Petit peuple du Pacifique Sud

Toile d’un paysage des üles Marquises de Paul Gauguin (1891)

Chers lecteurs de Strange Reality, dans l’article de fond Menehunes, le petit peuple oublié d’HawaĂŻ, nous avions explorĂ© le dossier de cette tribu pygmĂ©e oubliĂ©e et nous nous Ă©tions interrogĂ©s sur l’étymologie du terme polynĂ©sien « menehune », trĂšs proche phonĂ©tiquement du terme « manahune » utilisĂ© Ă  Tahiti. En effet, dans la sociĂ©tĂ© polynĂ©sienne de Tahiti, les habitants Ă©taient divisĂ©s en trois grandes catĂ©gories : le groupe « ari’i » correspondant aux chefferies ; « ra’atira » correspondant aux notables ; « manahune » correspondant Ă  la plĂšbe, au peuple commun.

Les manahunes constituaient donc l’essentiel de la population tahitienne. Ils n’étaient ni esclaves ni parias, mais le corps productif de la sociĂ©tĂ© : cultivateurs, pĂȘcheurs, artisans, bĂątisseurs, travailleurs rituels. Les synthĂšses historiques rappellent que « the manahune constituted the bulk of population », c’est-Ă -dire les Manahunes formaient « le gros de la population ». Certains auteurs anciens les dĂ©crivent donc comme habitants des vallĂ©es profondes, gens des montagnes, bĂ»cherons, cultivateurs de taro, pĂȘcheurs d’eau douce, serviteurs rituels des chefs. Dans la tradition tahitienne rapportĂ©e par Teuira Henry, Tahiti aurait d’abord Ă©tĂ© appelĂ©e Tahiti-Manahune, parce qu’elle aurait Ă©tĂ© peuplĂ©e par des gens du commun avant l’affirmation des grandes lignĂ©es aristocratiques (Teuira Henry, Tahiti aux temps anciens, 1928).

La sublime Îles-sous-le-Vent Bora-Bora

Martha Beckwith (Hawaiian Mythology, Yale University Press, 1940) indique que la premiĂšre migration depuis les Îles-sous-le-Vent qui aurait peuplĂ© Tahiti Ă©tait composĂ©e de gens du commun ; l’üle fut donc connue comme Tahiti-manahune. Ceux qui restĂšrent agriculteurs formĂšrent ensuite la basse classe plĂ©bĂ©ienne. Les manahunes sont donc associĂ©s Ă  une communautĂ© arrivĂ©e en premier sur l’üle, avant les autres vagues successives de Tahitiens (PolynĂ©siens modernes). Cette communautĂ© primitive (manahune), arrivĂ©e avant les Tahitiens modernes, est-elle la mĂȘme que celle (menehune) qui a conquis HawaĂŻ avant les HawaĂŻens modernes ?

Avant d’esquisser une rĂ©ponse, voyons d’abord le cas des Ăźles Marquises, Eden perdu rĂ©investi par Paul Gauguin et Jacques Brel, sont mondialement connues pour leur calme et leur beautĂ©. Cette sublime retraite artistique de Paul Gauguin lui aura permis de peindre un oiseau endĂ©mique, le Porphyrio paepae, rĂąle supposĂ©ment Ă©teint depuis six siĂšcles (Michel Raynal, « Victoire de la cryptozoologie », Bulletin de la SociĂ©tĂ© d’Études des Sciences Naturelles de BĂ©ziers, 1981).

Paul Gauguin, Le Sorcier d’Hiva Oa, 1902

Si les Marquises abritent un rĂąle apparemment Ă©teint depuis des siĂšcles, peuvent-elles aussi ĂȘtre la sombre retraite du petit peuple ? Ces Ăźles trĂšs reculĂ©es ont Ă©tĂ© conquises trĂšs rĂ©cemment par les PolynĂ©siens (1100 ans B.P), qui ont des rĂ©cits sur un petit peuple antĂ©rieur analogue aux menehunes d’HawaĂŻ et aux manahunes de Tahiti.

Ces menehunes d’Hawai et manahunes de Tahiti, plus anciens que les PolynĂ©siens, pourraient-ils ĂȘtre des survivants tardifs de la culture Lapita (3000 ans B.P) ? Qui auraient Ă©tĂ© refoulĂ© et/ou assimilĂ© par la culture polynĂ©sienne (1200 ans B.P) ? Chers lecteurs de Strange Reality, nous allons explorer cette hypothĂšse de la survivance d’un petit peuple antĂ©rieur aux PolynĂ©siens Ă  travers le Pacifique Sud, en explorant la Nouvelle-CalĂ©donie, les Fidji et le Vanuatu.

Nouvelle-Calédonie

Représentation du mwakeni, nain mythique de Nouvelle-Calédonie

En Nouvelle-CalĂ©donie, la prĂ©sence de lutins lĂ©gendaires est attestĂ©e. Ils revĂȘtent plusieurs noms en fonction des tribus : mwakeni, maica, kavere, etc. Selon le mythe de la crĂ©ation des peuples kanaks (Tea Kanake), les premiers esprits humains Ă  avoir hantĂ© la terre Ă©taient des lutins. Ainsi, les maica sont des hommes de petite taille Ă  la peau trĂšs foncĂ©e. On les voit la nuit, mais le jour ils peuvent prendre l’apparence de pigeons verts (Drepanoptila holosericea). Le missionnaire M-J Dubois va rĂ©vĂ©ler les informations les plus prĂ©cises sur les maica dans son ouvrage-somme sur les traditions kanaks (Mythes et traditions de MarĂ©, SociĂ©tĂ© des OcĂ©anistes, 1975).

Le terme maica est dĂ©fini par Dubois comme des mo-yaac de petite taille vivant en bande, traduits prudemment par « lutins ». Physiquement, une tradition trĂšs prĂ©cise dĂ©crit les maica des serei Thebe/si Athu(a) : ils portent une mĂšche de cheveux sur le cĂŽtĂ© droit, ont la peau tout Ă  fait noire, et mesurent environ 0,75 m. Une autre tradition, Ă  La Roche, donne une taille plus grande : les maica liĂ©s aux si Titi sont imaginĂ©s comme ayant la taille d’enfants kanak d’environ dix ans, soit 1,20 m Ă  1,30 m.

Certains sites Ă  l’intĂ©rieur de l’üle semblent rigoureusement interdits : il ne faut pas aller en un certain lieu sous peine de faire Ă©chouer les cultures d’ignames. Farouches, les maica disparaissent au moindre trouble :  ils seraient ensuite partis Ă  Rekabeco aprĂšs la christianisation des si Hnatat(a).

Dans l’esprit des kanaks, la montagne, la forĂȘt et la source ne sont pas des « espaces naturels » neutres : ils sont dĂ©jĂ  occupĂ©s par des prĂ©sences antĂ©rieures – ancĂȘtres, maĂźtres du lieu, habitants invisibles. Le cƓur narratif, chez Leenhardt (Gens de la Grande Terre, 1937) et Guiart (Structure de la chefferie en MĂ©lanĂ©sie du Sud, 1963), peut ĂȘtre rĂ©sumĂ© ainsi : La montagne n’est pas vide. Avant l’arrivĂ©e des hommes du village, elle avait dĂ©jĂ  ses habitants. Ils vivaient dans les cavernes, prĂšs des sources hautes, sous les grands arbres et dans les brumes des crĂȘtes. On ne les voyait pas toujours, mais on savait qu’ils Ă©taient lĂ . Celui qui montait sans parole juste tombait malade, perdait sa chasse ou ramenait le mal sur sa maison. La terre n’était pas prise : elle devait ĂȘtre reconnue.

Le documentaire Canal + La tribu de l’invisible (2017)

Ces mythes et lĂ©gendes kanaks autour du petit peuple de Nouvelle-CalĂ©donie sont repris avec un bel effort d’animation dans le documentaire de Canal + La tribu de l’invisible (2017) d’Emmanuel Desbouigues et DorothĂ©e Tromparent. Ce documentaire relate le tĂ©moignage du kanak Elia Bealo, dont le clan possĂ©derait un lutin dans son panier sacrĂ©, ainsi que celui de guĂ©risseurs qui reçoivent des mwakheny le secret des plantes et des meilleurs remĂšdes mĂ©dicinaux.

Patrice Godin, anthropologue installĂ© en Nouvelle-CalĂ©donie depuis 1982, les replace dans la cosmogonie kanake : ces ĂȘtres servent Ă  attacher l’homme Ă  la terre, au terroir ancestral, aux alliances et aux clans (« Le panier sacrĂ© : le panier des magies et des trĂ©sors », dans Chroniques du pays kanak, t. III, NoumĂ©a, 1999, p. 332-335).

L’archĂ©ologie montre que la Nouvelle-CalĂ©donie possĂšde une profondeur prĂ©historique capitale, avec une implantation austronĂ©sienne de culture Lapita il y a environ 3000 ans B.P, attestĂ©e par des sites anciens sur la Grande Terre, aux LoyautĂ© et Ă  l’üle des Pins. Le musĂ©e de Nouvelle-CalĂ©donie rappelle que le nom mĂȘme de la poterie Lapita vient d’un site de la cĂŽte ouest de la Grande Terre. Mais soyons prudent dans nos recherches, et conservons en mĂ©moire que les hommes de la culture Lapita n’étaient pas du tout de petites tailles (1m75 Ă  l’ñge adulte) et surtout que les lutins kanaks font partie d’une cosmologie trĂšs vaste et ne sont pas tout le temps perçus comme « biologiquement concrets ». L’état de la question du petit peuple dans les Ăźles Fidji rĂ©pondra davantage Ă  cette soif de rĂ©el qui nous assaille.

Fidji

Dans la tradition des Ăźles Fidji, les veli sont des nains forestiers et semblent bien plus palpables que leurs homologues calĂ©doniens. Ils apparaissent trĂšs tĂŽt dans la littĂ©rature fidjienne, dĂšs l’époque des premiers missionnaires. Les premiĂšres collectes du XIXe siĂšcle attestent de crĂ©atures semi-humaines hantant les forĂȘts montagneuses de l’intĂ©rieur de l’üle Viti Levu : « La croyance en des esprits habitant les bois et les collines, et en des ĂȘtres qui ne sont pas entiĂšrement humains, est largement rĂ©pandue  » (Lorimer Fison & Alfred William Howitt, Kamilaroi and Kurnai, 1880).

Trente annĂ©es aprĂšs cette premiĂšre et timide Ă©vocation, une source plus consistante Ă©voquera Ă  nouveau ces petites crĂ©atures humanoĂŻdes : « Parmi les populations des collines subsiste la croyance en des esprits nains de la forĂȘt hantant les pentes Ă©levĂ©es, rarement vus par les hommes, et davantage craints que vĂ©nĂ©rĂ©s. On dit qu’ils demeurent au-delĂ  des jardins et qu’ils supportent mal qu’on empiĂšte sur leurs chemins habituels. Les chasseurs parlent de disparitions soudaines, de cris Ă©tranges dans la brousse, et de traces de pas lĂ  oĂč nul homme n’est passé » (Basil Thomson, The Fijians: A Study of the Decay of Custom, 1908).

Quelques annĂ©es plus tard, une derniĂšre source historique vient appuyer cette croyance locale Ă  l’égard des veli : « On dit qu’il existe de petits ĂȘtres sauvages habitant les forĂȘts dans les hautes rĂ©gions montagneuses, farouches et rarement aperçus, Ă©vitant tout contact avec les hommes ordinaires. Ils sont dĂ©crits comme Ă©tant de petite taille, rapides dans leurs mouvements et extraordinairement insaisissables. Certains affirment qu’ils ne sont pas entiĂšrement humains, mais appartiennent plutĂŽt Ă  cette zone incertaine situĂ©e entre les hommes et les esprits, et qu’ils possĂšdent des pouvoirs inconnus des gens ordinaires, disparaissant soudainement dans la brousse lorsqu’on les approche » (A. B. Brewster, The Hill Tribes of Fiji, 1922).

Quelques lignes plus tard, apparaĂźt mĂȘme une vision plus prĂ©cise du veli, quasi-anthropologique : « Les forĂȘts et les espaces sauvages Ă©taient encore habitĂ©s par un peuple nain ou pygmĂ©e, visible seulement pour ceux qui avaient la foi, de jolis petits ĂȘtres avec de grandes masses de cheveux laineux. Ils se nourrissaient de bananes sauvages et de kava ». Les veli sont alors considĂ©rĂ©s comme des habitants antĂ©rieurs du paysage fidjien : A. B. Brewster suggĂ©rait mĂȘme que les traditions sur les Veli pouvaient ĂȘtre le souvenir d’anciens habitants.

Mais la source moderne la plus synthĂ©tique sur le sujet demeurera sans conteste celle de la journaliste Smantha Rina dans l’article « The little people of the land – Encounter on the mountain » (The Fiji Times, 2026). Je me permets de vous en livrer les tĂ©moignages les plus saillants :

En 1862, le naturaliste Berthold Seemann recueillit des rĂ©cits de veli Ă  Kuruduadua. Il nota combien ces histoires Ă©taient rĂ©pandues dans toute la rĂ©gion. Selon les descriptions recueillies, ils Ă©taient de petite taille ; ils portaient de fines Ă©toffes blanches en tapa ; ils chantaient mĂ©lodieusement et se mettaient en colĂšre lorsqu’on abattait les arbres qui leur Ă©taient consacrĂ©s. Ils buvaient du kava sauvage et leur existence Ă©tait tenue pour acquise par les Fidjiens. Certains rĂ©cits affirment que les veli enseignĂšrent le secret de la marche sur le feu aux habitants de Beqa.

En 1931, l’historien missionnaire Thomas Williams rapporta les paroles d’un vieux Fidjien vivant prĂšs des montagnes Kauvadra (Nakauvadra), dans la province de Ra. Celui-ci parlait des « petites crĂ©atures » avec une conviction totale : « Je les entends souvent soupirer. Ils se rassemblent en troupes au sommet des montagnes, oĂč ils dansent et chantent sans se soucier d’ĂȘtre observĂ©s. Je les ai souvent vus et entendus chanter. »

En 1940, le Melbourne Argus publia l’un des rĂ©cits les plus importants sur les velis. Un planteur du domaine d’Oneva rencontra un petit vieillard assis dans un arbre ivi (Inocarpus fagifer). Le vieil homme dĂ©clara s’appeler Gunu et affirma que tout le terrain occupĂ© par la plantation lui appartenait depuis des centaines d’annĂ©es. Comme le planteur s’était montrĂ© poli et ne l’avait pas chassĂ©, Gunu lui proposa de punir les ouvriers qui voleraient ou se comporteraient mal en l’absence du propriĂ©taire, en leur infligeant de douloureux gonflements. Le lendemain matin, le planteur demanda Ă  un travailleur s’il connaissait le nom de Gunu. L’homme recula d’effroi et s’exclama qu’il s’agissait du tevoro local, l’esprit hantant la plantation. Peu aprĂšs, la malĂ©diction commença Ă  se manifester. Deux dindons disparurent et la bouche d’un ouvrier enfla horriblement. Un autre vola un porc et fut incapable de manger parce que sa bouche enfla elle aussi douloureusement. Un autre travailleur qui avait lancĂ© des pierres sur un veau vit son bras enfler dans une vive douleur. Et des gonflements apparurent sur tout le corps d’un autre ouvrier qui s’était endormi prĂšs d’un feu ayant brĂ»lĂ© l’arbre de Gunu. Chaque fois que les coupables avouaient leurs fautes, les gonflements disparaissaient. Le rĂ©cit prĂ©cise que l’arbre ivi fut finalement abattu et qu’aucun autre malheur ne frappa ensuite le planteur.

En juillet 1975, le « petit peuple » fit la une des journaux avec le cĂ©lĂšbre incident de Lautoka (« D’étranges crĂ©atures signalĂ©es Ă  Lautoka », Fiji Times, 1975). Des Ă©lĂšves de la Lautoka Methodist Mission School signalĂšrent avoir vu huit petites silhouettes aux cheveux noirs, hautes d’environ deux pieds (soixante centimĂštres), dans les forĂȘts voisines. Les enfants dĂ©crivaient des yeux blancs brillants et une chevelure noire. Lorsqu’on tenta de les approcher, les crĂ©atures s’enfuirent dans une excavation. Des enseignants et des habitants montĂšrent la garde pendant des heures. Un villageois, Peniasi Tora, dĂ©clara que ses ancĂȘtres avaient dĂ©jĂ  vu de petits hommes vivant aux Fidji avant eux.

Deux ans plus tard, le chercheur australien Tony Healy se rendit sur place dans le cadre de ses travaux pour son manuscrit Monster Safari, qui sera édité quelques années plus tard (Tony Healy et Paul Cropper, Monster Safari: In Search of the Last Undiscovered Animals, Pan Macmillan Australia, 1989).

Le cryptozoologue australien Tony Healy s’est intĂ©ressĂ© Ă  l’observation de Lauteka (1975)

Lors de sa visite Ă  Lautoka, il trouva l’excavation oĂč les crĂ©atures Ă©taient censĂ©es avoir disparu, envahie par la vĂ©gĂ©tation. Il interrogea aussi David Keshwan, le tĂ©moin originel alors ĂągĂ© de dix-sept ans : ce dernier se souvenait de petites silhouettes noires sortant Ă  quatre pattes d’un tunnel latĂ©ral. Bien que Healy estimĂąt que le rĂ©cit ne correspondait pas entiĂšrement au sensationnalisme qui l’avait entourĂ©. Il repartit convaincu de l’authenticitĂ© de ce tĂ©moignage.

L’écrivain Daryl Tarte est un grand passeur de rĂ©cits sur les veli, notamment Ă  travers les tĂ©moignages de son pĂšre. « Oh oui, ils existent bel et bien. J’en ai vu un dans le jardin. Il Ă©tait assis dans le vieux frangipanier lorsque je me suis levĂ© tĂŽt un matin. Il sauta de l’arbre et s’enfuit en trottinant comme un singe, sa longue chevelure rouge flottant derriĂšre lui. Ce qui m’a le plus frappĂ©, c’était l’odeur Ă©pouvantable. Comme celle d’un chien qui se serait roulĂ© dans des excrĂ©ments. » (Daryl Tarte, Fiji: A Place Called Home, 2014).

Daryl Tarte, auteur de Fiji: A Place Called Home (2014)

Des rĂ©cits de ce genre sont racontĂ©s dans tout l’archipel, de Serua Ă  Cakaudrove, de Kadavu Ă  Bua. Dans les annĂ©es 1970, trois jeunes filles de Monasavu dĂ©couvrirent un veli en train de se baigner sous une conduite d’eau du village.  Un conducteur de bulldozer en aperçut un qui l’observait depuis la lisiĂšre de la jungle pendant qu’il travaillait. Un chauffeur de taxi de Suva abandonna son vĂ©hicule aprĂšs avoir aperçu une petite silhouette sur Reservoir Road, tandis que des Ă©coliers de Tavua poursuivirent un veli jusque dans un champ de cannes Ă  sucre oĂč il disparut dans une grotte

Certains chercheurs pensent que les veli des Ăźles Fidji pourraient ĂȘtre l’écho trĂšs affaibli de populations ayant vĂ©cu dans ces Ăźles avant l’arrivĂ©e des Fidjiens. L’archipel des Vanuatu nous confortera aussi dans ces rĂ©cits de crĂ©atures naines attestĂ©es dans toutes les Ăźles de l’OcĂ©anie mĂ©lanĂ©sienne.

Vanuatu

Pas simplement mythifiĂ© par les brumes du temps (Tahiti, Marquises, Nouvelle-CalĂ©donie), ni uniquement semi-humains (Fidji), les crĂ©atures naines du Vanuatu, connues sous le terme de Segalengale, semblent encore plus tangibles et leurs mentions dĂ©butent Ă  nouveau dans la littĂ©rature coloniale : « Les traditions parlent de petits ĂȘtres habitant des grottes dans les montagnes, farouches, insaisissables et rarement aperçus. On dit qu’ils sortent la nuit pour voler des bananes et des tubercules, Ă©vitant tout contact direct avec les hommes ordinaires. Certains pensent qu’ils sont les restes d’un peuple plus ancien ayant vĂ©cu avant les habitants actuels » (Felix Speiser, Ethnology of Vanuatu, 1923). Une dizaine d’annĂ©es plus tard, une autre source Ă©voque trĂšs concrĂštement ces crĂ©atures : « Un peuple de la brousse, de petite taille et trĂšs secret, craint par les habitants des villages
 » (Bernard Deacon, Malekula : A Vanishing People in the New Hebrides, 1934).

 Nous assisterons mĂȘme Ă  la lente disparition des crĂ©atures naines du Vanuatu dans les temps modernes : « On disait que les Sengalengale du Vanuatu vivaient dans des grottes ou Ă  l’intĂ©rieur des montagnes, sortant surtout la nuit pour voler des bananes et des tubercules. À mesure que les Ă©tablissements humains s’étendaient et que les terres cultivĂ©es se dĂ©veloppaient, les petits hommes furent repoussĂ©s, se retirant toujours plus loin des villages jusqu’à disparaĂźtre presque entiĂšrement du monde visible. ».

Nous devons toute la synthĂšse des travaux sur la question dans l’archipel des Vanuatu au chercheur canadien Dean Karalekas qui pensera le concept plus gĂ©nĂ©ral de Primordial Little People (« The Primordial Little People Tale-Type: Tracing Pacific Dwarf Myths throughout the Austronesian Expansion », in. Seeking the koko’ ta’ay: Investigating the Origins of Little People Myths in Taiwan and Beyond, edited by Tobie Openshaw and Dean Karalekas, 2024).

Le chercheur canadien Dean Karalekas, actif dans les études austronésiennes

Ce chercheur proposera d’ailleurs un parallĂšle explicite avec les Hommang, crĂ©atures naines des Ăźles Salomon : « Les Homang furent repoussĂ©s Ă  mesure que le territoire humain s’étendait, exactement comme cela Ă©tait arrivĂ© aux Sengalengale. ». Dean Karalekas termine sa rĂ©flexion en proposant que le Sengalengale soit vu comme « remnants of an older people », c’est-Ă -dire comme « vestiges d’un peuple ancien ». Or les lapitas, un ancien peuple au fondement de la prĂ©histoire polynĂ©sienne, sont omniprĂ©sents dans l’archipel des Vanuatu, notamment Ă  travers l’immense cimetiĂšre de TĂ©ouma de prĂšs de 90 individus.

Le cimetiĂšre de TĂ©ouma (Vanuatu), site d’inhumation de la culture Lapita

Chers lecteurs de Strange Reality, le petit peuple hantant les rĂ©cits du Pacifique Sud ne semble pas d’ascendance polynĂ©sienne, car ce sont les PolynĂ©siens modernes qui tous tĂ©moignent de la prĂ©sence d’un petit peuple farouche et sauvage, habitants primordiaux des nombreux archipels accostĂ©s (Tahiti, Marquises, Nouvelle-CalĂ©donie, Fidji, Vanuatu). Ce petit peuple est donc arrivĂ© antĂ©rieurement aux PolynĂ©siens, comme suggĂ©rĂ© par le chercheur canadien Dean Karalekas : « PlutĂŽt que d’ĂȘtre des inventions indĂ©pendantes, ces rĂ©cits pourraient reflĂ©ter des rĂ©capitulations mythologiques rĂ©pĂ©tĂ©es des rencontres des AustronĂ©siens avec des populations prĂ©existantes, au cours des vagues successives de peuplement insulaire. » (Dean Karalekas, op.cit., 2024). La grande question anthropogĂ©nique demeure : ce petit peuple du Pacifique Sud pourrait-il avoir des correspondances fossiles ?

L’archĂ©ologie rĂ©cente de l’Asie Pacifique semble trĂšs prometteuse, et nous a offert des fossiles d’hominidĂ©s de petites tailles trĂšs intĂ©ressants, qu’ils soient archaĂŻques (Homme de FlorĂšs, Homme de Luçon) ou modernes (Toelans de Sulawesi, Homme de Palaos).

Cependant, l’aire gĂ©ographie investi dans cet article correspond exactement Ă  la culture Lapita : or, en dĂ©pit d’un grand nombre de sĂ©pultures exhumĂ©es, cette culture ne semble pas avoir Ă©tĂ© soumise Ă  un nanisme insulaire qui coĂŻnciderait avec les rĂ©cits du petit peuple.

Chers lecteurs de Strange Reality, la culture Lapita semblant Ă©tanche au mĂ©canisme du nanisme insulaire et les hominidĂ©s archaĂŻques n’ayant pas Ă©tĂ© encore retrouvĂ©s dans la zone investiguĂ©e, le voile pudique sur l’identitĂ© de ce petit peuple du Pacifique Sud n’a pas encore Ă©tĂ© totalement levé 

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