Les Cagots, parias de France 4

L’origine des cagots

Restitution graphique du cagot de l’église St-Girons de Monein

Nous avons examiné dans un précédent article la perception de nos contemporains sur des hommes et des femmes taxées de cagots, avec un certain désir malsain de freaks show de la part des revues à sensations, en mettant en exergue le cas illustre de la fratrie Danne d’Esquièze. Le Moyen-âge ne semble pas en reste pour dresser un portrait-robot fantasmé du cagot, embrumé par la figure du lépreux (ladre) et du crétin endémique (crestia) que nous étudierons par la suite. Peut-on alors se faire une idée claire et précise de l’apparence physique que devait avoir les cagots ?  La statuaire, bien que parcellaire, semble nous souffler un début de réponse au sein de l’église St-Girons de Monein.

Statue représentant un cagot (église St-Girons de Monein)

Par rapport au type humain sain, ce visage statufié présente quelques particularités physiques bien marquantes :  un nez camus, des arcades sourcilières prononcées, un menton saillant, une longue barbe rehaussée par des pommettes saillantes. Néanmoins, il est bien utile de nuancer notre propos en rappelant que l’art roman ne cherche pas la visée réaliste, et se transmet bien volontiers de génération en génération de sculpteurs par l’art de la caricature et du grossissement des traits, afin de mieux captiver par la puissance visuelle de la statuaire une population alors en grande partie analphabète. Cette statue a tout de même été suffisamment séduisante pour attirer l’attention de l’auteur René Descazeaux, qui n’hésitera pas à la mettre en exergue de son livre traitant des cagots :

Les cagots ; histoire d’un secret (2003) de René Descazeaux

En tout cas, cette statuaire permet de postuler l’existence possible d’une autre humanité, très certainement un autre groupe ethnique, sans pour autant se laisser aller à croire à une seconde humanité ou, bien pire, à une infra-humanité. Selon cette démarche purement théorique, les cagots pourraient être rattachés à un peuple. Mais quel peuple serait le candidat idéal ? Quel peuple serait l’heureux élu ? Nombreux sont les auteurs à avoir réfléchi, avec plus ou moins de fortune, à l’origine des cagots. Nous tenterons, chers lecteurs de Strange Reality, d’apporter notre pierre à l’édifice en donnant une bribe d’explication à qui était les ancêtres des cagots.

Quelques origines invraisemblables

     Devant une telle difficulté rhétorique, à savoir l’origine des cagots, le savant homme peut se laisser aller à quelques débordements ésotériques, comme de supposer par fainéantise intellectuelle que les cagots puissent descendre d’envahisseurs extraterrestres. De mauvaises interprétations du verdict médical d’Ambroise Paré (1607) sur la chaleur de leurs corps, d’un soi-disant texte de Charlemagne témoignant de fous disant descendre d’un navire volant (que je n’ai pu retrouver malgré une intense recherche bibliographique !) et de leur apparence physique supposée (peau blanche, absence de lobes, etc.) suffisent pour certains à réactiver l’antique spectre de l’extraterrestre de Roswell (1947) pour expliquer le mystère cagot :

Cette autopsie de l’extraterrestre de Roswell est en fait une supercherie du producteur britannique Ray Santilli (1990), (entièrement fabriquée dans un appartement de Camden à Londres), que les français virent dans l’émission culte L’Odyssée de l’étrange (21 juin 1995) présentée par Jacques Pradel.

Moins extravagante, mais tout aussi peu convaincante, la thèse d’un rattachement des cagots au paléanthropien relique cher à Boris Porchnev (« La lutte pour les troglodytes », Revue Prostor, 1967) a été invoquée dès les années 1990 par les cryptozoologues Michel Raynal et Fabrice Wehrung.

     Prudent, l’expérimenté Michel Raynal pressent que les cagots sont plus civilisés que des néanderthaliens reliques, et nuance sa thèse par l’argument (souvent déployé en cryptozoologie) de la dilution génétique : « Certains [cagots] auraient présenté des caractères distinctifs : absence de lobe de l’oreille, goitre, etc, qui rappellent à nouveau les Néanderthaliens attardés : en tout cas, leur endogamie forcée aurait eu pour effet d’augmenter la fréquence d’apparition de gènes néanderthaliens s’il s’en était trouvé parmi eux ( ce qui nous renvoie au problème de l’hybridation ) » (Michel Raynal, « L’homme sauvage dans les Pyrénées et la survivance des néanderthaliens », Bipedia n°3, septembre 1989).

     Plus téméraire, et certainement influencé par les thèses très personnelles de Christian Le Noël sur les « assujettis », Fabrice Wehrung (« Quelques réflexions sur l’origine d’Homo sapiens et les hominidés reliques (2ème partie) », Bipedia n°25, 2005) franchit sans hésitation le cap invraisemblable d’une assimilation du cagot au néanderthalien relique, conforté en cela par une simple enluminure médiévale du XIVe siècle :

Guillaume Durand, « Singe chassant un sanglier », Pontifical (XIVe siècle)
(Courtoisie Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris)

Thèse absurde s’il en est, car ce « singe chassant le sanglier » ressemble davantage à un singe magot (Macaca sylvanus) connu dès le Moyen-âge qu’à un hypothétique néanderthalien attardé, et certainement pas à un cagot ! Alors, la thèse prochnevienne du paléanthropien relique est-elle soluble dans le cagot ? Loin s’en faut.  Même en usant de l’artifice de la « dilution génétique » (métissage), les cagots semblent bien trop humanisés et avancés techniquement et linguistiquement pour pouvoir coïncider avec des métis néandertaloïdes. Quelles sont les autres pistes ethnographiques que nous pourrions avancer ?

Quelques pistes ethniques bien étayées, puis invalidées

     Nombreux sont les auteurs à avoir explorer des pistes intéressantes au sujet de l’origine des cagots, en dépouillant des archives de qualité. D’ailleurs, « cagot » serait un mot-valise qui dériverait de la langue béarnaise « caas-got », qui signifierait « chien de goths ». Les cagots auraient-ils alors une origine wisigothe ?

     D’abord, la thèse wisigothe irrigue la pensée sur les cagots du XVIIIe et XIXe siècle : ainsi, Théophile Roussel (« Cagots et lépreux », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 1893, pp. 148-160), lors de son étude dans le Sud-Ouest et en Espagne en 1847 sur la pellagre, ne voyait dans cette population d’exclus que les descendants blonds des Goths arianistes mis au banc de la société par les Francs catholiques qui se vengèrent de leur persécution passée. L’auteur cite même la présentation d’une cagote à Lourdes par le docteur Dozous qui correspondait à la description d’une wisigothe : grande, blonde, yeux bleus, etc.

     Avant lui, Ramond de Carbonnières se penchera aussi sur cette origine : « je ne trouve aucune raison de m’écarter de ce sentiment […] les Wisigoths, tous ariens ayant été, pour les Gaulois et les Francs orthodoxes, un objet de scandale et d’aversion, dès le temps de Childéric Ier » (Observations faites dans les Pyrénées, 1789, Editions des Régionalismes, 10 août 2014). Néanmoins, un problème inverse à l’assimilation du cagot au néanderthalien se pose : comment une culture aussi avancée que celle des goths aurait pu accepter un tel asservissement de la part des Francs ?  L’argument a du mal à tenir, tant ce peuple romanisé, éduqué et puissant militairement, bien que vaincu par les Francs de Clovis à Vouillé en 507, avait les ressources nécessaires pour émigrer vers des communautés wisigothes alors puissantes en Septimanie (province narbonnaise) et évidemment dans la péninsule ibérique (Espagne/Portugal). De plus, la thèse wisigothe ne tient pas géographiquement : les traces des cagots sont fortement ancrées dans les terres du Béarn, alors royaume Franc, et sont absentes de la Septimanie, alors wisigothe.

La thèse wisigothe se heurte à un découpage géographique : les communautés goths ne se sont pas implantées durablement dans les Béarn, alors royaume Franc.

 Ensuite, la piste sarrasine mérite d’être évoquée, notamment fort bien étayée par l’auteur Pierre de Marca (Histoire du Béarn, 1640) : après que Charles Martel en 732, eut défait les armées arabo-berbères d’Abderrahmane aux environ de Poitiers, ses hommes eurent la vie sauve en se convertissant, d’où viendrait le nom de crestias. L’auteur cite également les Sarrasins qui auraient été battus à la Lane Mourine, près de Tarbes. Ces hommes originaires de Syrie attrapaient facilement la lèpre, ce qui représentait pour les francs une punition divine et confortaient à leur égard, la haine des populations locales.

Le Marchand de peaux (1869) de Jean-Léon Gérôme. Puissant et majestueux, le Sarrasin peut-il être un cagot ? 

Néanmoins, tout comme la piste wisigothe, difficile d’expliquer comment une puissance musulmane aussi avancée techniquement et raffinée artistiquement, souvent dominatrice et colonisatrice de nombreux territoires, ait pu se laisser piéger dans un asservissement par les francs. Les vaincus de Poitiers trouvèrent refuge en Septimanie qui était devenu une province du puissant Califat omeyyade de Cordoue (Al-Andalus) et les Sarassins de la Lanne de Mourine faisaient certainement partie de la légende. De plus, Pierre de Marca ne tient pas compte qu’il était d’usage dans les régions où se mêlaient chrétiens et musulmans que ces derniers, après leur conversion et baptême devenaient des hommes et femmes libres, sur lesquels on comptait pour les relations commerciales. Il était donc absurde de les isoler dans des quartiers spécifiques.

     Enfin, la thèse des hérétiques albigeois peut rapidement être évoquée, même si elle se heurte à une influence trop locale et négligeable pour expliquer l’entièreté du phénomène cagot : les cathares sont persécutés après le massacre et la prise de Béziers en 1209 et la prise de Montségur en 1244. Ils se seraient réfugiés loin des terres dépendantes du roi de France en Aquitaine, Bretagne, Castille. En fait, ils se sont surtout réfugiés en Italie. Cet argument de peu de poids peut expliquer le grossissement a posteriori de la communauté cagote, en aucun cas son origine supposée.

     Sans évoquer d’autres pistes tout à fait stériles (Vikings, Juifs, Syriens, fils cadets réprouvés), les peuples précités (Wisigoths, Sarrasins, Cathares) sont trop avancés techniquement et ne sont pas assez attachés à la culture pyrénéenne pour rester sur un territoire qui aurait été si discriminant à leur égard. Les cagots ne semblent pas venir d’ailleurs. Peut-on alors arguer la thèse d’un peuple plus ancien et sédentarisé dans le piémont pyrénéen ? D’un peuple préceltique ?

La thèse d’un peuple préceltique

     Cette thèse, qui a mes faveurs et expliquerait avec une grande cohérence le phénomène cagot, est pourtant bien minoritaire dans les multiples études sur le sujet. Peu nombreux sont les auteurs à avoir entraperçue et défendue cette possibilité, et le pionnier de cette démarche n’est autre que Georges Laplace, auteur descendant lui-même de cagots : « entre 6000 et 5000 ans avant notre ère, les populations se sédentarisent, mais une partie d’entre elles continue à chasser, à exploiter le bois et le charbon, à travailler ce matériau. A l’écart des paysans et des clairières, rebelles à la romanisation et à la christianisation, longtemps fidèles à la langue vascoïde, aux coutumes ancestrales, à la religion aquitaine, ces hommes et ces femmes auraient été rejetés par les différentes civilisations » (Avoir été, être cagot). René Collignon, médecin et anthropologue du XIXe siècle, entreprend de mesurer les cagots et les estime entre 1 m 50 et 1 m 55. Ils vivent, selon lui, isolés en petits groupes dans les montagnes.

 Afin de creuser plus en avant l’intuition de Georges Laplace et de René Collignon, quel peuple préceltique correspondrait le mieux, territorialement, au phénomène cagot ?

     Décalé vers l’est par rapport aux terres béarnaises, les Gabales ont retenu l’attention de l’auteur Court de Gebelin dès le XVIIIe siècle pour rendre compte de l’origine des cagots : vaincus par les romains et les autres tribus celtes, ce peuple aurait pu être réduit à une affreuse servitude. Mais une telle hypothèse ne concorde pas vraiment avec les dépôts archéologiques laissés par les tribus Gabales : les artisans des fameux « trucs » (immenses lieux de culte en pierres) sont commerçants et très bons guerriers. Ils ne correspondent pas vraiment à un peuple que l’on asservirait aisément. Ils habitaient de surcroît le Gévaudan, bien loin des terres béarnaises.

L’imposant truc de Grèzes, lieu de culte du peuple Gabale

Leurs voisins les Ligures, exhumés par nos soins pour nos recherches précédentes sur les Pygmées suisses du Néolithique, sont-ils des candidats crédibles pour arborer le titre d’ancêtres des cagots ? Même si j’ai naguère exploité personnellement cette piste prometteuse, je dois bien baisser les armes et admettre humblement que les Ligures sont bien éloignés du phénomène cagot : habitants de la Ligurie (Alpes franco-italienne), ce peuple montagnard farouche, sec et musclé, très bon à la chasse et très bon à la guerre, habiles constructeurs, ne se laisserait pas facilement asservir par les communautés de la vallée.

La Tour de Magne, construction celto-ligure à Saint-Vallier de Thiey

Alors, si les cagots ne sont ni Gabales, ni Ligures, à quel peuple peuvent-ils être apparentés ? Quel peuple plus frustre que les Gabales, les Ligures, les Wisigoths ou les Sarrasins auraient pu être méprisé avec tant de force par la communauté villageoise ? Vraisemblablement un peuple sylvestre, implanté depuis le Néolithique tardif dans le piémont pyrénéen basco-béarnais : le peuple aquitain proto-basque. Désigné par le terme ethnographique Bernani ou bien par la langue basque Jentilak, cette communauté préceltique et donc pré-chrétienne, très peu documentée, laisse quelques traces de son passage dans la culture basque. Les « Gentils » sont les constructeurs de lieux de cultes sommaires (dolmens) et, selon une légende, se sont réfugiés dans un gouffre à l’arrivée de Kixmi (le Christ).

Le dolmen jentil-arria (Arramendiaga)

Un seul « Gentil » s’est converti au christianisme, le dernier de son espèce : il est devenu Olentzero qui, comme le Père Noël, distribue des cadeaux aux enfants pour Noël. La culture basque, très puissante dans ses commémorations, rend hommage à cet ancien peuple des « Gentilaks » par de nombreuses cérémonies annuelles :

Olentzero, un Père Noël basque très « Gentil »

Reconstitution vivante d’une communauté de « Gentilak »

Conclusion

     Ces questionnements, encore ouverts, sur l’origine des cagots nous permettent de mettre en lumière la thèse cohérente d’un ancien peuple ancré localement : les proto-basques qui, au contact contraint d’une communauté agricole majoritaire et bien mieux adaptée à la plaine, ont eu deux choix très contraignants : soit se terrer dans les montagnes (les Gentilaks), soit vivre « à côté » de la civilisation (les Bernani, puis les cagots). Ce phénomène de cohabitation forcée entre un peuple sylvestre et un peuple agricole a eu quelques précédents historiques, tous marqués par une très forte discrimination, puis des phénomènes de prévalence génétique (métissage et dilution génétique) du peuple agricole sur le peuple chasseur : le peuple Bantou a eu le dessus sur les Pygmées (Aka, Baka) au Zaïre ; le peuple Malais a exilé les Negritos en Indonésie ; les Aïnous ont reculé bien plus au Nord face au peuple nippon. Les cagots seraient alors, dans cette optique, les lointains descendants d’une peuplade préceltique, montagnarde et sylvestre, adaptée à un rythme très frustre (chasse, cueillette, élevage sommaire), qui aurait été vaincue par les celtes et discriminée par les francs.

     Une nouvelle ostracisation, que notre époque moderne marquée aujourd’hui par la pandémie nous rappelle bien douloureusement, frappera de plein fouet les cagots dès le XIIIe siècle : la maladie de la lèpre. Nous tenterons de faire la lumière sur cette piste médicale capitale pour le dossier des cagots dans un prochain article sur Strange Reality.

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