme harmonieux, ou nanisme hypophysaire, est la consĂ©quence dâun dĂ©ficit gĂ©nĂ©tique de lâhormone de croissance dans lâhypophyse ; dâautre part, le nanisme disharmonieux, ou nanisme achondroplase, provient dâune pathologie osseuse, dont sont atteints par exemple les artistes AndrĂ© Bouchet (Passe-Partout), Mimi Mathy ou encore Peter Dinklage (Game of Thrones). Nous noterons que dâautres pathologies entraĂźnent des problĂšmes de croissance, tel le Syndrome de Turner et dâautres maladies orphelines. Contrairement aux idĂ©es reçues, ce nanisme pathologique ou mĂ©dical nâaffecte pas les capacitĂ©s mentales des personnes de petites tailles, dâautres facteurs liĂ©s souvent Ă la consanguinitĂ© intervenant dans ces carences psychiques.
Le nanisme adaptatif, dit aussi nanisme insulaire, peut ĂȘtre assimilĂ© au terme « pygmĂ©e », donc Ă une espĂšce ou bien Ă un groupe dâespĂšce qui a rĂ©gulĂ© depuis des gĂ©nĂ©rations sa taille en fonction dâun Ă©cosystĂšme spĂ©cifique, contraint par une limitation du volume habitable, une diminution des ressources alimentaires, ou encore un stress hydrique, climatique ou insulaire. Ce nanisme est bien documentĂ© durant la pĂ©riode palĂ©olithique : lâHomo floresiensis (Morwood & Soejono, 2003) a vĂ©cu sur lâĂźle de Flores (100 000-60 000 BP) et lâHomo luzonensis (DĂ©troit & Mijares, 2007) Ă©tait prĂ©sent aux Philippines (50 000 BP). Ce nanisme concerne aussi la pĂ©riode historique actuelle, avec lâabondante documentation anthropologique sur les pygmĂ©es africains et les Negritos du continent asiatique. Nos articles Ă©crits pour Strange Reality montrent que le temps folklorique est lui aussi peuplĂ© de pygmĂ©es : barbegazi des Alpes, hadas des PyrĂ©nĂ©es, Korrigans de Bretagne, SotrĂ© des Vosges.
Mais oĂč sont les preuves de ce « petit peuple » ? Existe-t-il des fossiles qui attesteraient dâun peuplement ancien de lâEurope par des hominidĂ©s de taille rĂ©duite ? Chers lecteurs, nous vous invitons Ă explorer cette piste de maniĂšre plus approfondie aprĂšs notre article inaugural sur Les pygmĂ©es suisses du NĂ©olithique.
Nains néolithiques


Lâexhumation par Julius Kollmann et Jakob NĂŒesch de cinq squelettes de petites tailles parmi vingt-sept squelettes sur le site archĂ©ologique de Schaffouse (Schweizerbild, Suisse) en 1894 est une piĂšce majeure rapportĂ©e au rĂ©pertoire fossile du « petit peuple primitif ». Ce matĂ©riel inestimable provient dâune couche du NĂ©olithique tardif Ă Schweizerbild, datĂ©e entre 4800 et 5000 BP.

Dans son compte rendu scientifique (« Pygmies in Europe », Journal de lâInstitut dâAnthropologie britannique et irlandaise, Vol.25, 1896), Julius Kollmann compare le matĂ©riel osseux (un fĂ©mur) de petite taille du site de Schaffouse Ă celui tĂ©moin dâun homme suisse moderne.

AidĂ© en cela par son collĂšgue Jakob NĂŒesch, et la mĂ©thode comparative mise en place par lâanatomiste LĂ©once Manouvrier, Julius Kollmann arrive Ă la conclusion que le fĂ©mur de Schaffouse devait appartenir Ă un individu adulte de 1,42 mĂštres, lĂ oĂč les Veddas (Negritos), ethnie asiatique de taille rĂ©duite quâil avait patiemment Ă©tudiĂ©, mesuraient en moyenne 1,57 mĂštres. Un fĂ©mur provenant du mĂȘme matĂ©riel nĂ©olithique et appartenant Ă une personne de stature moyenne mesure 45,4cm, ce qui donne Ă lâindividu une stature moyenne de 1,66 mĂštres, tout Ă fait conforme Ă la taille adulte des hommes prĂ©historiques.
Une photographie en noir et blanc du matĂ©riel archivĂ© par Kollman et NĂŒesch permet de mettre en regard le mĂȘme fĂ©mur tĂ©moin de lâHomme moderne avec deux autres fĂ©murs de petites tailles rĂ©coltĂ©s lors de la fouille de 1894.

Julius Kollmann, étudiant trois fémurs intacts du dépÎt osseux de 1894 comprenant pas moins de cinq squelettes de petites tailles, en vient à des estimations de tailles précises pour les petits hommes du Schweizerbild, qui oscillaient tous les trois entre 1,35 et 1,50 mÚtres.

ConfortĂ© dans sa dĂ©marche scientifique, Julius Kollmann abat une derniĂšre carte maĂźtresse dans la suite de son exposĂ© scientifique en prĂ©sentant face Ă un crĂąne tĂ©moin dâhomme moderne suisse le crĂąne intact dâun de ces pygmĂ©es du NĂ©olithique dĂ©couvert par son collĂšgue italien Guiseppe Sergi lors de fouilles en Sicile en 1893.

Comparant et mesurant ces deux crĂąnes, Julius Kollmann arrive Ă une capacitĂ© crĂąnienne (cc) de 1031 pour le pygmĂ©e de Sicile contre 1460 pour lâHomme moderne. La capacitĂ© crĂąnienne du pygmĂ©e de Sicile est de 30% infĂ©rieure Ă celle de lâHomme moderne. Nous sommes donc face Ă un crĂąne dâHomo sapiens adulte, du NĂ©olithique, qui sâest adaptĂ© par « nanisme » Ă son environnement insulaire (la Sicile). Le savant suisse a conscience de se retrouver face Ă un matĂ©riel archĂ©ologique dâune valeur inestimable, ce qui le poussera Ă conclure son papier par la dĂ©nomination de « pygmĂ©e suisse du NĂ©olithique » pour rendre compte de ce nouveau taxon.
Tous les efforts archĂ©ologiques de Kollman et NĂŒesch dans le Schweizerbild ne resteront pas lettres mortes, et trouveront une oreille attentive en France, notamment dans le cercle des anthropologistes lyonnais (Dr Henry Dor, « Les PygmĂ©es nĂ©olithiques de Suisse », Bulletin de la SociĂ©tĂ© dâanthropologie de Lyon, tome 22, 1903) :
« Sa communication Ă©tait passĂ©e inaperçue quand, en 1894, les fouilles des sĂ©pultures de lâĂ©poque nĂ©olithique, faites sous la direction de Jakob NĂŒesch, au voisinage de Schaffouse, mirent Ă jour au milieu de squelettes de grande taille, cinq squelettes dâune remarquable petitesse, que Julius Kollmann montra ĂȘtre des adultes, concluant Ă lâexistence indĂ©niable de pygmĂ©es habitant en Europe lors de lâĂąge de pierre. Depuis lors, Jakob NĂŒesch et Julius Kollmann ont multipliĂ© les travaux sur cette question, comme vous lâa montrĂ© lâintĂ©ressant rapport que vient de nous exposer Mr Dor. [âŠ] Faisant la synthĂšse de tous ces travaux, on arrive Ă cette idĂ©e quâune race de pygmĂ©es a dĂ» peupler le monde dans les temps les plus reculĂ©s et, avec Julius Kollmann et Jakob NĂŒesch, on tend Ă les considĂ©rer comme lâavant-garde de la variĂ©tĂ© actuelle de lâespĂšce humaine ».
Six annĂ©es aprĂšs les savants lyonnais, Paris se rĂ©veille avec lâanatomiste Adolphe Bloch (« Observation sur les nains du Jardin dâacclimatation », SociĂ©tĂ© dâanthropologie de Paris, 1003Ăšme sĂ©ance, 1909) qui dĂ©crĂšte, aprĂšs analyse des trois fĂ©murs, quâils proviennent dâindividus de petites tailles qui ne souffrent ni dâachondroplasie, ni de nanisme pathologique. Quelques annĂ©es plus tard, lâanthropologue Sigismond Zaborowski (« Ancienne et actuelle population de la Suisse », Revue anthropologique de Paris, 1921) fait Ă©tat de matĂ©riel archĂ©ologique semblable sur le site suisse de Chamblandes (prĂšs du lac LĂ©man), Ă quelques encablures du site de Schaffouse, oĂč les squelettes de femmes ne mesuraient pas plus dâun mĂštre alors que les hommes nâatteignaient que les 1,40 mĂštres.
Ce « petit peuple » du NĂ©olithique, rĂ©fĂ©rencĂ© en Suisse, a-t-il connu dâautres foyers en Europe ?
Deux sites archĂ©ologiques, en Italie et en France, ont pu conserver des dĂ©pĂŽts nĂ©olithiques oĂč les adultes de stature moyenne se mĂȘlaient Ă des adultes de petites tailles. CitĂ© par Julius Kollmann dans son rapport scientifique, Guiseppe Sergi (« Au sujet des PygmĂ©es europĂ©ens », Revue de la sociĂ©tĂ© romaine dâAnthropologie, 1894-1895. Pp. 288-291) analyse plus de vingt-cinq crĂąnes de Sicile et de Sardaigne et arrive peu ou prou Ă la mĂȘme conclusion que les savants suisses, Ă savoir que les Italiens modernes cohabitaient depuis des temps ancestraux avec des « populations microcĂ©phaliques » trĂšs discrĂštes, Ă la pression dĂ©mographique quasi-nĂ©gligeable (2 Ă 3% de la population totale).
Lâanthropologue français Georges Vacher de Lapouge (LâAryen, son rĂŽle social, Ars Magna, 1889), fortement dĂ©criĂ© pour ses thĂšses raciales, notamment par l’anthropologue LĂ©once Manouvrier et Ă ce moment lĂ dĂ©jĂ au ban de lâanthropologie moderne, participe Ă lâengouement archĂ©ologique de son Ă©poque en rendant compte dans la grotte de SoubĂšs (CĂ©vennes) de la dĂ©couverte par lâexplorateur Joseph Vallot dâossements bien singuliersâŠ

Lapouge (Bulletin de la SociĂ©tĂ© scientifique et mĂ©dicale de l’Ouest,1895) sâexprime ainsi : « Jâai reçu deux lots importants d’ossements provenant d’une petite grotte situĂ©e sous le chĂąteau de SoubĂšs [âŠ] Ces lots prĂ©sentent deux mandibules dâune petitesse extrĂȘme, dont le rapport de croissance correspondrait Ă la mandibule dâun enfant de sept Ă dix ans de nos races ordinaires [âŠ] Ces piĂšces osseuses correspondraient Ă une race de pygmĂ©e peut ĂȘtre voisine de ceux d’Afrique, en tout cas nouvelle en Europe ».
Le savant conclut, face Ă une telle dĂ©couverte, Ă une autre espĂšce du genre Homo quâil dĂ©nomme Homo contractus (1895), câest-Ă -dire lâ « homme comprimĂ© » (de taille rĂ©duite), une annĂ©e avant la dĂ©nomination proposĂ©e par Kollmann et NĂŒesch de « pygmĂ©es suisses du NĂ©olithique » (1896).
Nains historiques
Ces diverses peuplades naines, découvertes à la fin du XIXÚme siÚcle dans le répertoire archéologique du Néolithique (Suisse, France, Sicile, Sardaigne), ont-elles traversé les périodes historiques ? Nous essaierons de creuser ce point crucial dans la suite de notre étude.

Quelques annĂ©es avant lâeffervescence anthropologique autour des « pygmĂ©es suisses » (1896), R.G. Haliburton (La survie des nains, Editions Robert Grant, 1891) a documentĂ© des cas scientifiques de nains espagnols : « Ă Gerone au Val de Ribas (PyrĂ©nĂ©es catalanes), une population naine a Ă©tĂ© dĂ»ment expertisĂ©e par le mĂ©decin Miguel Morayta. Ils avaient les cheveux rouges, les mĂȘmes yeux que les Mongols, les nez Ă©patĂ©s, les tĂȘtes plates, les lĂšvres proĂ©minentes. Des nains semblaient vivre aussi dans les hautes montagnes au-delĂ de Murcie (Sierra Espuna), sans toutefois plus de prĂ©cisions Ă leur Ă©gard ». R.G. Haliburton rapporte aussi la prĂ©sence encore rĂ©cente, en 1891, dâune population naine dans les Vosges, sans doute Ă rapprocher du sotrĂ© souvent mentionnĂ© dans les articles de Strange Reality.
Pourtant, si lâon Ă©voque un peuple de petite taille en nos temps historiques, on pense de prime abord Ă lâĂ©nigmatique communautĂ© des Ligures. Les quelques rares Ă©crits concernant ce peuple les voient comme une communautĂ© alpine protohistorique, sans Ă©criture, ayant vĂ©cu Ă lâĂąge de fer, donc Ă la pĂ©riode qui succĂšde aux fouilles nĂ©olithiques (Kollmann, NĂŒesch, Sergi, Lapouge) et qui prĂ©cĂšde lâAntiquitĂ© romaine. De ce peuple trĂšs primitif ne demeurent que des traces Ă©crites en grec ou en latin, quelques sites archĂ©ologiques et ⊠des survivances dans la toponymie des lieux. Mais, sâils sont montagnards, câest parce que les Celtes les ont contraints Ă se rĂ©fugier sur les hauteurs. Dâailleurs, « Ligures » est le nom que leur a attribuĂ©s les grecs, et qui signifie tout simplement « haut perchĂ©s ».

« Les Alpes sont habitĂ©es par de nombreuses nations, toutes celtiques Ă l’exception des Ligures, qui, bien que d’une race diffĂ©rente, leur ressemblent Ă©troitement dans leur mode de vie. Ils [les Ligures] habitent cette partie des Alpes qui est Ă cĂŽtĂ© des Apennins, et aussi une partie des Apennins eux-mĂȘmes. Cette derniĂšre crĂȘte montagneuse traverse toute la longueur de l’Italie du nord au sud et se termine au dĂ©troit de Sicile2. » Strabon (Ier siĂšcle av. J.-C.).
A cause dâune pilositĂ© abondante, les Ligures portĂšrent aussi le nom de Capillati ou Comati. Ce furent dâabord des peuples de pasteurs en petits nombres, vivant essentiellement de la chasse, de la pĂȘche et de lâĂ©levage de troupeaux, et changeant pĂ©riodiquement de lieu dâhabitation pour trouver de meilleurs pĂąturages. Ces premiĂšres peuplades Ligures vivaient par familles ou par tribus isolĂ©es, sans agglomĂ©ration de maisons, les uns dans les bois, dâautres sous de misĂ©rables huttes ou dans des rochers et recherchaient de prĂ©fĂ©rence la proximitĂ© de sources vives ou de cours dâeau. Ils montaient en gĂ©nĂ©ral les troupeaux dans les montagnes dĂšs la fonte des neiges afin de profiter de lâexcellence des pĂąturages, et lâhiver, redescendaient dans les vallĂ©es. Leur vie sâĂ©coula ainsi paisiblement pendant plusieurs siĂšcles, les familles se multipliant, les peuplades sâagrandissant, ceci sans grand changement jusquâau XIVe siĂšcle avant J.-C., qui voit lâarrivĂ©e des premiers colons phĂ©niciens et grecs.
Florus, historien romain du Ier siĂšcle ap. J-C, nous donne une excellente description de ces Ligures : « Les Ligures sont durs, laborieux et sobres ; ils ne vivent que de laitage et du fruit de leurs troupeaux. Les femmes y partagent tous les travaux de leurs maris. Ils sont infatigables Ă la guerre. Remuants par caractĂšre, ils nâont pas de cavalerie Ă cause des escarpements du pays et du manque de fourrage. Ils se servent de petits boucliers Ă la maniĂšre des Grecs. Leurs javelots sont en bois de houx. Ils sont trĂšs habiles tireurs Ă lâarc et dĂšs leurs bas Ăąges exercĂ©s Ă cet art. Il ne leur faut presque rien pour se nourrir. Comme ils habitent un sol Ăąpre, stĂ©rile, rocailleux et couvert de bois, ils rĂ©coltent peu de fruits et de blĂ© ; tandis que les uns sont Ă la chasse et soignent les troupeaux, dâautres fendent les rochers et extraient les pierres dont ils font des murs de soutĂšnement. Câest lĂ -dessus quâils ramassent quelque terre vĂ©gĂ©tale pour la cultiver. Ils nâobtiennent quelques rĂ©coltes quâĂ force de bras, de ce terrain oĂč lâon ne peut piocher sans rencontrer la roche vive. La frugalitĂ© de leur vie, jointe Ă cet exercice pĂ©nible et continuel, les rend secs, maigres, nerveux, mais robustes. Lâhabitude quâils ont de marcher dans des collines pierreuses, les rend agiles Ă la course. Comme tous les montagnards, ils sont braves et jaloux de leur libertĂ©. Peu sâabritent sous des maisons, ils couchent presque sur la terre nue ».
SĂ©nĂšque raconte que, pendant leurs guerres contre les Romains, ils savaient si bien se cacher dans leurs grottes quâil Ă©tait plus facile de les vaincre que de les trouver. Excellents guerriers, ils se distinguaient surtout comme frondeurs. Au moment de lâattaque et pour effrayer lâennemi, ils jetaient des cris stridents. Les Ligures occupaient le sud-est de la France et une partie du nord de lâItalie, le sud de la Suisse, mais aussi la Corse et la Sardaigne, peut-ĂȘtre mĂȘme la Sicile, ce qui cadrerait parfaitement bien avec les fouilles nĂ©olithiques prĂ©cĂ©demment citĂ©es. Farouches, frustres, secs, barbus, vĂȘtus de peaux de chĂšvres, les Ligures habitaient de misĂ©rables cabanes de pierres sĂšches, Ă lâexemple de ces amas rocheux trouvĂ©s dans les Alpes Maritimes.

Ces mauvaises constructions en pierres sĂšches ne sont pas sans nous rappeler les sommaires « cabanes des carcaris » relevĂ©es par Gilbert Jacquet de la Gazette du V@lbonnais dans notre enquĂȘte sur les Carcaris du Valbonnais :

DĂšs 1909, une enquĂȘte approfondie a aussi Ă©tĂ© menĂ©e par le grand folkloriste Arnold Van Gennep (« Les PygmĂ©es du SalĂšve et les CrĂ©tins du Valais et de la Savoie », la revue Le Mercure de France, 1909) qui, galvanisĂ© par les fouilles archĂ©ologiques de Julius Kollman et Jakob NĂŒesch en 1896, sâintĂ©resse lui aussi Ă ce curieux « petit peuple » alpin, en rĂ©coltant toute une moisson de tĂ©moignages dans la vallĂ©e de lâArve et du SalĂšve (Haute-Savoie). Une fois encore, deux types de nains se distinguent nettement de la riche rĂ©colte testimoniale : « il y a crĂ©tin⊠et crĂ©tin ». Selon le chercheur, il ne faut pas confondre le dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© – bossu, tordu, goitreux, dont les infirmitĂ©s ont pour cause principale le manque dâiode dans les vallĂ©es montagneuses – et lâhomme de trĂšs petite taille, mais bĂąti normalement.
Pour ce dernier, quâil nomme « PygmĂ©e du SalĂšve », il donne une description prĂ©cise : « Ce sont des hommes et des femmes trĂšs petits, de 1m30 Ă 1m50 ; les bras sont relativement longs, la marche est trĂšs balancĂ©e ; la mĂąchoire infĂ©rieure est carrĂ©e et avance assez, le haut de la tĂȘte est large, le cou est court : bref, toute lâapparence, jusquâau regard mĂȘme, a quelque chose dâun peu bestial [âŠ] Mon opinion dĂ©finitive est que ces individus sont les derniers survivants, plus ou moins mĂ©tissĂ©s, dâune race dĂ©terminĂ©e, antĂ©rieure aux grands blonds nordiques (Germains), aux grands bruns (MĂ©diterranĂ©ens) et aux petits bruns (type alpin) qui se cĂŽtoient actuellement en Savoie. Cette race Ă©tait, je pense, celle dont on a trouvĂ© des restes prĂšs de GenĂšve (grottes de SalĂšve) ».

Arnold Van Gennep postule donc que les « PygmĂ©es du SalĂšve » pourraient ĂȘtre les descendants, plus ou moins mĂ©tissĂ©s Ă la population locale, des « PygmĂ©es nĂ©olithiques » avalisĂ©s par les fouilles archĂ©ologiques de Julius Kollmann et Jakob NĂŒesch en 1894. Cette thĂ©orie audacieuse, fondĂ©e sur des fouilles fossiles et des observations de terrain, permet une nouvelle occurrence du terme « PygmĂ©e » pour dĂ©signer cette population primitive, tout en ne nĂ©gligeant pas le rapport Ă©ventuel avec le crĂ©tin des Alpes, rĂ©sumĂ© dans cette magnifique formule ironique : « il y a crĂ©tin⊠et crĂ©tin ».

Le crĂ©tin des Alpes (Antoine de Baecque, Histoire des crĂ©tins des Alpes, Editions Vuibert, 2018) se confond facilement avec le goitreux, Ă cause dâune vie peu hygiĂ©nique dans les vallĂ©es encaissĂ©es, et permet de traiter des problĂšmes gĂ©nĂ©tiques complexes liĂ©s Ă la consanguinitĂ©. Historiquement, on distingue le crĂ©tinisme goitreux endĂ©mique dĂ» Ă une carence en iode dans certaines rĂ©gions, et le crĂ©tinisme infantile congĂ©nital par absence de thyroĂŻde ou trouble gĂ©nĂ©tique de synthĂšse des hormones thyroĂŻdiennes. Le crĂ©tinisme endĂ©mique a Ă©tĂ© Ă©liminĂ© par l’utilisation de sel de table, et d’autres aliments enrichis en iode. Le crĂ©tinisme infantile est Ă©liminĂ© par un dĂ©pistage systĂ©matique de l’hypothyroĂŻdie Ă la naissance, au troisiĂšme jour, mis au point dans les annĂ©es 1970. En France, ce dĂ©pistage est gĂ©nĂ©ralisĂ© depuis 1979.
Le crĂ©tin des Alpes ne correspond donc pas vraiment Ă notre champ dâĂ©tude, et rejoint davantage un nanisme clinique par ses rapports Ă lâhypothyroĂŻdie, Ă la consanguinitĂ© et aux carences alimentaires. Un prĂ©cieux manuscrit du dĂ©but du XIXĂšme siĂšcle, Ă©crit par un certain Jean-Joubert Ainarde, Ă©voque la connaissance dans le village trĂšs reculĂ© de Chantelouve dâun peuple sauvage, qui pourrait se rĂ©fĂ©rer Ă ces crĂ©tins des Alpes, connu par les anciens du village et qui aurait hantĂ© les granges dâaltitude.
« AprĂšs avoir parlĂ© des singularitĂ©s de la montagne, descendons jusquâĂ la LĂšte et arrĂȘtons-nous Ă contempler les chasements dâune douzaine de granges Ă©parpillĂ©s au-dessus du chemin des Sagnas. Les anciens ont transmis dâĂąge en Ăąge Ă la postĂ©ritĂ© quâelles Ă©taient autrefois habitĂ©es par un peuple sauvage, et ainsi que les villages des Sagnas et des Rochas descendaient de leur origine, sous prĂ©texte dâavoir accueilli dans leur village la derniĂšre personne de ce peuple sauvage ».

Le PygmĂ©e africain (Serge Bahuchet, « L’invention des PygmĂ©es », Cahiers d’Ă©tudes africaines, vol. 33, n°129, 1993), par son nanisme adaptatif, rĂ©pond en revanche Ă un mĂ©canisme tout Ă fait similaire Ă nos recherches sur les pygmĂ©es nĂ©olithiques : ce sont des hommes qui ont dĂ©rivĂ© du peuple Bantou depuis 60 000 ans afin de sâadapter Ă un environnement Ăąpre, la forĂȘt Ă©quatoriale africaine, dont la limitation des ressources alimentaires et lâĂ©cosystĂšme en vase clos (insularitĂ©) impose le procĂ©dĂ© Ă©volutionniste du nanisme. En un sens, les PygmĂ©es sont aussi Ă©voluĂ©s que leurs voisins Bantous, et en tout cas bien mieux adaptĂ©s par la petitesse de leur taille au stress climatique et insulaire inhĂ©rent Ă la forĂȘt Ă©quatoriale africaine.
Conclusion
Toutes ces rĂ©flexions autour dâossements fossiles appartenant Ă une humanitĂ© de taille rĂ©duite relancent le dĂ©bat autour de la Pygmy Theory, mouvement finement analysĂ©e par lâessayiste Michel Meurger (« Le ThĂšme du Petit Peuple chez Arthur Machen et John Buchan » (p. 111-150), in. Lovecraft et la S.-F., vol. 1, Amiens, Encrage, coll. « Travaux » (no 11), 1991, 190 p.), qui dĂ©crĂšte que lâEurope a Ă©tĂ© anciennement peuplĂ© par de hominidĂ©s de petites tailles, peu Ă peu refoulĂ©s ou assimilĂ©s (dilution gĂ©nĂ©tique) par des peuples de stature moyenne (Celtes, IbĂšres, Etrusques, Grecs). Les fervents dĂ©fenseurs de cette thĂ©orie du dĂ©but du XXĂšme siĂšcle fraieront souvent avec le fantastique, notamment Arthur Machen et ses Chroniques du Petit Peuple (Editions Terre de Brume, 2002) dont sâinspirera le grand Ă©crivain H.P. Lovecraft (1890-1937). La partie romanesque et fictionnelle de la « thĂ©orie PygmĂ©e » est dĂ©jĂ trĂšs documentĂ©e et discutĂ©e dans les milieux acadĂ©miques, mais il nous semblait nĂ©cessaire Ă Strange Reality de lui redonner sa coloration scientifique initiale.
En effet, une vĂ©ritable Ă©mulation sâest emparĂ©e des milieux scientifiques europĂ©ens entre la fin du XIXĂšme siĂšcle et le dĂ©but du XXĂšme siĂšcle autour de cette question des « PygmĂ©es nĂ©olithiques » : dâabord, M.G. de Lapouge thĂ©orise dĂšs 1883 un Homo contractus Ă partir de fouilles personnelles dans la grotte de SoubĂšs (CĂ©vennes) ; ensuite, en 1894, Guiseppe Sergi Ă©tudie les « populations microcĂ©phaliques » de Sicile et de Sardaigne ; enfin, lui emboĂźtant le pas, Julius Kollmann et Jakob NĂŒesch reprennent le flambeau avec leur Ă©tude magistrale sur « les PygmĂ©es suisses du NĂ©olithique ».
Ces trois Ă©tudes fondamentales sur des ossements du NĂ©olithique, trĂšs mĂ©connues, montrent la plasticitĂ© Ă©tonnante du genre Homo durant le NĂ©olithique sur le continent europĂ©en, lĂ oĂč des Ă©tudes fondamentales durant la pĂ©riode PalĂ©olithique en IndonĂ©sie ont permis lâexhumation des espĂšces naines Homo floresiensis et Homo luzonensis.
En Europe, la pĂ©riode protohistorique (Ăąge de fer), permet de faire la connaissance du peuple Ligures, trĂšs mal documentĂ©, qui hantait pourtant les mĂȘmes sites gĂ©ographiques que les « pygmĂ©es nĂ©olithiques » (Suisse, France, Italie). Cette peuplade frustre, archaĂŻque, de petite taille, serait-elle la rĂ©surgence des pygmĂ©es du NĂ©olithique ? Les sources Ă ce sujet ne nous permettent pas pour lâinstant de trancher le dĂ©bat. Pourtant, les Homo sapiens pygmĂ©es existent encore actuellement, sur le continent africain (Aka, Baka, etc.) et sur le continent asiatique (Negritos).
En France, les grands folkloristes Ă©taient aussi sur la piste dâun « petit peuple » concret et palpable, bien Ă©loignĂ© des contes fantastiques : en 1909, Arnold Van Gennep pense avoir retrouvĂ© les derniers reprĂ©sentants de ce « petit peuple primitif » dans une vallĂ©e encaissĂ©e de la Haute-Savoie et les nomme bien Ă propos les « PygmĂ©es du SalĂšve » ; Ă partir des annĂ©es 1950, Charles Joisten poursuit les travaux de son maĂźtre Ă penser Van Gennep et documente les carcaris du Valbonnais et les bretous du Valgaudemar.
Tous ces chercheurs redonnent durant une vingtaine dâannĂ©es du crĂ©dit Ă un peuplement ancien du massif alpin par des Homo sapiens de trĂšs petite taille, câest-Ă -dire dâauthentiques pygmĂ©es europĂ©ens, confortĂ©s en cela par les fouilles fossiles (Sicile, CĂ©vennes, Schweizerbild), le riche folklore local (carcaris, bretous, yasses, barbagazi, etc.) et lâexemple contemporain du « nanisme adaptatif » des pygmĂ©es africains. Chers lecteurs de Strange Reality, il nous semblait tout Ă fait urgent de rĂ©actualiser la « thĂ©orie PygmĂ©e » dans cet article, en espĂ©rant avoir vos retours et vos rĂ©flexions sur ce passionnant sujet dâĂ©tude.


Bonjour,
Merci pour ce dossier (mais toujours pas pour les caractĂšres noirs sur fond blanc…). Je m’Ă©tonne un petit peu de ne pas y trouver le cas des cagots du BĂ©arn et d’ailleurs, vĂ©ritable caste, mĂ©prisĂ©e (vivant dans des quartiers sĂ©parĂ©s, ayant des accĂšs sĂ©parĂ©s aux Ă©glises, devant se marier entre eux, etc.), souvent, mais pas toujours, dĂ©crits comme de trĂšs petite taille (moins d’un mĂštre cinquante). Je n’ai pas trouvĂ© le site qui a fourni les photos suivantes : https://4.bp.blogspot.com/-y0Okm8M5IuE/WFEi3AxD2jI/AAAAAAAAqE8/4vJ1XvGeOpk4IqCdQdhq47HqNFL9uGGUgCLcB/s1600/cagots.jpeg
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Bonjour Jean,
Merci encore pour vos commentaires éclairés.
Oui, le dossier avait pour vocation de se concentrer principalement sur les Alpes,
mais le cas des cagots (BĂ©arn, Landes, PyrĂ©nĂ©es) est un sujet d’Ă©tude trĂšs vaste et tellement intĂ©ressant ! Ils Ă©taient effectivement marginalisĂ©s dĂšs le Moyen-Age, devenant par la force des choses une infra-humanitĂ© : Ă©taient-ils victimes de la lĂšpre blanche ? Nains achondroplases ? CrĂ©tins consanguins ? Authentiques PygmĂ©es (comme les sujets de notre article) ? En tout cas, la documentation abonde Ă ce sujet
Un prochain sujet d’Ă©tude passionnant ! ;)
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