Les Cagots, parias de France 6

Les cagots à l’épreuve du crétinisme

Pourquoi les cagots sont-ils sujet à des malformations des ongles ? (E. Magitot, 1892)

     Chers lecteurs de Strange Reality, dans ce long et dense dossier des cagots, qui nous a occupés plus de cinq articles, il est grand temps de se ménager une pause bien méritée ! A cet effet, je laissais mon esprit vagabonder sur la question de l’origine des cagots avec une bonne pinte de bière (La Guillotine) à la main, les volutes de mon cigare se dissipant au-delà de la terrasse de mon troquet habituel de la Contrescarpe, non loin du Panthéon à Paris : le « Rollin’s Pub », qui fait face à l’ancienne demeure parisienne de F. Scott Fitzgerald.

    Soudain, une demi-bouteille en plastique gigote dans l’air, à même la rue Cardinal-Lemoine, rattachée à un fil qui dépasse d’une fenêtre du premier étage. Une voix rauque sort de la fenêtre à moitié ouverte : « Une pièce ! (un temps) Une pièce pour fumer ! (Un temps) Une pièce ! ». Sans un seul accent de politesse, Françoise, personnalité bohème et clocharde du quartier, réclamait son dû.

Françoise et son fil d’aumône (Contrescarpe, 2018)

     Y., un habitué du quartier, mi-trader, mi-pilier de comptoir, cramé aux idées d’extrême-droite et à la coke, m’avait montré sur l’écran de son I-Phone complètement fissuré par les nombreuses soirées alcoolisées de la terrible Contrescarpe, un livre de poèmes sur « Google Books » que Françoise avait écrit. Et sur la page de garde, bien que rajeunie, on reconnaissait bien Françoise ! La clocharde de la Contrescarpe !

     Ancienne poète hippie au carrefour des années soixante, elle avait effectué son trip initiatique au Népal à la fin du flower power, et n’était jamais totalement redescendue de cette expérience hallucinatoire. Perchée à jamais, elle errait sans but dans le vieil appartement de ses parents, rue Cardinal-Lemoine, en mendiant à droite à gauche, cahin-caha, le peu qui lui servait à s’enivrer à volonté.

     La nature humaine est fort complexe, et nos cagots ne pourraient-ils pas être, à l’instar de Françoise de la Contrescarpe, des persona non grata, des déshérités, des personnes mises au ban de la société, réprouvées, marginalisées ? Et l’époque contemporaine a-t-elle accordé un statut légal à ces « fols » de villages, à ces idiots légers, à ces déshérités et autres crétins des Alpes ? C’est ce que nous tenterons d’élucider dans le présent article qui tentera de faire la lumière sur les cagots à l’épreuve de la consanguinité…

La médecine au chevet des cagots

     Les cagots, vivant à partir du XIXème siècle en des communautés très petites et éclatées, à l’extrême état de pauvreté, sont plus enclins que le reste de la population à une endogamie entraînant des problématiques consanguines (nanisme pathologique, syndrome de Down, crétinisme) et à des carences alimentaires en iodes favorisant l’hyperthyroïdie (les atrophiés, les goitreux).

     Cherchant à trouver une assise biologique au phénomène de la lèpre blanche, fantasme explicité dans le précédent article, le docteur E. Magitot, spécialiste en tératologie, étudie l’anatomie de plusieurs personnes suspectées d’être cagotes dans le canton Salies-de-Béarn, ancien épicentre du phénomène durant le Moyen-âge. Dans une communication de longue haleine, soutenue en 1892 et empreint d’un positivisme scientifique inhérent à l’époque, le docteur a consciencieusement rassemblé des fiches anthropologiques sur pas moins de vingt-cinq sujets de familles réputées cagotes en mettant l’accent sur des écarts types concernant les mains (déformations unguéales) et le système pileux (alopécie).

Main de cagot présentant des déformations unguéales à Salies-de-Béarn (E. Magitot, 1892)

      Le docteur E. Magitot rend son verdict et conclue à la survivance de la lèpre, dans une forme plus atténuée, qui se traduirait héréditairement par des malformations physiques (alopécie, altérations unguéales) : « Les altérations des extrémités des doigts, des ongles et du système pileux observées dans le pays de Béarn seraient des manifestations lépreuses. Elles représenteraient les lésions les plus atténuées, les plus effacées et comme les traces ultimes de la maladie. Elles établiraient la survivance de la lèpre jusqu’à l’époque actuelle dans la région pyrénéenne. […] C’est la trace de cette survivance de la lèpre en Béarn que M. Zambaca avait d’ailleurs soupçonnée et que nous croyons avoir retrouvée, de même que notre collègue l’а rencontrée en Bretagne et comme on la rencontrera, sans doute, dans tous les pays d’Europe où la tradition historique mentionne l’existence de la lèpre à l’état endémique. » (E. Magitot, « Moulages de doigts recueillis sur des cagots de Salies-de-Béarn », in. Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, IV° Série. Tome 3, 1892. p. 566). La découverte du bacille du bacille de Hansen (Mycobacterium leprae) n’a pas encore fait son chemin dans les esprits du XIXème siècle, et de nombreux médecins pensent encore que la lèpre n’est pas une maladie infectieuse mais bien une maladie héréditaire.

     Ainsi, pour le médecin Victor de Rochas, les pauvres cagots du Béarn souffriraient d’une forme bénigne de la lèpre dite « aphymatode ou anaisthsique » (Les parias de France et d’Espagne, Editions Hachette, 1876). En 1893, un original ayant reçu le titre de Pacha pour avoir été médecin du sultan de Turquie, Alexandre Zambaco, spécialiste de la lèpre au Moyen-Orient, soutient sans aucune preuve tangible et sur une simple intuition (un rapide voyage en Bretagne, pays des caquins, et la digestion de la communication de Magitot) la bancale équation lépreux = cagots (Zambaco-Pacha, La lèpre dans le midi de la France, communication de l’Académie de Médecine, 9 mai 1893).  

     Cette émulation académique autour des cagots porteurs d’une lèpre atténuée trouvera son point d’orgue dans les recherches d’Henri-Marcel Fay (1907-1910), qui après une thèse de doctorat sur les cagots (1907) poursuit les travaux du docteur E. Magitot dans le même canton (Salies-de-Béarn) en consolidant l’approche tératologique et pathologique liée à une lèpre suspectée insidieuse et rampante (Henry-Marcel Fay, Histoire de la lèpre en France. Lépreux et cagots du Sud-Ouest, Paris, Honoré Champion, 1910).

Mains mutilées de cagots à Salies-de-Béarn (Henri-Marcel Fay, 1910)

     Toutes ces malformations physiques ne sont pas le résultat de la lèpre blanche, fictive, mais bien les fâcheuses conséquences d’une trop grande endogamie au sein des communautés de cagots du Béarn. En augmentant la probabilité de porter des gènes identiques, la consanguinité favorise l’apparition de malformations congénitales, de maladies génétiques, de retard mental et augmente le risque de mortalité infantile. Au XIXème siècle, ce phénomène n’est pas encore totalement élucidé, les pauvres victimes de l’endogamie n’étant pas encore des patients à accompagner médicalement mais l’objet d’une curiosité touristique malsaine. C’est la saga des « déshérités des Pyrénées », dont la pauvre fatrie Danne d’Esquièze sera l’une des dernières déclinaisons durant les années 1950.

Les déshérités des Pyrénées

Joseph le crétin (Bagnères-de-Luchon, 1873)

     En pleine fièvre du pyrénéisme, la chaîne de montagnes franco-hispanique a la côte et les citadins, très romantiques, développent une appétence tout particulière pour les cartes postales présentant l’étrangeté quotidienne et le grotesque des bourgades les plus reculées : « Selon les guides de voyage de l’époque, pour réussir son séjour, il faut rencontrer un contrebandier, un bandit, un cagot » (Jean-François Soulet, Les Pyrénées au XIXe siècle, l’éveil d’une société civile, éditions Sud-Ouest, 2004). Il en va ainsi de cette immortalisation sur le papier glacé d’un pauvre homme atteint de nanisme pathologique, dont la légende en lettres rouges déclare sans vergogne : « mis à la porte par sa belle-mère ! ».

     Ces mises en scènes pathétiques et outrées culmineront avec l’exposition sans pudeur aucune des « Trois princes Colibri », dont il existe plusieurs versions (noir et blanc ou bien colorisée) : trois personnes atteintes de nanisme pathologique, et sans doute de divers retards de croissance, regardent l’air ébahi passer le tramway électrique, signe de modernité, qui dessert la vallée reculée de Biros.

Les « Trois princes Colibri » (Bonnac, vallée de Biros, 1903)

Ramond de Carbonnières se fait d’ailleurs à cette époque le chantre de cette visions très misérabiliste des vallées pyrénéennes les plus encaissées : « Ce n’est pas seulement dans la valléeLes « Trois princes Colibri » (Bonnac, vallée de Biros, 1903) de Luchon, où la mendicité plus commune, offre davantage en spectacle cette misérable portion de l’humanité, c’est encore dans la vallée d’Aure, dans celle de Barèges, dans le Béarn et la Navarre, que, plus écartés des regards, ces crétins présentent, dans des lieux rarement fréquentés, l’affligeant exemple d’une dégradation, d’un assoupissement, d’une stupidité, que l’imbécilité des crétins du Valais même ne surpasse point » (Ramond de Carbonnières, Observations faites dans les Pyrénées, 1789). Mais qu’en est-il de l’autre grand massif montagneux de France ? Les Alpes connaîtront-ils l’écho de ces marginaux ? Existe-t-il un pendant alpin au cagot pyrénéen ? Et qui sont ces crétins du Valais précités ?

Les atrophiés des Alpes

Crétins de Styrie (Autriche, XIXème siècle)

     D’après les recherches documentaires d’Antoine de Baecque, « En juin 1873, une commission d’enquête « sur le goitre et le crétinisme en France » rend au Comité consultatif d’hygiène publique un épais mémoire de 372 pages gorgées de cartes, de tableaux et de chiffres, fruit de plus de huit ans de travail. Sa conclusion précise un phénomène bien connu depuis la fin du siècle précédent : l’existence dans les Alpes d’une endémie qui touche 100 000 personnes atteintes de goitre et 20 000 de crétinisme, ce qui représente jusqu’à 2 % de la population dans certains départements » (Histoire des crétins des Alpes, Editions Vuibert, 2018). 

Les deux amoureux du village de Gleyzolles (carte postale, XIXème siècle)

     Le grand écrivain Honoré de Balzac, dans le Médecin de campagne (1832), évoque cette situation sanitaire désastreuse en mettant en scène le Docteur Benassis qui s’installe dans le bourg de Voreppe alors sous-développé et fait face dans sa quête hygiéniste aux crétins des Alpes : « On en vient à se demander qui sont ces crétins des Alpes : on ne comprend pas comment des débiles ont pu assumer la responsabilité de garder des troupeaux dans l’alpage, ni pourquoi l’Eglise catholique se refusait de leur donner le moindre sacrement, ni pourquoi la décision de les faire disparaître fut prise, sous prétexte qu’ils se reproduisaient trop bien. Le comportement de la population villageoise à leur égard est surprenant : quand le maire du village vient chercher le dernier crétin, qui avait échappé à la solution finale, le téméraire est reçu à coups de pierre, et quand le dernier crétin finit par mourir, l’Eglise accepte tout de même de l’enterrer au cimetière, comme un être humain. Cet homme n’a jamais parlé : les sourds-muets non plus ne parlent pas. Mais les sourds-muets gardent-ils des troupeaux dans l’alpage ? Cet homme a un énorme bourrelet sus-orbital, et il a des yeux de « poisson mort ». Surtout, cet homme a la peau blanche comme la craie, ce qui lui a fait donner le surnom de crétin ».

Le crétin des Alpes, conforme à la vision de Balzac (Lithographie du XIXème siècle)

     Pourtant, l’article d’un dictionnaire local semble totalement en porte-à-faux avec la vision romanesque et quelque peu grotesque d’Honoré de Balzac : « le crétin des Alpes, aujourd’hui disparu, ne semble à personne avoir été un débile. C’était un homme robuste et fruste, qu’on gardait en hiver dans de sombres maisons. Cet homme ne cultivait pas, mais on le nourrissait pour garder les troupeaux dans l’alpage, en été ». Alors, qui croire ? Qui étaient vraiment les crétins des Alpes, offerts à nouveau en pâture aux touristes sur les cartes postales alpines ? Des goitreux endémique ou un peuple à part entière ?

Florilège de cartes postales représentant les crétins des Alpes (XIXème siècle)

     L’hypertrophie de la thyroïde a été progressivement soigné par l’utilisation du sel de table, et d’autres aliments, enrichis en iodes, et surtout par un produit pharmaceutique, le « Dépuratif des Alpes », solution enrichie en iode mise au point au début des années 1920 pour l’abbé Auguste Escallier.

Réclames publicitaires pour le « Dépuratif des Alpes » (Arandel, 1927)

     

Au XIXème siècle, le crétinisme endémique, confondu avec l’aliénation et traité par des asiles d’enfermement, est le fruit d’âpres débats en France, deux courants s’opposant à son sujet. D’une part, le psychiatre Jean-Étienne Esquirol (1772-1840) considère que les crétins sont incurables et qu’ils n’ont pas à encombrer les asiles d’aliénés. Dans le même esprit, l’alpiniste Edward Whymper (1840-1911), dans son Escalade dans les Alpes de 1860 à 1868, estime qu’il faut les laisser vivre dans le cadre naturel de leurs montagnes, vouloir les regrouper et les enfermer ne les rend pas plus heureux, avec le risque de les voir se reproduire entre eux et d’augmenter les problèmes de consanguinité.

     Selon Édouard Seguin (1812-1880), les crétins ne sont pas incurables. Il distingue deux types d’enfants : ceux à développement arrêté, et ceux à développement lent. Le crétin n’est pas un idiot à tout jamais, mais un arriéré éducable avec l’espoir d’un développement toujours possible. Édouard Seguin initie un mouvement d’éducation des crétins et crétines (institutions, hospices, asiles…) dont les principaux représentants sont le français Jean-Pierre Falret (1794-1870) et le suisse Johann Jakob Guggenbühl (1816-1863). Cette prise en charge asilaire ne donne que des résultats limités, et se révèle finalement, en ce qui concerne les crétins, comme un échec thérapeutique. Les travaux pédagogiques effectués permettront cependant de développer la prise en charge d’enfants touchés par d’autres formes de handicap mental.

L’institution pour crétins (Interlaken, Suisse)

     En ce qui concerne les crétins en tant que groupe de personnes faisant bloc, en tant que communauté à part entière, l’illustre folkloriste Arnold Van Gennep (« Les Pygmées du Salève et les Crétins du Valais et de la Savoie », la revue Le Mercure de France, 1909), galvanisé par les fouilles archéologiques de Julius Kollman et Jakob Nüesch en 1896, s’intéresse lui aussi à ce curieux « petit peuple » alpin, en récoltant toute une moisson de témoignages dans la vallée de l’Arve et du Salève (Haute-Savoie).

     Une fois encore, deux types de nains se distinguent nettement de la riche récolte testimoniale : « il y a crétin… et crétin ». Selon le chercheur, il ne faut pas confondre le dégénéré – bossu, tordu, goitreux, dont les infirmités ont pour cause principale le manque d’iode dans les vallées montagneuses – et l’homme de très petite taille, mais bâti normalement.

    Pour ce dernier, qu’il nomme « Pygmée du Salève », il donne une description précise : « Ce sont des hommes et des femmes très petits, de 1m30 à 1m50 ; les bras sont relativement longs, la marche est très balancée ; la mâchoire inférieure est carrée et avance assez, le haut de la tête est large, le cou est court : bref, toute l’apparence, jusqu’au regard même, a quelque chose d’un peu bestial […] Mon opinion définitive est que ces individus sont les derniers survivants, plus ou moins métissés, d’une race déterminée, antérieure aux grands blonds nordiques (Germains), aux grands bruns (Méditerranéens) et aux petits bruns (type alpin) qui se côtoient actuellement en Savoie. Cette race était, je pense, celle dont on a trouvé des restes près de Genève (grottes de Salève) ».

La grotte d’Oborjet à la Salève, site d’occupation ancestral des Pygmées du Salève ?

     Arnold Van Gennep postule donc que les « Pygmées du Salève » pourraient être les descendants, plus ou moins métissés à la population locale, des « Pygmées néolithiques » avalisés par les fouilles archéologiques de Julius Kollmann et Jakob Nüesch en 1894.

Conclusion

     Ces communautés sauvages et recluses, à l’instar des « Pygmées du Salève » savamment documentés par Arnold Van Gennep, étaient-elles nombreuses ? Nous n’en savons rien, faute d’une couverture documentaire suffisamment large sur la question. Nous pouvons toutefois exposer au regard attentif des curieux deux documentations complémentaires sur ces misérables hameaux taiseux en marge des villages, qui étaient hantés par une humanité qui semblait en décalage physiologique avec la population locale.

     En premier lieu, un précieux manuscrit du début du XIXème siècle, écrit par un certain Jean-Joubert Ainarde, évoque la connaissance dans le village très reculé de Chantelouve d’un peuple sauvage connu par les anciens du village et qui auraient hanté les granges d’altitude : « Après avoir parlé des singularités de la montagne, descendons jusqu’à la Lète et arrêtons-nous à contempler les chasements d’une douzaine de granges éparpillés au-dessus du chemin des Sagnas. Les anciens ont transmis d’âge en âge à la postérité qu’elles étaient autrefois habitées par un peuple sauvage, et ainsi que les villages des Sagnas et des Rochas descendaient de leur origine, sous prétexte d’avoir accueilli la dernière personne de ce peuple sauvage ».

     En second lieu, l’intriguant récit ci-dessous provient d’un compte-rendu verbal du grand-père de David A. Claerr, auteur reconnu de livres sur le Sasquatch du Canada, que notre collaborateur Philippe Coudray a pris grand soin d’arracher à l’oubli du temps, qui consume toutes choses.

     « Mon grand-père Lucien Camille Clear est né au milieu des années 1800 dans une partie des Alpes à la frontière de la France, de la Suisse et de l’Italie. La région est composée principalement de hauts pics montagneux qui entourent des vallées alpines isolées. Mon grand-père vivait dans un petit village de l’une de ces vallées. Les villageois étaient de rudes bergers montagnards, cultivant les pentes basses et faisant paître le bétail dans la montagne. Lucien apprit l’alpinisme très jeune et lorsqu’il devint un jeune adulte, il explora les Alpes durant les mois d’été. Avec un sac de couchage et un sac à dos, il voyagea, escaladant les sommets et visitant les villages lointains. Souvent il offrit de travailler en échange du gîte et du couvert, ou pour une petite somme d’argent. Il me raconta l’histoire d’une aventure qu’il lui advînt près de la frontière de la France et de l’Italie. Un jour, profondément à l’intérieur du pays, il atteint un village isolé qui était particulier à bien des égards.

     La première chose qu’il observa et que la structure des maisons était différente. Les maisons au toit de chaume et les granges avaient pour soutien des troncs bruts avec quelques grosses branches laissées sur le tronc, formant des arches qui supportaient les poutres. Les hommes du village étaient tous baraqués et leur poitrine était en tonneau, leurs cheveux touffus, leurs traits grossiers, avec d’énormes barbes. Ils portaient des culottes de cuir et des chemises de bure (grosse étoffe de laine brune). Les femmes se tenaient à l’intérieur et il n’en vit aucune les premiers jours.

     Les hommes parlaient avec un accent inhabituel et il ne put comprendre certains d’entre eux, bien qu’il parlait le français et l’allemand couramment. Mais il put se lier d’amitié avec l’un d’eux, qui parlait alternativement et bien maladroitement les deux langues. Il lui offrit le gîte et le couvert dans sa grange, en échange d’une aide à la construction d’une écluse d’irrigation, construite à partir de demi-troncs évidés. Mon grand-père était doué à la hache et après une semaine de dur labeur, l’homme l’a complimenté pour son travail habile, et l’a invité à dîner ce qui signifie qu’il allait lui présenter sa fille. Ledit soir, ils allèrent chez lui. Quand le dîner fut servi, la fille sortit de la cuisine portant un plateau de nourriture. Lucien fut choqué de voir que ses bras nus étaient entièrement couverts des mêmes poils épais et laineux que son père et les autres hommes avaient sur les leurs, et il lui sembla voir des favoris sous ses longs cheveux hirsutes. Lorsqu’elle se pencha pour poser le plateau, il s’aperçut qu’elle avait plus de poils sur la poitrine qu’il ne le pensait. Il en fut tellement troublé qu’il eut du mal à avaler sa nourriture.

     Après le repas, le père se retira dans le porche pour fumer la pipe. L’hôte de Lucien l’invita à dormir dans sa maison cette nuit. Lucien accepta, mais resta couché et éveillé la moitié de la nuit, se tournant et se retournant, les yeux éveillés comme un lièvre. Il se souvînt des histoires qu’il avait entendues concernant des coutumes rurales qui demandent à un homme de s’engager à épouser la fille de la maison dans laquelle il a passé une nuit. Dans une crise, il se leva finalement et quitta la maison le plus silencieusement possible. Il alla à la grange et emballa rapidement ses affaires personnelles. Heureusement la nuit était éclairée par la pleine lune, donc il marcha rapidement à travers la vallée, se déplaçant sur plusieurs kilomètres avant de s’arrêter un moment pour une sieste ».

     Ces lointaines populations sapiens, méfiantes, recluses, quasiment autosuffisantes, ont-elles un lien plus ou moins lointain avec les cagots et les crétins des Alpes ? Et sait-on pertinemment où sont enterrés les ossements de ces dernières populations déshéritées ? C’est ce que nous allons voir, chers lecteurs de Strange Reality, dans un prochain article sur les dernières communautés marginalisées de France.

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