Le « petit peuple » des Ardennes

Scénographie du Musée en Piconrue, à Bastogne, en partie consacré aux créatures mystérieuses des forêts ardennaises.

Après le témoignage de Marion sur un mystérieux lutin de la Haute-Savoie (voir l’article  « Le nain velu de Morillon ») et des découvertes archéologiques méconnues (voir l’article« Les pygmées suisses du Néolithique »), Florent poursuit ses recherches sur les traces des pygmées archaïques européens, en furetant dans les bibliothèques pour exhumer des archives sur la persistance dans les mémoires d’un « petit peuple » belge. Cette nouvelle enquête débute par un focus sur certaines cérémonies folkloriques en Europe.

L’homme-feuille des Carnavals

La forêt est sans conteste l’espace de prédilection de l’homme sauvage : feuilles, bois, racines, palmes, bâton écotés font partie des attributs dont il se pare. L’homme sauvage s’avère être, notamment à travers le personnage traditionnel du Green Man, une figure incontournable du folklore britannique et du théâtre élisabéthain, renouant ainsi avec une vision panthéiste de l’homme-nature, proche en cela du satyre de l’antiquité romaine.

 Cette figure de sauvage chevelu et hirsute était aussi un personnage bien connu dans les fêtes et les processions civiques de l’Angleterre élisabéthaine, où il était réputé effrayer les femmes et les petits enfants en brandissant des torches ardentes ou en faisant éclater des pétards pour frayer un chemin dans la foule à la procession qu’il précédait.

François Laroque, Shakespeare et la fête, Paris, Presses Universitaires de France, 1988. p. 123.

Représentation du Geen Man (Abbaye de Dore, Angleterre)
source : michele-aquaron.com

Le folklore belge s’inspire aussi du motif de la feuille constitutif de l’identité du Green Man britannique et élisabéthain. Des carnavals autour des hommes-feuilles pullulent sur le territoire franco-belge, accompagnant les Géants et les Dragons processionnels, qui sont inscris depuis 2005 par l’UNESCO au titre de patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Jadis lors de danses et carnavals ritualisés dans les villages ardennais, les hommes-feuilles se réunissaient en associations et confréries, d’où l’expression de « frère-feuille », dont serait dérivé la terminologie française de « farfelu ».

Un homme-feuille des processions ardennaises (2006)

Couvert de feuilles d’arbres multicolores ( selon les saisons ?), dansant et chantant, empli d’insouciance, l’homme-feuille aboutira bien plus tard dans sa forme baroque à l’Arlequin/Harlequin du carnaval de Venise. Ce personnage de pauvre arbore souvent un costume rapiécé, le transformant tantôt en serviteur, tantôt en bouffon.

Déguisement de carnaval à base de feuilles
Harlequin

Le nuton des Ardennes

Les Ardennes belges ont aussi conservé un folklore rattaché à l’homme sauvage, exemplairement à travers la figure d’un être mystérieux : le nuton. Ce petit personnage est emblématique de la culture ardennaise, se retrouvant placardé en divers endroits : enseignes de bars, noms d’hôtels, associations municipales, lieux-dits, etc.

De toutes les communes d’Ardennes belge, Libin est l’une de celles qui comptent le plus grand nombre de sites consacrés aux nutons

Malgré (ou grâce à ?) son apparence grotesque, il est devenu l’égérie de la bière locale « La Chouffe » dans le bien-nommé village de l’Achouffe.

A consommer avec modération

Mais qui est vraiment ce petit personnage remis en selle par les bons vivants et leurs nombreuses pintes de bière entrechoquées ? Le nuton se caractérise d’abord par une taille plutôt menue, équivalente à celle d’un enfant de trois ou quatre ans (de 70 cm à 1,20 m, ou moins encore). La tête est ronde, joufflue, « toisonnée » d’une barbe abondante et grise tombant jusqu’à la ceinture. Comme la plupart des créatures surnaturelles, le nuton n’a pas d’âge précis ; il est cependant très vieux comme le souligne son apparence et comme il le laisse entendre, de façon hermétique, dans certaines légendes. Il est d’un naturel taiseux et gourmand.

Le nuton est accompagné par un petit frère dans les Ardennes belges : le « couzietti ». Evoqué par le grand folkloriste Paul Sébillot dans le Folk-lore de France (1904-1907), Editions Hachette Livres, 2013. Des recherches acharnées ne m’ont pas permis d’en savoir plus sur cette énigmatique créature.

Quoiqu’il en soit, la croyance en ce « petit peuple belge » à travers le nuton est restée bien ancrée pendant des siècles sur le territoire ardennais.

Les kabouters,  ont droit comme les nutons ardennais à leur breuvage. Réclame publicitaire pour le Gin « Kabouter » Marten Toonder et Hans G. Kresse, 1940

L’écrivain Belge Isidore Teirlinck (qui a publié notamment en 1895 Le Folklore flamand : folklore mythologique Wenworth Press, 2018. p. 218) .décrit aussi un « petit peuple » caractéristique de la région flamande :

Ce sont de tout petits hommes, hauts de quelques pouces, de la grandeur d’un sabot, vêtus d’un pantalon rouge et d’un frac gris, portant toujours le capuchon rouge (…) Ils habitent sous terre, ordinairement dans les collines et les talus, dans les vieux tunnels

A la même époque, son compatriote Antoine Schayes, un des précurseurs des études sur le folklore belge atteste que la croyance aux « kabouter » est très répandue dans la région flamande :  Les habitants du village de Herselt, dans la Campine, racontent qu’un grand nombre de ces nains étaient venus dans ce lieu à l’occasion d’une grande guerre ; qu’ils demeuraient près du village, dans des trous faits en terre au milieu d’un bois, et qu’ils venaient quelquefois dans le village demander l’une ou l’autre chose, sans faire le moindre mal aux habitants. Quand leurs femmes devenaient vieilles, ils les faisaient entrer, un pain mollet en main, dans un trou en terre qu’ils recouvraient ensuite soigneusement. Les campagnards ajoutent que ces pauvres vieilles étaient très contentes de mourir ainsi. […] Cette superstition est encore en vigueur chez nos paysans […] Il en est de même de la croyance aux nains qui habitent les souterrains, les cavernes et les montagnes. […] Au village de Gelrode, les paysans montrent une colline, appelée Kabouterberg, dans laquelle sont creusés plusieurs souterrains. Ils soutiennent gravement que ces grottes étaient la demeure des nains, que, lorsque le meunier du lieu avait besoin d’aiguiser sa pierre, il n’avait qu’à la placer à la porte de son moulin avec une beurrée et un verre de bière ; qu’alors on voyait arriver de nuit un de ces nains qui, moyennant ce salaire, se chargeait d’aiguiser la pierre, et qu’au lever du soleil le meunier trouvait sa besogne faite. Il en était de même quand il voulait avoir son linge lavé ». (Antoine Schayes, Essai historique sur les usages, les croyances, les traditions des Belges anciens et modernes (1834), Editions Forgotten Books, 2018.)

Aujourd’hui encore, plusieurs lieux-dits et localités de la région wallonne sont rattachés aux nutons, comme la « Rivière des nutons », le « Trou des nutons » ou encore la « Grotte des nutons ».

nous avons eu la chance de visiter certaines de ces localités ardennaises, situées dans le parc naturel des Ardennes lors des colloques annuels de cryptozoologie organisés et présidés par le cryptozoologue belge Eric Joye, fondateur de l’ABEPAR .

Devant la « Grotte des nutons », de gauche à droite :
Philippe Coudray, Christophe Kilian, Eric Joye, Florent Barrère,
Charles Paxton, Jacques Erb
© Florent Barrère (2014)

Enfin un élément du patrimoine ardennais qui doit retenir notre attention, cette étrange pierre votive, datant du 2ème siècle, à la signification controversée. Elle se trouve en plein pays  » nuton », non loin de Dinant en Belgique, et elle est consacrée à une divinité mystérieuse, inconnue des préhistoriens nommée ici NEVTTO. Ce moulage est conservé dans l ‘église Saint Hadelin à Celles.

Pour certains c’est une antique dédicace aux nutons ardennais.

L’homme de Neandertal de Spy

Les grottes et trous des nutons sont implantés au cœur de la réserve naturelle des Ardennes belges, c’est-à-dire à une quinzaine de kilomètres de deux sites emblématiques du peuplement néandertalien en Belgique : la grotte de Goyet et la grotte de Spy. Une réciprocité entre le nuton du XIXème siècle et les fossiles néandertaliens peut ainsi s’opérer sur le territoire des Ardennes belges. Mais que connaissons-nous précisément de ces hommes de Neandertal belges ?

Le site préhistorique de Spy, dans la commune belge de Jemeppe-sur-Sambre, attirait depuis longtemps l’attention des archéologues. Des fouilles eurent lieu dès l’année 1879, d’abord par des amateurs, puis par des professionnels. Des silex, bois de cervidés, dents de mammouths et autres objets furent découverts en grande quantité.

Grotte de Spy (Belgique, Province de Namur)

En juillet 1886, lors de leur seconde campagne de fouilles, le géologue Maximin Lohest et l’archéologue Marcel De Puydt, aidés par un ancien mineur, Armand Orban, mirent au jour au niveau de la terrasse (à 4,9 m de profondeur) des ossements humains appartenant à deux individus, Spy 1 (une femme) et Spy 2 (un jeune homme). Une calotte crânienne en bon état permit de les classer parmi les Néandertaliens. Les fouilles furent organisées avec les moyens et selon les conceptions quelque peu archaïques de l’époque mais la découverte était importante.

Pour la première fois depuis la découverte de fossiles à Néandertal, en 1856 en Allemagne, on disposait d’éléments suffisants pour confirmer l’existence et l’ancienneté d’un type humain de morphologie différente de celle de l’Homme moderne, et qui deviendra célèbre sous appellation  » Homme de Néanderthal ». Le paléontologue Julien Fraipont publia la description des fossiles en 1888 dans la revue American Anthropologist . L’Homme de Spy était passé à la postérité


Reconstruction du crâne et de la mandibule de Spy 1 réalisée par C.Zollikoffer pour l ‘Institut royal des Sciences naturelles de Belgique.

En 2010, Yves Saquet a publié la découverte dans la grotte de Spy d’un troisième squelette, celui d’un enfant néandertalien de 18 mois, noté Spy 6, datant de la même époque que les deux premiers.

Nous constatons donc qu’il existe un patrimoine européen fort riche sur le petit peuple, passant de la Belgique (« Le nuton des Ardennes ») vers la France (« Le nain velu de Morillon »), en faisant un crochet par la Suisse (« Les pygmées du Néolithique »). Le dossier européen des nains archaïques est réellement palpitant car des passerelles solides et documentées peuvent être tissées entre le folklore, l’imagerie populaire, et un répertoire fossile qui peut-être questionné. A nous de poursuivre l’enquête…

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