
Chers lecteurs de Strange Reality, dans lâarticle de fond Menehunes, le petit peuple oublié dâHawaĂŻ, nous avions explorĂ© le dossier de cette tribu pygmĂ©e oubliĂ©e et nous nous Ă©tions interrogĂ©s sur lâĂ©tymologie du terme polynĂ©sien « menehune », trĂšs proche phonĂ©tiquement du terme « manahune » utilisĂ© Ă Tahiti. En effet, dans la sociĂ©tĂ© polynĂ©sienne de Tahiti, les habitants Ă©taient divisĂ©s en trois grandes catĂ©gories : le groupe « ariâi » correspondant aux chefferies ; « raâatira » correspondant aux notables ; « manahune » correspondant Ă la plĂšbe, au peuple commun.
Les manahunes constituaient donc lâessentiel de la population tahitienne. Ils nâĂ©taient ni esclaves ni parias, mais le corps productif de la sociĂ©tĂ© : cultivateurs, pĂȘcheurs, artisans, bĂątisseurs, travailleurs rituels. Les synthĂšses historiques rappellent que « the manahune constituted the bulk of population », câest-Ă -dire les Manahunes formaient « le gros de la population ». Certains auteurs anciens les dĂ©crivent donc comme habitants des vallĂ©es profondes, gens des montagnes, bĂ»cherons, cultivateurs de taro, pĂȘcheurs dâeau douce, serviteurs rituels des chefs. Dans la tradition tahitienne rapportĂ©e par Teuira Henry, Tahiti aurait dâabord Ă©tĂ© appelĂ©e Tahiti-Manahune, parce quâelle aurait Ă©tĂ© peuplĂ©e par des gens du commun avant lâaffirmation des grandes lignĂ©es aristocratiques (Teuira Henry, Tahiti aux temps anciens, 1928).

Martha Beckwith (Hawaiian Mythology, Yale University Press, 1940) indique que la premiĂšre migration depuis les Ăles-sous-le-Vent qui aurait peuplĂ© Tahiti Ă©tait composĂ©e de gens du commun ; lâĂźle fut donc connue comme Tahiti-manahune. Ceux qui restĂšrent agriculteurs formĂšrent ensuite la basse classe plĂ©bĂ©ienne. Les manahunes sont donc associĂ©s Ă une communautĂ© arrivĂ©e en premier sur lâĂźle, avant les autres vagues successives de Tahitiens (PolynĂ©siens modernes). Cette communautĂ© primitive (manahune), arrivĂ©e avant les Tahitiens modernes, est-elle la mĂȘme que celle (menehune) qui a conquis HawaĂŻ avant les HawaĂŻens modernes ?
Avant dâesquisser une rĂ©ponse, voyons dâabord le cas des Ăźles Marquises, Eden perdu rĂ©investi par Paul Gauguin et Jacques Brel, sont mondialement connues pour leur calme et leur beautĂ©. Cette sublime retraite artistique de Paul Gauguin lui aura permis de peindre un oiseau endĂ©mique, le Porphyrio paepae, rĂąle supposĂ©ment Ă©teint depuis six siĂšcles (Michel Raynal, « Victoire de la cryptozoologie », Bulletin de la SociĂ©tĂ© dâĂtudes des Sciences Naturelles de BĂ©ziers, 1981).

Si les Marquises abritent un rĂąle apparemment Ă©teint depuis des siĂšcles, peuvent-elles aussi ĂȘtre la sombre retraite du petit peuple ? Ces Ăźles trĂšs reculĂ©es ont Ă©tĂ© conquises trĂšs rĂ©cemment par les PolynĂ©siens (1100 ans B.P), qui ont des rĂ©cits sur un petit peuple antĂ©rieur analogue aux menehunes dâHawaĂŻ et aux manahunes de Tahiti.
Ces menehunes dâHawai et manahunes de Tahiti, plus anciens que les PolynĂ©siens, pourraient-ils ĂȘtre des survivants tardifs de la culture Lapita (3000 ans B.P) ? Qui auraient Ă©tĂ© refoulĂ© et/ou assimilĂ© par la culture polynĂ©sienne (1200 ans B.P) ? Chers lecteurs de Strange Reality, nous allons explorer cette hypothĂšse de la survivance dâun petit peuple antĂ©rieur aux PolynĂ©siens Ă travers le Pacifique Sud, en explorant la Nouvelle-CalĂ©donie, les Fidji et le Vanuatu.
Nouvelle-Calédonie

En Nouvelle-CalĂ©donie, la prĂ©sence de lutins lĂ©gendaires est attestĂ©e. Ils revĂȘtent plusieurs noms en fonction des tribus : mwakeni, maica, kavere, etc. Selon le mythe de la crĂ©ation des peuples kanaks (Tea Kanake), les premiers esprits humains Ă avoir hantĂ© la terre Ă©taient des lutins. Ainsi, les maica sont des hommes de petite taille Ă la peau trĂšs foncĂ©e. On les voit la nuit, mais le jour ils peuvent prendre lâapparence de pigeons verts (Drepanoptila holosericea). Le missionnaire M-J Dubois va rĂ©vĂ©ler les informations les plus prĂ©cises sur les maica dans son ouvrage-somme sur les traditions kanaks (Mythes et traditions de MarĂ©, SociĂ©tĂ© des OcĂ©anistes, 1975).
Le terme maica est dĂ©fini par Dubois comme des mo-yaac de petite taille vivant en bande, traduits prudemment par « lutins ». Physiquement, une tradition trĂšs prĂ©cise dĂ©crit les maica des serei Thebe/si Athu(a) : ils portent une mĂšche de cheveux sur le cĂŽtĂ© droit, ont la peau tout Ă fait noire, et mesurent environ 0,75 m. Une autre tradition, Ă La Roche, donne une taille plus grande : les maica liĂ©s aux si Titi sont imaginĂ©s comme ayant la taille dâenfants kanak dâenviron dix ans, soit 1,20 m Ă 1,30 m.
Certains sites Ă lâintĂ©rieur de lâĂźle semblent rigoureusement interdits : il ne faut pas aller en un certain lieu sous peine de faire Ă©chouer les cultures dâignames. Farouches, les maica disparaissent au moindre trouble :  ils seraient ensuite partis Ă Rekabeco aprĂšs la christianisation des si Hnatat(a).
Dans lâesprit des kanaks, la montagne, la forĂȘt et la source ne sont pas des « espaces naturels » neutres : ils sont dĂ©jĂ occupĂ©s par des prĂ©sences antĂ©rieures – ancĂȘtres, maĂźtres du lieu, habitants invisibles. Le cĆur narratif, chez Leenhardt (Gens de la Grande Terre, 1937) et Guiart (Structure de la chefferie en MĂ©lanĂ©sie du Sud, 1963), peut ĂȘtre rĂ©sumĂ© ainsi : La montagne nâest pas vide. Avant lâarrivĂ©e des hommes du village, elle avait dĂ©jĂ ses habitants. Ils vivaient dans les cavernes, prĂšs des sources hautes, sous les grands arbres et dans les brumes des crĂȘtes. On ne les voyait pas toujours, mais on savait quâils Ă©taient lĂ . Celui qui montait sans parole juste tombait malade, perdait sa chasse ou ramenait le mal sur sa maison. La terre nâĂ©tait pas prise : elle devait ĂȘtre reconnue.

Ces mythes et lĂ©gendes kanaks autour du petit peuple de Nouvelle-CalĂ©donie sont repris avec un bel effort dâanimation dans le documentaire de Canal + La tribu de lâinvisible (2017) dâEmmanuel Desbouigues et DorothĂ©e Tromparent. Ce documentaire relate le tĂ©moignage du kanak Elia Bealo, dont le clan possĂ©derait un lutin dans son panier sacrĂ©, ainsi que celui de guĂ©risseurs qui reçoivent des mwakheny le secret des plantes et des meilleurs remĂšdes mĂ©dicinaux.
Patrice Godin, anthropologue installĂ© en Nouvelle-CalĂ©donie depuis 1982, les replace dans la cosmogonie kanake : ces ĂȘtres servent Ă attacher lâhomme Ă la terre, au terroir ancestral, aux alliances et aux clans (« Le panier sacrĂ© : le panier des magies et des trĂ©sors », dans Chroniques du pays kanak, t. III, NoumĂ©a, 1999, p. 332-335).
LâarchĂ©ologie montre que la Nouvelle-CalĂ©donie possĂšde une profondeur prĂ©historique capitale, avec une implantation austronĂ©sienne de culture Lapita il y a environ 3000 ans B.P, attestĂ©e par des sites anciens sur la Grande Terre, aux LoyautĂ© et Ă lâĂźle des Pins. Le musĂ©e de Nouvelle-CalĂ©donie rappelle que le nom mĂȘme de la poterie Lapita vient dâun site de la cĂŽte ouest de la Grande Terre. Mais soyons prudent dans nos recherches, et conservons en mĂ©moire que les hommes de la culture Lapita nâĂ©taient pas du tout de petites tailles (1m75 Ă lâĂąge adulte) et surtout que les lutins kanaks font partie dâune cosmologie trĂšs vaste et ne sont pas tout le temps perçus comme « biologiquement concrets ». LâĂ©tat de la question du petit peuple dans les Ăźles Fidji rĂ©pondra davantage Ă cette soif de rĂ©el qui nous assaille.
Fidji
Dans la tradition des Ăźles Fidji, les veli sont des nains forestiers et semblent bien plus palpables que leurs homologues calĂ©doniens. Ils apparaissent trĂšs tĂŽt dans la littĂ©rature fidjienne, dĂšs lâĂ©poque des premiers missionnaires. Les premiĂšres collectes du XIXe siĂšcle attestent de crĂ©atures semi-humaines hantant les forĂȘts montagneuses de lâintĂ©rieur de lâĂźle Viti Levu : « La croyance en des esprits habitant les bois et les collines, et en des ĂȘtres qui ne sont pas entiĂšrement humains, est largement rĂ©pandueâŠÂ » (Lorimer Fison & Alfred William Howitt, Kamilaroi and Kurnai, 1880).
Trente annĂ©es aprĂšs cette premiĂšre et timide Ă©vocation, une source plus consistante Ă©voquera Ă nouveau ces petites crĂ©atures humanoĂŻdes : « Parmi les populations des collines subsiste la croyance en des esprits nains de la forĂȘt hantant les pentes Ă©levĂ©es, rarement vus par les hommes, et davantage craints que vĂ©nĂ©rĂ©s. On dit quâils demeurent au-delĂ des jardins et quâils supportent mal quâon empiĂšte sur leurs chemins habituels. Les chasseurs parlent de disparitions soudaines, de cris Ă©tranges dans la brousse, et de traces de pas lĂ oĂč nul homme nâest passé » (Basil Thomson, The Fijians: A Study of the Decay of Custom, 1908).
Quelques annĂ©es plus tard, une derniĂšre source historique vient appuyer cette croyance locale Ă lâĂ©gard des veli : « On dit quâil existe de petits ĂȘtres sauvages habitant les forĂȘts dans les hautes rĂ©gions montagneuses, farouches et rarement aperçus, Ă©vitant tout contact avec les hommes ordinaires. Ils sont dĂ©crits comme Ă©tant de petite taille, rapides dans leurs mouvements et extraordinairement insaisissables. Certains affirment quâils ne sont pas entiĂšrement humains, mais appartiennent plutĂŽt Ă cette zone incertaine situĂ©e entre les hommes et les esprits, et quâils possĂšdent des pouvoirs inconnus des gens ordinaires, disparaissant soudainement dans la brousse lorsquâon les approche » (A. B. Brewster, The Hill Tribes of Fiji, 1922).
Quelques lignes plus tard, apparaĂźt mĂȘme une vision plus prĂ©cise du veli, quasi-anthropologique : « Les forĂȘts et les espaces sauvages Ă©taient encore habitĂ©s par un peuple nain ou pygmĂ©e, visible seulement pour ceux qui avaient la foi, de jolis petits ĂȘtres avec de grandes masses de cheveux laineux. Ils se nourrissaient de bananes sauvages et de kava ». Les veli sont alors considĂ©rĂ©s comme des habitants antĂ©rieurs du paysage fidjien : A. B. Brewster suggĂ©rait mĂȘme que les traditions sur les Veli pouvaient ĂȘtre le souvenir dâanciens habitants.
Mais la source moderne la plus synthĂ©tique sur le sujet demeurera sans conteste celle de la journaliste Smantha Rina dans lâarticle « The little people of the land â Encounter on the mountain » (The Fiji Times, 2026). Je me permets de vous en livrer les tĂ©moignages les plus saillants :
En 1862, le naturaliste Berthold Seemann recueillit des rĂ©cits de veli Ă Kuruduadua. Il nota combien ces histoires Ă©taient rĂ©pandues dans toute la rĂ©gion. Selon les descriptions recueillies, ils Ă©taient de petite taille ; ils portaient de fines Ă©toffes blanches en tapa ; ils chantaient mĂ©lodieusement et se mettaient en colĂšre lorsquâon abattait les arbres qui leur Ă©taient consacrĂ©s. Ils buvaient du kava sauvage et leur existence Ă©tait tenue pour acquise par les Fidjiens. Certains rĂ©cits affirment que les veli enseignĂšrent le secret de la marche sur le feu aux habitants de Beqa.
En 1931, lâhistorien missionnaire Thomas Williams rapporta les paroles dâun vieux Fidjien vivant prĂšs des montagnes Kauvadra (Nakauvadra), dans la province de Ra. Celui-ci parlait des « petites crĂ©atures » avec une conviction totale : « Je les entends souvent soupirer. Ils se rassemblent en troupes au sommet des montagnes, oĂč ils dansent et chantent sans se soucier dâĂȘtre observĂ©s. Je les ai souvent vus et entendus chanter. »
En 1940, le Melbourne Argus publia lâun des rĂ©cits les plus importants sur les velis. Un planteur du domaine dâOneva rencontra un petit vieillard assis dans un arbre ivi (Inocarpus fagifer). Le vieil homme dĂ©clara sâappeler Gunu et affirma que tout le terrain occupĂ© par la plantation lui appartenait depuis des centaines dâannĂ©es. Comme le planteur sâĂ©tait montrĂ© poli et ne lâavait pas chassĂ©, Gunu lui proposa de punir les ouvriers qui voleraient ou se comporteraient mal en lâabsence du propriĂ©taire, en leur infligeant de douloureux gonflements. Le lendemain matin, le planteur demanda Ă un travailleur sâil connaissait le nom de Gunu. Lâhomme recula dâeffroi et sâexclama quâil sâagissait du tevoro local, lâesprit hantant la plantation. Peu aprĂšs, la malĂ©diction commença Ă se manifester. Deux dindons disparurent et la bouche dâun ouvrier enfla horriblement. Un autre vola un porc et fut incapable de manger parce que sa bouche enfla elle aussi douloureusement. Un autre travailleur qui avait lancĂ© des pierres sur un veau vit son bras enfler dans une vive douleur. Et des gonflements apparurent sur tout le corps dâun autre ouvrier qui sâĂ©tait endormi prĂšs dâun feu ayant brĂ»lĂ© lâarbre de Gunu. Chaque fois que les coupables avouaient leurs fautes, les gonflements disparaissaient. Le rĂ©cit prĂ©cise que lâarbre ivi fut finalement abattu et quâaucun autre malheur ne frappa ensuite le planteur.
En juillet 1975, le « petit peuple » fit la une des journaux avec le cĂ©lĂšbre incident de Lautoka (« DâĂ©tranges crĂ©atures signalĂ©es Ă Lautoka », Fiji Times, 1975). Des Ă©lĂšves de la Lautoka Methodist Mission School signalĂšrent avoir vu huit petites silhouettes aux cheveux noirs, hautes dâenviron deux pieds (soixante centimĂštres), dans les forĂȘts voisines. Les enfants dĂ©crivaient des yeux blancs brillants et une chevelure noire. Lorsquâon tenta de les approcher, les crĂ©atures sâenfuirent dans une excavation. Des enseignants et des habitants montĂšrent la garde pendant des heures. Un villageois, Peniasi Tora, dĂ©clara que ses ancĂȘtres avaient dĂ©jĂ vu de petits hommes vivant aux Fidji avant eux.
Deux ans plus tard, le chercheur australien Tony Healy se rendit sur place dans le cadre de ses travaux pour son manuscrit Monster Safari, qui sera édité quelques années plus tard (Tony Healy et Paul Cropper, Monster Safari: In Search of the Last Undiscovered Animals, Pan Macmillan Australia, 1989).

Lors de sa visite Ă Lautoka, il trouva l’excavation oĂč les crĂ©atures Ă©taient censĂ©es avoir disparu, envahie par la vĂ©gĂ©tation. Il interrogea aussi David Keshwan, le tĂ©moin originel alors ĂągĂ© de dix-sept ans : ce dernier se souvenait de petites silhouettes noires sortant Ă quatre pattes dâun tunnel latĂ©ral. Bien que Healy estimĂąt que le rĂ©cit ne correspondait pas entiĂšrement au sensationnalisme qui lâavait entourĂ©. Il repartit convaincu de lâauthenticitĂ© de ce tĂ©moignage.
LâĂ©crivain Daryl Tarte est un grand passeur de rĂ©cits sur les veli, notamment Ă travers les tĂ©moignages de son pĂšre. « Oh oui, ils existent bel et bien. Jâen ai vu un dans le jardin. Il Ă©tait assis dans le vieux frangipanier lorsque je me suis levĂ© tĂŽt un matin. Il sauta de lâarbre et sâenfuit en trottinant comme un singe, sa longue chevelure rouge flottant derriĂšre lui. Ce qui mâa le plus frappĂ©, câĂ©tait lâodeur Ă©pouvantable. Comme celle dâun chien qui se serait roulĂ© dans des excrĂ©ments. » (Daryl Tarte, Fiji: A Place Called Home, 2014).

Des rĂ©cits de ce genre sont racontĂ©s dans tout lâarchipel, de Serua Ă Cakaudrove, de Kadavu Ă Bua. Dans les annĂ©es 1970, trois jeunes filles de Monasavu dĂ©couvrirent un veli en train de se baigner sous une conduite dâeau du village. Un conducteur de bulldozer en aperçut un qui lâobservait depuis la lisiĂšre de la jungle pendant quâil travaillait. Un chauffeur de taxi de Suva abandonna son vĂ©hicule aprĂšs avoir aperçu une petite silhouette sur Reservoir Road, tandis que des Ă©coliers de Tavua poursuivirent un veli jusque dans un champ de cannes Ă sucre oĂč il disparut dans une grotte
Certains chercheurs pensent que les veli des Ăźles Fidji pourraient ĂȘtre lâĂ©cho trĂšs affaibli de populations ayant vĂ©cu dans ces Ăźles avant lâarrivĂ©e des Fidjiens. Lâarchipel des Vanuatu nous confortera aussi dans ces rĂ©cits de crĂ©atures naines attestĂ©es dans toutes les Ăźles de lâOcĂ©anie mĂ©lanĂ©sienne.
Vanuatu
Pas simplement mythifiĂ© par les brumes du temps (Tahiti, Marquises, Nouvelle-CalĂ©donie), ni uniquement semi-humains (Fidji), les crĂ©atures naines du Vanuatu, connues sous le terme de Segalengale, semblent encore plus tangibles et leurs mentions dĂ©butent Ă nouveau dans la littĂ©rature coloniale : « Les traditions parlent de petits ĂȘtres habitant des grottes dans les montagnes, farouches, insaisissables et rarement aperçus. On dit quâils sortent la nuit pour voler des bananes et des tubercules, Ă©vitant tout contact direct avec les hommes ordinaires. Certains pensent quâils sont les restes dâun peuple plus ancien ayant vĂ©cu avant les habitants actuels » (Felix Speiser, Ethnology of Vanuatu, 1923). Une dizaine dâannĂ©es plus tard, une autre source Ă©voque trĂšs concrĂštement ces crĂ©atures : « Un peuple de la brousse, de petite taille et trĂšs secret, craint par les habitants des villages⊠» (Bernard Deacon, Malekula : A Vanishing People in the New Hebrides, 1934).
 Nous assisterons mĂȘme Ă la lente disparition des crĂ©atures naines du Vanuatu dans les temps modernes : « On disait que les Sengalengale du Vanuatu vivaient dans des grottes ou Ă lâintĂ©rieur des montagnes, sortant surtout la nuit pour voler des bananes et des tubercules. Ă mesure que les Ă©tablissements humains sâĂ©tendaient et que les terres cultivĂ©es se dĂ©veloppaient, les petits hommes furent repoussĂ©s, se retirant toujours plus loin des villages jusquâĂ disparaĂźtre presque entiĂšrement du monde visible. ».
Nous devons toute la synthĂšse des travaux sur la question dans lâarchipel des Vanuatu au chercheur canadien Dean Karalekas qui pensera le concept plus gĂ©nĂ©ral de Primordial Little People (« The Primordial Little People Tale-Type: Tracing Pacific Dwarf Myths throughout the Austronesian Expansion », in. Seeking the koko’ ta’ay: Investigating the Origins of Little People Myths in Taiwan and Beyond, edited by Tobie Openshaw and Dean Karalekas, 2024).

Ce chercheur proposera dâailleurs un parallĂšle explicite avec les Hommang, crĂ©atures naines des Ăźles Salomon : « Les Homang furent repoussĂ©s Ă mesure que le territoire humain sâĂ©tendait, exactement comme cela Ă©tait arrivĂ© aux Sengalengale. ». Dean Karalekas termine sa rĂ©flexion en proposant que le Sengalengale soit vu comme « remnants of an older people », câest-Ă -dire comme « vestiges dâun peuple ancien ». Or les lapitas, un ancien peuple au fondement de la prĂ©histoire polynĂ©sienne, sont omniprĂ©sents dans lâarchipel des Vanuatu, notamment Ă travers lâimmense cimetiĂšre de TĂ©ouma de prĂšs de 90 individus.

Chers lecteurs de Strange Reality, le petit peuple hantant les rĂ©cits du Pacifique Sud ne semble pas dâascendance polynĂ©sienne, car ce sont les PolynĂ©siens modernes qui tous tĂ©moignent de la prĂ©sence dâun petit peuple farouche et sauvage, habitants primordiaux des nombreux archipels accostĂ©s (Tahiti, Marquises, Nouvelle-CalĂ©donie, Fidji, Vanuatu). Ce petit peuple est donc arrivĂ© antĂ©rieurement aux PolynĂ©siens, comme suggĂ©rĂ© par le chercheur canadien Dean Karalekas : « PlutĂŽt que dâĂȘtre des inventions indĂ©pendantes, ces rĂ©cits pourraient reflĂ©ter des rĂ©capitulations mythologiques rĂ©pĂ©tĂ©es des rencontres des AustronĂ©siens avec des populations prĂ©existantes, au cours des vagues successives de peuplement insulaire. » (Dean Karalekas, op.cit., 2024). La grande question anthropogĂ©nique demeure : ce petit peuple du Pacifique Sud pourrait-il avoir des correspondances fossiles ?
LâarchĂ©ologie rĂ©cente de lâAsie Pacifique semble trĂšs prometteuse, et nous a offert des fossiles dâhominidĂ©s de petites tailles trĂšs intĂ©ressants, quâils soient archaĂŻques (Homme de FlorĂšs, Homme de Luçon) ou modernes (Toelans de Sulawesi, Homme de Palaos).
Cependant, lâaire gĂ©ographie investi dans cet article correspond exactement Ă la culture Lapita : or, en dĂ©pit dâun grand nombre de sĂ©pultures exhumĂ©es, cette culture ne semble pas avoir Ă©tĂ© soumise Ă un nanisme insulaire qui coĂŻnciderait avec les rĂ©cits du petit peuple.
Chers lecteurs de Strange Reality, la culture Lapita semblant Ă©tanche au mĂ©canisme du nanisme insulaire et les hominidĂ©s archaĂŻques nâayant pas Ă©tĂ© encore retrouvĂ©s dans la zone investiguĂ©e, le voile pudique sur lâidentitĂ© de ce petit peuple du Pacifique Sud nâa pas encore Ă©tĂ© totalement levĂ©âŠ

