Les Cagots, parias de France 1

Une ségrégation géographique

La fratrie Danne à Esquièze, taxée à tort de « cagots » (Sciences et Voyages, 1958)

     Les cagots… d’aussi loin que je me souvienne, mon histoire avec les cagots s’est liée à mes 16 ans dans la ville d’Arreau, charmante bourgade historique et porte d’entrée vers la vallée d’Aure, où ma mère m’avait guidé au musée local durant l’été 1999. Avant de passer au IIIème millénaire, se dressait fièrement un petit bonhomme d’un autre âge, portant un béret trop grand pour lui, statue de cuivre verdie par le temps et dénommée « cagot ».

Statue du cagot du musée d’Arreau, œuvre d’Éric Valat (1991)

     A la vue de cette statue d’un homme de petite taille, si différent de nos congénères, si bizarre d’aspect, une foultitude de questions me venait instinctivement à l’esprit : mais c’est qui ce fichu cagot ? Une humanité de seconde zone ? Pourquoi diable n’ai-je pas entendu parler de lui avant ? Était-ce un peuple ? Une communauté ? Une corporation ? Des marginaux ? Des monstres de foire ?

     La visite du musée dédiée à ces cagots, pourtant très complète, n’a fait qu’embrumer mon esprit, me plongeant dans un doute persistant. Du haut de mes 16 ans, je n’avais pas la réponse à mes questions. Il m’a fallu plus d’une vingtaine d’années avant d’oser écrire sur le sujet, me distrayant entre temps avec le cœlacanthe et le calmar géant. Ce n’est que depuis peu, rattrapé par mes recherches sur l’homme sauvage dans le folklore français, que j’ai croisé une nouvelle fois dans mes recherches bibliographiques cette figure si énigmatique du cagot.

    J’ai constaté avec étonnement que ce dossier majeur de notre histoire française, bien que très commenté, discuté et relayé, restait peu sourcé et théorisé. Je m’engage donc solennellement, chers lecteurs de Strange Reality, à ne pas répéter les sources douteuses et les théories bancales que vous avez lu mille fois sur la toile et dans les bouquins à ce sujet, vous proposant même de réfléchir ensemble à une origine logique et vraisemblable pour rendre compte de cette mystérieuse communauté. Tout comme l’Almas de Mongolie, préparez-vous à un dossier de longue haleine, étalé sur plusieurs mois, et qui mettra en lumière le destin tragique de ces déshérités !    

La maison des cagots

     Innombrables sont les auteurs à les dire chassés, condamnés, exilés, marqués par le fer rouge de l’opprobre publique, mais peu sont ceux qui se permettent de faire un point sur une véritable discrimination architecturale étatique, pourtant visible sur de nombreuses bâtisses historiques, des églises aux maisons d’habitations, en passant par les ponts, les fontaines et les cimetières. Car les cagots ont laissé des traces gravées dans la pierre, c’est le premier signe manifeste de leur existence passée, un témoignage aussi concret qu’énigmatique, une porte d’entrée entrouverte vers leur mystère. Je porte ainsi toute mon admiration à deux arpenteurs photographiques du « territoire cagot », Christophe Cathelain et Jean Omnès, qui ont saisi toute l’urgence d’une documentation locale et de qualité sur ce sujet.

     Ainsi, à Hagetmau (Landes), une maison des cagots est reconnaissable à la figure d’un homme en pierre (représentant… un cagot) que ces malheureux devaient obligatoirement apposer à la porte de leurs bâtisses sous peine de lourdes amendes.

Porte de la maison des cagots (Hagetmau, Landes)

     Les recherches érudites de Jean Omnès nous mettent sur la voie d’une autre « maison des cagots », richement documentée. À Saint-Savin, les cagots étaient rassemblés dans le quartier bas du village, le quartier Mailhòc, ce qui signifie « maillet de bois ». Ils y possédaient leur propre chapelle, un cimetière et un lavoir. La chapelle était consacrée à Sainte Marie-Madeleine. Ils avaient obtenu le droit de bâtir leur propre chapelle par le concile de Latran de mars 1179. Ils la construisirent eux-mêmes sur un terrain et édifièrent leur propre cimetière à proximité. D’après Jean Bourdette, cette chapelle qui était encore en service en 1740 (actes notariés) s’écroula après la Révolution en janvier 1794. Une grange fut construite à sa place. Ce serait, d’après les locaux, la grange qui se trouve sur la droite en descendant de Saint-Savin, face au lavoir abandonné et il y a peu recouvert de lierre. Lors de travaux de pose d’égouts, des ossements et des pierres tombales épaisses y furent mises au jour, ceux de l’ancien cimetière. Le quartier était composé de quelques maisons dont l’une a été reproduite en carte postale (Maison Pourtet fils) et a entièrement brûlé en 2010.

« La maison des cagots » (carte postale, 1906), fut la propriété de Madame Bayen-Saunères. Elle fut ravagée par un incendie en 2010, si bien qu’il n’en reste actuellement que des ruines (Courtoisie Jean Omnès, 2006)

De véritables quartiers des cagots

     Tout comme sur le site de Saint-Savin documenté par Jean Omnès, de nombreux villages pyrénéens, notamment dans le Béarn, refoulent à leur périphérie ces communautés de cagots, qui se retrouvent contraints d’habiter des « quartiers » souvent insalubres, parfois constitués de simples hamas de huttes, où ils ne se mélangeaient pas avec le reste de la population.

     Jean Dupuy, un informateur pyrénéen, déclare : « J’ai beaucoup entendu parler des cagots à Luz-St-Sauveur dans les hautes Pyrénées. Des maisons leur ayant appartenues sont encore là et on peut voir les portes très basses indiquant que les occupants étaient de petite taille » (novembre 2019). A Arbéost, conformément aux dires de Jean Dupuy, l’ancien quartier cagot des Bourrinquets montre bien ces habitations ramassées aux portes étriquées, bien un quart en-dessous de la taille standard :

Maison du quartier des cagots à Arbéost (Courtoisie Jean Omnès, 2006)

     Un autre explorateur photographique des contrées cagotes, Bernard Desbonnet, documente la rue des cagots du village de Dognen, où une ancienne métairie désormais en ruines aurait été la propriété des cagots. Occupant les habitations les plus sommaires des villages, le passé des cagots tombe littéralement, il est donc urgent de se l’approprier avant que les preuves architecturales retombent dans la poussière, à tout jamais…

Bernard Desbonnet dans la rue des cagots de Dognen (Courtoisie Pierre Larquier, 2020)

        Argelès-Gazost, ville importante du Béarn et sous-préfecture des Hautes-Pyrénées, possède, tout comme Lourdes, un quartier cagot d’une extrême importance. C’est sur ce territoire d’environ 14 hectares que vivaient au XVIIIe siècle une douzaine de familles cagotes, contre quatre au siècle précédent. Ces cagots, qui représentaient environ 3% de la population locale, étaient communément appelés « canaries », c’est-à-dire ceux qui portaient sur leurs vêtements la patte d’oie, signe distinctif de leurs différences physiques (ils étaient censés avoir les pieds palmés, comme une oie). Quelques constructions historiques demeurent de cet ancien quartier des cagots/canaries à Argelès-Gazost, Argelès-Gazost, ville importante de Bigorre :

Maison des cagots, qui jouxte la rue de canarie (Argelès-Gazost), ancien lavoir des cagots (Courtoisie Jean Omnès, 2007)

     Néanmoins, c’est véritablement la ville de Lourdes, grand carrefour commercial et centre catholique de Bigorre, qui conserve le quartier des cagots le plus vaste et le mieux conservé de France. Je dois une nouvelle fois à Jean Omnès et Christophe Cathelain tous les efforts nécessaires pour avoir exhumé le passé historique du quartier des cagots de Lourdes. Au XIXe siècle, alors qu’une poignée de familles cagotes persistaient, le quartier ressemblait encore à un hamas de quelques grossières bâtisses :

Quartier des cagots (plan cadastral de 1877)

En contrebas, près du gave de Pau, le quartier des cagots (photoplaque Viron, 1877)

     Désormais, photographié en 2019 par les soins de Jean Omnès, le quartier des cagots est toujours debout autour de la rue des cagots, mais demeure l’un des quartiers les plus insalubres de la ville, les bâtisses en ruines se succédant aux squats.

Différentes vues de la rue des cagots à Lourdes, naguère enlevée, la plaque annonçant la rue des cagots a été replacé par un citoyen soucieux du passé historique de sa ville. (Courtoisie Jean Omnès,  2019)

     

     En contrebas d’un amas rocheux, en proie aux éboulements et au ruissellement, au sort guère plus enviable qu’une favela brésilienne, le quartier des cagots de Lourdes est un véritable espace reclus en plein centre-ville. Dans la majorité des cas, les quartiers cagots étaient isolés par un fossé, le plus souvent par un fleuve, comme par exemple dans le village de Campan où le puissant gave de l’Adour sert de frontière naturelle entre la communauté villageoise et la communauté cagote, un pont faisant la jonction entre les deux mondes :

Le quartier des cagots et le pont des cagots (Campan, Hautes-Pyrénées)

     Le montagnard ne sachant pas nager à l’époque, le fleuve était une délimitation bien nette et tranchée, porteuse de mort. Paradoxalement, l’eau était aussi vitale et nécessaire, et les cagots ne la partageaient pas avec le reste du village : ils avaient leurs propres lavoirs, leurs propres abreuvoirs et leurs propres sources.

Lavoir des cagots à Montgaillard

Source des cagots à Saint-Léger-de-Balson

Source des cagots à Saint-Léger-de-Balson

     Les cagots étaient censément atteints d’un mal contagieux, et pouvaient ainsi empoisonner l’eau. Ainsi, les interdits liés à l’usage de l’eau étaient fort nombreux : à Cauterets, ils ne pouvaient se baigner qu’après les autres habitants, et ne pénétrer que par une entrée dérobée donnant accès à des bains réservés aux seuls cagots.

     Par cette première recherche architecturale sur la problématique des cagots, nous constatons que cette population a été gravement discriminée par le reste du village. Effectivement, ils étaient sous la coupe de nombreux interdits officiels, qui se renouvelaient sans cesse :  

1. Je te défens enter ès église, marché, moulin et lieux ès quels y a affluence de peuple.

2. Et te défens entrer ès tavernes et maison hors celles en laquelle est ton habitation.

3. Je te défens toucher compagnie d’aultre femme que celle que tu as espousée.

4. Je te défens toucher aucunement enfant et ne leur donner ce que tu auras touché.

5. Je te défens manger et boyre en autre compagnie que lépreux et sache que quand tu mourras tu seras enseveli en ta maison si ce n’est de grâce qui te sera faite par le prélat ou ses vicaires

(Cardinal de Pellevé, Rituel de Sens, 1550).

     Les cagots étaient ainsi de véritables parias de notre société, tout comme les lépreux avec qui ils ne se confondaient pas, tout en étant condamné à la même discrimination étatique. Lépreux comme cagots, ils étaient persona non grata durant tout le Moyen-Age. Mais les discriminations les plus importantes liées aux cagots venaient de l’Eglise, quand bien même ils étaient connus pour être très dévots… Mais cela, nous le verrons dans un prochain article sur Strange Reality !

9 commentaires

    1. Merci Bernard pour vos encouragements. Argeles Gazost est effectivement en Bigorre, autant pour moi ! Magnifique petit village à l’entrée des Pyrénées où je m’arrêtais avec mes parents pour une pause essence, avant d’aller en Vallée de Campan ou en Vallée d’Aure. N’hésitez pas à lire la suite du dossier sur les cagots !

      Bien cordialement,

      Florent Barrère

      Aimé par 1 personne

  1. Ce qui frappe c’est ce signe distinctif de patte d’oie qu’ils devaient porter, c’est assez triste…
    Et j’adore le petit panneau qui annonce le nom de la rue que certains ont préféré oublier.
    De véritables parias en effet…
    Vous avez des articles sur les lépreux ?
    Vraiment votre article est passionnant, désormais j’en sais plus sur « les cagots » et leur histoire.
    Corinne

    J'aime

    1. Merci Corinne,

      Oui, le signe de la patte d’oie et la collusion entre les cagots et les lépreux sera explicitée dans le 5ème article sur les cagots.

      Encore merci pour vos encouragements,

      Florent Barrère

      Aimé par 1 personne

      1. C’est possible, ce sujet est tellement passionnant !

        Mais avant cela, un bouquin sortira aux Editions Favre sur l’homme sauvage en France… le 06 mai !

        Encore un peu de patience 😉

        Aimé par 1 personne

      2. Bravo !
        Je me le procurerai 😉
        Je regarde dans votre panel d’articles, lequel je pourrai partager afin de parler de votre blog sur mon blog.
        Cela vous fera une vitrine, et j’ai quelques lecteurs qui écrivent des contes qui sont susceptibles d’être intéressés par votre thématique.
        je vous dirai lequel je choisis (je fais attention à ne pas choquer d’autres lecteurs plus sensibles, sinon ce serait beaucoup plus simple de choisir … )
        Je vous dis ça dans quelques minutes.
        Bien sûr si vous le voulez bien, et au passage j’en profiterai pour parler de votre livre à paraître.
        Et quand le moment de la sortie sera là (le 06 mai) je ferai un lien avec l’éditeur ou vous.

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