Les Cagots, parias de France 8

Chers lecteurs de Strange Reality, il devient désormais nécessaire, après sept articles de longue haleine sur le sujet, de clore ensemble ce dense dossier sur les cagots. C’est en faisant des recherches très récentes pour écrire cette série d’articles sur Strange Reality que je me suis rendu compte que j’avais un lien personnel avec ce dossier, les cagots ayant habité les deux municipalités landaises que j’ai hanté durant ma jeunesse : le village de Benquet, lieu de ma plus tendre enfance, et la ville de Capbreton, station balnéaire de mon adolescence.

     A Benquet, les cagots ont dû être intégrés à la population assez rapidement car la mémoire collective n’en a conservé qu’un très vague souvenir. En 1714, on y signale seulement « deux maisons de chrestians », sans autre précision. La toponymie nous indique des lieux-dits où vécurent des vanniers car le mot « Coy » ou « Coye » signifiant panier d’osier. Par analogie avec d’autres communes (Dax, Laurède, Miramont, St Geours d’Auribat et Tartas), nous pouvons en déduire que dans ces lieux existait une communauté marginalisée.

L’église de Saint-Christau à Benquet (Landes)

     D’ailleurs, à Benquet, le quartier de Saint-Christau où est censé habiter cette communauté de « Coy » abrite une magnifique chapelle romane du XIIIème siècle, bâtie sur un ancien site mérovingien, qui se trouve sur le chemin du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Comme pour le culte de Saint-Loup précédemment cité, une fontaine jouxtant le cimetière avait les vertus de guérir la population des maladies de peau, dont l’eczéma.

Domaine de La Pointe (Capbreton) où pousse le vin des sables (2020)

     A La Punte (« La Pointe ») de Capbreton, s’est peuplé un quartier de la paroisse dont les habitants, qui apparaissent dans les textes au tout début du XVIème siècle, sont un groupe de chrestians, autrement appelés dans les années suivantes agots, gahets ou gézitains. Dans ce milieu fluvio-maritime non stabilisé, outre l’entretien du bois et le gardiennage du bétail, ils exercent l’originale fonction de « gardiens des sables ». Autrement dit, ils sont chargés de combattre l’avancée des dunes (« montaignes de sable ») en les plantant, moyennant rétribution, de joncs, de roseaux (« garbat »), de bruyère (« brande »). A la fin du siècle, il semble que les cagots de La Punte ont acquis une certaine prospérité. En 1574, ils entreprirent de construire un vaste « bâtiment des agots », et réclamèrent le droit de porter les armes ainsi que l’entière jouissance des pâturages communs (Benoît Cursente, Les cagots. Histoire d’une ségrégation, Editions Cairn, 2018. p. 130).

     Autrement dit, les gahets de La Pointe demandèrent, à la fois, une pleine citoyenneté dans la communauté d’appartenance, et l’édification d’une maison propre aux gahets. Et donc, peut-on comprendre, ils tentèrent de structurer une communauté dans la communauté. C’est le seul exemple connu. La violence de la riposte fut à la mesure de l’audace de la demande ; la populace détruisit leur bâtiment. Les gahets firent remonter une plainte auprès du parlement de Bordeaux. En réponse, en 1581, le parlement confirma l’interdiction de toucher les vivres dans les marchés, la prohibition de porter les armes et réitéra l’obligation de porter sur leur vêtement l’insigne discriminatoire de la patte d’oie (Claire Duviella, « Les cagots de Capbreton/Labenne ou « les gahets de La Punte », Bulletin de la Société de Borda, 2002, n°466, p. 217-236).  

     Barrère, qui est mon nom de famille, comprend une résonance très cagote : ceux qui vivent au-delà de la barrière, au-delà de la rivière comme dans la belle formule consacrée par Paola Antonili (1991), c’est-à-dire finalement à la marge. Une occurrence correspondant à ce nom de famille peut être relevée dans le long dossier des cagots : « (Dax, quartier de Rivière, 1718) Pierre de Barrère Charron, gézitain, est pris à partie pour avoir donner l’offrande à l’église en même temps que les bonnes gens, sans attendre d’aller en dernier comme le voudrait la tradition pour un cagot » (Manfred Bambeck, article « Gesitain », Revue de linguistique romane, Zurich, 1960).

     Alain Guerreau et Yves Guy semblaient proches de la vérité lorsqu’ils énonçaient au sujet des cagots une proposition assez proche finalement de la thèse de Benoît Cursente : « les cagots sont le sous-produit de l’inadaptation au système féodal conquérant d’une société marginale et arriérée » (Alain Guerreau et Yves Guy, Recherches sur le développement inégal au sein du système féodal européen, 1988). Ainsi, un parallèle peut être établi avec les Intouchables indiens ou bien Dalits, parias qui sont discriminés en raison d’un système de castes qui en font des indignes, des impurs. Les cagots sont-ils les Intouchables indiens ? Rien n’est moins sûr, car la situation française semble bien plus complexe et ambivalente… Nous pouvons à ce titre entreprendre un petit tour de la question :

Des gens comme les autres ?

     La thèse horizontale, que je ne partage pas, ferait du cagot un semblable marginalisé, tout comme les Intouchables de l’Inde, une personne comme une autre marquée au fer rouge par un ancien tabou (maladie, pauvreté, droit d’aînesse, etc.) Les cagots ne seraient-ils que des « frères humains » frappés d’ostracisme ? Ne seraient-ils que des frères semblables aux réprouvés pendables que le poète François Villon décrivait comme les rebuts de la société médiévale occis par la main de la Justice ? (François Villon, « Frères humains », vers 1462, d’après Œuvres complètes de François Villon, texte établi par La Monnoye, 1876).

     Les deux arguments majeurs de la thèse horizontale méritent véritablement d’être étudiés, tant le dossier historique du cagot comprend des indices en sa faveur :

     D’une part, la marque de la patte d’oie assignée aux cagots, bien que sujette à caution, prouve qu’elle était portée par des semblables humains que l’on ne pouvait distinguer physiquement du reste de la population, hormis par le port ostentatoire de cet insigne. Est-ce qu’une communauté que chacun aurait pu différencier physiquement aurait eu besoin de porter cette marque infamante ? D’arborer ce symbole ? Rien n’est moins sûr.

     D’autre part, dans le même mouvement que le sceau maudit de la patte d’oie, la transition sémantique (Crestianie/Maladrerie/Lazarerie/Cagoterie) autour d’un même espace architectural discriminant donne du crédit à l’hypothèse horizontale du cagot.

Les cacous de Bretagne (carte postale, XIXème siècle)

     Enfin, le scénario horizontal est tout fait valable pour une autre communauté marginalisée de France, les cacous de Bretagne, qui semblerait être les descendants de lépreux ostracisés et condamnés à exercer des métiers du bois : charpentiers, cordiers ou tonneliers.

Sur l’origine ethnique supposée des cagots

     La thèse verticale, que je partage, ferait du cagot un autre marginalisé, car appartenant à un peuple ancestral jugé archaïque par les nouveaux arrivants, comme les Aïnous ont été jugés arriérés par les Nippons, les Pygmées et les San inférieurs par les Bantous, ou encore les Negritos inadaptés par les Bengali. Nos propres arguments renvoyant à la possibilité d’une communauté ethnique sont les suivants :

     D’abord, cette communauté a été désignée comme étant des chrestias, c’est-à-dire des « christianisés ». Cette idée d’une nécessité d’évangéliser cette communauté renvoie très clairement à une peuplade païenne. Et quels étaient les peuplades païennes qui hantaient encore le territoire français durant l’Antiquité ? Les celtes et les préceltiques.

     Ensuite, cette communauté est restée très soudée et n’hésitait pas à partager les mêmes valeurs : un ensemble de rites religieux (le culte de Saint-Loup), une migration des jeunes hommes dans d’autres communautés afin d’assurer la descendance (évitement de la consanguinité), un partage des compétences professionnelles (métiers du bois). Une telle structuration de l’espace aurait-elle été possible sans un sentiment d’appartenance à un même peuple ? Difficile de trancher dans l’état actuel du dossier, mais ce questionnement a le mérite d’être posé.

     Enfin, les cagots auraient eu des dissemblances morphologiques, notamment une taille plus réduite par rapport à la souche majoritaire (Gallo-Romains et Francs). Les Ligures, un peuple préceltique très présent dans le Sud-Ouest, étaient d’après les sources antiques plus petits et trapus que les Romains. Cette différence de taille entre la souche cagote (minoritaire) et la souche non-cagote (majoritaire) est d’ailleurs inscrite dans la pierre, à commencer par les portes différenciées de plusieurs chapelles romanes :

Entrée principale                          Entrée des cagots Eglise de Rides (Lot-et-Garonne)

      La taille réduite des portes d’églises (espace public) ne pourrait être qu’un enjeu discriminatoire comme un autre, comme l’a prouvé la ségrégation américaine (les lois Jim Crow, de triste mémoire) à l’encontre des populations subsahariennes où du mobilier réservé à l’espace public était effectivement réduit :

North Carolina (1950) d’Elliott Erwitt

     Mais pourquoi diable cette réduction du mobilier aurait aussi cours dans l’espace privé ? En effet, nous pouvons constater dans les vallées de Bigorre et d’Aure un amoindrissement significatif de la taille des portes de maisons dédiées aux cagots.

Maison du quartier des cagots à Arbéost (Courtoisie Jean Omnès, 2006)

     D’ailleurs, les cagots semblaient différents aux yeux des villageois, à tel point que les bâtards, fruit de l’union entre un cagot et un non-cagot, étaient très mal vus et portaient un nom spécifique : les machos. Seule une étude ostéologique d’envergure menée sur plusieurs sites funéraires, tâche d’envergure qui reste à entreprendre, permettra de déceler les dissemblances morphologiques et de lever le voile sur la réelle identité biologique des cagots. Il est temps pour nous de dresser, chers lecteurs de Strange Reality, le scénario quasi-définitif du cagot à travers les âges.

Le parcours du combattant du cagot

     Selon le géographe grec Strabon, les Aquitains « diffèrent des peuples celtiques tant par leur constitution physique que par la langue qu’ils parlent, et ressemblent davantage aux Ibères […]. On compte plus de vingt peuples aquitains, tous faibles et obscurs » (Strabon, Géographie, L. IV, chap. 2). Les cagots seraient donc les descendants de peuplades protobasques, c’est-à-dire de communautés forestières et archaïques, chasseuses-cueilleuses, païennes, prises au dépourvu face à de puissants mouvements historiques qui les dépassaient complètement : installation des celtes, colonisation des gallo-romains puis invasion militarisée des francs. Quel était le choix de ces peuples autochtones face au rouleau-compresseur de l’Histoire ?  Ils n’ont eu guère que deux possibilités face à l’injonction de la norme : soit fuir plus avant dans les montagnes pyrénéennes, devenant ainsi les Jentilak, Laminak, ou bien Hadas de l’ethnographie et du folklore ; soit s’intégrer aux communautés gallo-romaines, devenant ainsi les Celto-ligures et Bernani de l’Histoire, populations païennes fraîchement convertis, nouvellement christianisés (les crestias).

     Peuple de vaincus, peuple isolé, communauté soudée mais, comme nous pouvons l’exprimer dans le champ de la RDR (Réduction Des Risques), population « fragile », « déracinée », « à risque ». Touchant toutes les couches de la population, la terrible maladie de la lèpre, se propageant massivement au XIIIème siècle depuis l’Extrême-Orient, fera des ravages dans les communautés de crestias. Ils deviennent, par glissement sémantique biblique, les ladres (atteints de la maladie de Lazare) et les gezitains (touchés par la marque de Giézi). Dès lors, la discrimination opérée par la population, qui va de pair avec une volonté étatique, atteindra son apogée au XVème et XVIème siècle : fors du Béarn, Rituel du Sens (1550), églises, cimetières et fontaines spécifiques, ponts et rivières signifiant une frontière, etc. Tout le contexte architectural propre à l’écosystème cagot se constitue et la lazarerie, alors simple maison, se transforme en quartier autonome et structuré : c’est la cagoterie.  

     Le bacille de la lèpre n’étant pas héréditaire, il faut attendre la fin du XVIème siècle pour comprendre que les descendants de ladres sont tout à fait sains. Mais trop tard : toujours discriminés, parqués dans leurs misérables lazareries et ladreries, ils sont considérés comme de la « merde » par une population de plus en plus embourgeoisée. Ce sont alors les hommes-souillures, les hommes-excréments, les hommes-chiés, Homo cagere : les cagots.

     Isolés dans leurs quartiers, déclinants, ils disparaissent peu à peu, les derniers survivants de cette communauté étant rongés par la pauvreté (risque de malnutrition, hyperthyroïdie) et l’endogamie (risque de consanguinité). Au XIXème et XXème siècle, s’ils ne sont pas encore dilués génétiquement au sein de la population (mariages autorisés avec des non-cagots à partir de la Révolution), les efforts pour chercher des épouses dans les autres communautés de cagots très dispersées sur un large territoire étant de plus en en plus problématique, un repli communautaire se met en place et les cagots sont quasiment tous contraints à l’atavisme.

Joseph le crétin, dit « Clémentou » (Bagnères-de-Luchon, 1873)

     Certains auteurs reprennent cette image du cagot crétineux, non sans une certaine emphase romantique : « Ce n’est pas seulement dans la vallée de Luchon, où la mendicité plus commune, offre davantage en spectacle cette misérable portion de l’humanité, c’est encore dans la vallée d’Aure, dans celle de Barèges, dans le Béarn et la Navarre, que, plus écartés des regards, ces crétins présentent, dans des lieux rarement fréquentés, l’affligeant exemple d’une dégradation, d’un assoupissement, d’une stupidité, que l’imbécilité des crétins du Valais même ne surpasse point » (Ramond de Carbonnières, Observations faites dans les Pyrénées, 1789).

     Poussés à un fort repli communautaire, les derniers cagots du XXème siècles non dilués génétiquement dans la population sont atteints de goitres, de crétinisme ou bien de nanisme, exemplairement avec les derniers déshérités des Pyrénées dont les cartes postales sont si friandes, à l’instar de la famille Danne d’Esquièze.

Conclusion

     Le manque d’intérêt du public et des milieux académiques pour les cagots, malgré le remarquable travail d’historien de Benoît Cursente (2018), est d’autant plus flagrant que les marques architecturales de leur habitat sont encore visibles aujourd’hui : nous pouvons louer à ce titre l’énergie débordante d’une poignée de passionnés comme Jean Omnès, Bernard Desbonnet et Christophe Cathelain qui ont participé localement à de véritables enquêtes photographiques. Ainsi, depuis plusieurs années et l’émergence de la toile Internet, la couverture documentaire photographique associe aux cagots des portes (Hagetmau), des maisons (Arbéost), des lavoirs (Argelès-Gazost), des églises (Aucun), des ponts (Campan) et même des quartiers (Lourdes).

Fontaine (désormais fermée) / Lavoir (rue des cagots) /Bénitier encastré (Courtoisie Christophe Cathelain, 2007)

     A ce titre, le village de Montgaillard concentre un nombre important de sites cagots photographiés et archivés, ce qui prouve un ancrage fort de cette communauté comme l’avait déjà signalé l’historien Francisque Michel au XIXème siècle : « A Montgaillard, sur la route de Tarbes à Bagnères, il y a encore des cagots et en assez grand nombre. Ils habitaient autrefois un quartier qui porte toujours le nom de quartier des charpentiers ou des cagots. La porte par laquelle ces parias devaient entrer dans l’église existe encore avec leur bénitier, au couchant de cet édifice ; mais elle est murée. Une partie du cimetière leur avait été assignée, et on continue à les y enterrer ; mais il est à croire que cela tient plutôt à l’usage établi qu’à toute autre cause, usage qui consiste à inhumer autant que possible chaque individu auprès de ses ancêtres. Au reste, les habitants de Montgaillard n’éprouvent aucune répugnance à s’allier avec les cagots » (Francisque Michel, Histoire des races maudites de la France et de l’Espagne, 1847).

     D’autres preuves autoscopiques, que « chacun peut voir » (Bernard Heuvelmans, 1988), nous sont livrés par une recherche ostéologique qui reste à entreprendre sur les cagots, jadis enterrés dans des cimetières affectés à leur communauté (Bozate, Aucun, Lamarque, St-Pé-de-Bigorre, Mauzin, Lourdes) ou bien dans une parcelle spécifique du cimetière communal (Campan, Sérée). Un temps semblera nécessaire à la synthèse de tout ce lent et patient travail de fourmi sur les indices architecturaux et ostéologiques propres aux cagots. Chers lecteurs de Strange Reality, ce long essai structuré en huit articles n’est que la première ébauche d’un travail à venir titanesque sur la mise en lumière des cagots, les parias oubliés de France !

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