L’hominidé mystérieux de Sulawesi

Eclat de silex du site archéologique de Calio (1,04 million d’années)

Chers lecteurs de Strange Reality, après avoir revu ensemble le dossier du Petit peuple du Pacifique Sud, force est de constater que les trois hominidés archaïques les plus intéressants de l’Indonésie demeurent l’Homme de Java (Homo erectus), l’Homme de Florès (Homo floresiensis) et l’Homme de Luçon (Homo luzonensis). Deux de ces hominidés ont la particularité d’être d’une taille réduite, l’Homme de Florès (1,05m) et l’Homme de Luçon (1,20m), preuve de leur adaptation au milieu insulaire, là où l’Homme de Java était d’une taille plus grande (1,70m). Dans un triangle formé par Java, Florès et les Philippines (Luçon), émergera naturellement la très vaste île de Sulawesi (anciennement Célèbes), point central de la Wallacea, un archipel du Miocène qui était situé entre le continent asiatique (Sundaland) et le plateau australien (Sahul).

Sulawesi faisait partie (avec Florès) de l’archipel de Wallacea, situé entre Sundaland (Asie) et Sahul (Australie)

Sulawesi semble être le point de passage évident d’un hominidé encore inconnu, hypothétiquement à partir de l’Homo erectus de Java, et qui pourrait être l’ancêtre direct de l’Homo floresiensis et de l’Homo luzonensis. Était-il de grande taille, comme son hypothétique ascendant Homo erectus ? Ou bien était-il déjà soumis à la pression évolutive du nanisme insulaire, comme ses descendants Homo floresiensis et Homo luzonensis ? Chers lecteurs , nous allons nous adonner à un exercice de science prédictive en allant ensemble sur les traces du mystérieux hominidé de Sulawesi…

L’île de Sulawesi a pourtant une superficie plus importance que Java

Des pierres taillées mais… par qui ?

Le site archéologique de Talepu se trouve dans la vallée de Walanae, au sud-ouest de Sulawesi. En 2016, les chercheurs y ont découvert plus de 300 artefacts lithiques, associés à la chasse d’une mégafaune endémique (notamment le gigantesque suidé Celebochoerus), dans des niveaux stratifiés.

Fossile du sanglier Celebochoerus, proche de l’actuel Babiroussa (Babiroussa celebensis)

Les outils sont extrêmement simples : éclats, nucléus, galets aménagés, pièces retouchées rudimentaires. Le chercheur australien Adam Brumm les décrit comme des instruments utilitaires destinés au découpage de la viande et au travail du bois. 

Artefacts lithiques sur le site de Talepu (2016)

Lors de la publication de l’article de Nature en 2016, les méthodes combinées (luminescence, séries de l’uranium, ESR) conduisaient à un âge compris entre environ 200 000 et 100 000 ans, avec un âge minimal d’environ 118-194000 ans selon les couches étudiées (Gerrit D. van den Bergh, Adam Brumm et al., « Earliest hominin occupation of Sulawesi, Indonesia », Nature, vol. 529, 2016, p. 208-211).

L’île de Sulawesi avait probablement abrité une population archaïque bien plus ancienne. En effet, une industrie lithique ne surgit généralement pas ex nihilo. Elle implique souvent une longue occupation préalable. Le chercheur néerlandais Gerrit van den Bergh écrivait explicitement que Sulawesi avait probablement accueilli une population d’hominines « depuis longtemps établie ». Adam Brumm et Gerrit van den Bergh ont alors proposé une hypothèse devenue célèbre : les ancêtres d’Homo floresiensis pourraient provenir de Sulawesi plutôt que de Java. En 2016, cette idée n’était alors qu’une spéculation biogéographique…

Dans la seconde étude majeure sur Sulawesi, Adam Brumm et Gerrit van den Bergh s’allient à l’archéologue indonésien Budianto Hakim afin de fouiller le site de Calio, à quelques kilomètres de Talepu. Cette fois, les chercheurs découvrent sept artefacts lithiques dans des dépôts fossiles beaucoup plus anciens.

Les deux pièces lithiques les plus représentatives du site de Calio (2025)

Les artefacts lithiques de Calio (2025) se composent de sept pièces taillées en silex (éclats, dont un éclat retouché), présentant des caractéristiques technologiques compatibles avec une production intentionnelle par des homininés. Ils ont été découverts en position stratigraphique dans des dépôts fluviatiles du Pléistocène inférieur et datés grâce au croisement du paléomagnétisme et de la méthode U-series/ESR sur des dents fossiles associées. L’ensemble est attribué à un âge d’au moins 1,04 million d’années, et possiblement jusqu’à 1,48 million d’années, ce qui en fait la plus ancienne preuve connue de présence d’hominidés à Sulawesi.

Comme le précise l’article de référence de Nature en guise de conclusion : « La découverte d’artefacts du Pléistocène inférieur à Calio suggère que Sulawesi était peuplée par des homininés à peu près à la même époque que Florès, voire plus tôt. » (Budianto Hakim et al., « Hominins on Sulawesi during the Early Pleistocene », Nature, vol. 646, n° 8084, 6 août 2025, p. 378-383). Autrement dit, Sulawesi était peuplée dès 1,04 millions d’années par des hominidés, soit bien avant Luçon (700ka) et avant Florès (1,02 millions d’années), faisant de l’île l’un des plus anciens foyers connus d’habitation de la Wallacea, cet archipel entre le Sundaland et Sahul.

Une dense occupation préhistorique

Nous avions étudié précisément dans l’article Dans l’ombre de Florès les Homo sapiens modernes nommés les Toaléens (7000 à 15000 ans B.P). Une découverte majeure réalisée en 2015–2021 est le squelette parfaitement conservé de la femme de Bessé, une jeune femme toaléenne (7 200 ans B.P), dont l’ADN a révélé un mélange d’ascendance papoue et une composante génétique jusque-là inconnue en Asie du Sud-Est.

Les assemblages toaléens sont très fréquemment associés à des restes du sanglier verruqueux de Sulawesi (Sus celebensis). Dans certains sites du karst de Maros-Pangkep, cette espèce représente jusqu’à 65 % des restes fauniques identifiables, ce qui montre qu’elle constituait la principale proie de ces chasseurs-cueilleurs.

Entre les Homo sapiens modernes Toaléens (7000 à 15000 ans B.P) et les hominidés auteurs des industries lithiques de Talepu (118000 à 194000 ans B.P) et de Calio (1,04 millions d’années), Sulawesi a été occupée par des Homo sapiens archaïques fascinants (45000 à 55000 ans B.P). Ils ont colonisé l’île et laissé des restes de leurs cultures, notamment de magnifiques peintures rupestres comme la fameuse « scène du cochon verruqueux » (Sus celebensis) datée de 45500 ans B.P.

  Peinture rupestre ducochon verruqueux (Sus celebensis) de Leang Tedongnge (45000 ans B.P)


Une autre représentation figurative plus ancienne de cochon verruqueux (Leang Karampuang, 51200 ans B.P)

Adam Brumm et son équipe présentent la découverte et la datation de deux nouvelles peintures de cochons verruqueux (Sus celebensis) dans le karst de Maros-Pangkep (Sulawesi). La plus ancienne, située dans la grotte de Leang Tedongnge, est datée d’au moins 45 500 ans, ce qui en faisait, lors de sa publication en janvier 2021, la plus ancienne œuvre figurative connue (Adam Brumm et al., « Oldest cave art found in Sulawesi », Science Advances, 2021). La même équipe autour d’Adam Brumm a repoussé ce record avec l’article publié dans Nature en 2024 sur le site de Leang Karampuang (51200 ans BP), qui constitue désormais la référence pour le plus ancien art narratif connu et remet en question l’idée selon laquelle l’art figuratif serait né en Europe (Oktaviana, et al., « Narrative cave art in Indonesia by 51,200 years ago ». Nature, 631, 2024).

Les Toaléens, bien que plus modernes, semblent donc moins raffinés et plus survivalistes que leurs lointains voisins, artistes accomplis des grottes de Leang Tedongnge et de Leang Karampuang. Nous verrons que l’écho de ces humanités passés se retrouve avec une grande vivacité dans le folklore de l’île.

Riche folklore du petit peuple

Les hominoïdes reliques, grandes stars du folklore et de l’anthropologie prédictive, ont leurs entrées en Indonésie sur l’île de Sumatra (l’Orang Pendek) et de Florès (l’Ebu gogo). Pourtant, rare sont les chercheurs à s’être intéressés à Sulawesi, quand bien même l’île comprend un folklore conséquent sur un « petit peuple forestier ».

Dans la partie nord-est de l’île, les autochtones évoquent le Lolok, ou « petit homme de la forêt ». Ces créatures ont la taille d’un enfant et sont couvertes de poils qui sont plus longs sur la tête. La rumeur affirme qu’elles ont des capacités surnaturelles, ce qui est un élément que l’on trouve dans de nombreuses cultures dans la description de leurs hominoïdes locaux.

Dans le nord de Sulawesi, des récits attribués aux tribus autochtones To Mini parlent des To Uta, littéralement les « gens de la forêt » : des êtres ou anciens habitants d’environ un mètre, parfois décrits comme des « hommes-singes ». Ce qui rend les To Uta particulièrement intéressants est qu’ils apparaissent dans un contexte anthropologique plus large et assez daté. Au début du XXe siècle, les zoologues et ethnographes suisses PaulSarasin et Fritz Sarasin, lors de leurs expéditions à Sulawesi (1893-1896 puis 1902-1903), recueillirent des traditions locales évoquant plusieurs populations dites « primitives » : les Toala dans le sud-ouest, mais aussi les Toligowi, Towanna et To Uta dans la péninsule sud-est. Ils interprétèrent ces récits comme les vestiges d’une très ancienne couche de peuplement antérieure aux Bugis et aux Makassar (Paul et Fritz Sarasin, Reisen in Celebes, 1905).

En 2008, Gregory Forth reprend dans Images of the Wildman in Southeast Asia le dossier des To Uta en rapprochant ce « petit peuple forestier » de Sulawesi des traditions de Florès sur les Ebu gogo et les Lai Ho’a.

Dans un article plus récent, Dean Karalekas résume ainsi les traditions recueillies chez les Minahasa et les To Lage : « les To Uta auraient coexisté avec les ancêtres humains modernes, auraient été très petits, parfois dangereux, et auraient finalement disparu après des conflits avec les hommes » (Dean Karalekas, « The Primordial Little People Tale-Type: Tracing Pacific Dwarf Myths throughout the Austronesian Expansion », in. Seeking the koko’ ta’ay: Investigating the Origins of Little People Myths in Taiwan and Beyond, edited by Tobie Openshaw and Dean Karalekas, 2024).

Le terme To Uta est généralement traduit par « gens de la forêt » (to = peuple, personne ; uta = forêt), bien que l’étymologie exacte varie selon les groupes linguistiques. Ces êtres sont décrits comme de petite taille (souvent autour d’un mètre), velus, vivant dans les montagnes ou les forêts profondes, parfois dans des grottes, parfois dans des habitations surélevées. Ils sont d’excellents chasseurs, utilisant de petites lances ou des sarbacanes. Ils possèdent un langage incompréhensible par les autres tribus et éviteraient strictement tout contact avec les humains. Fait intéressant, qui revient dans plusieurs variantes du récit : les To Uta laisseraient derrière eux de minuscules foyers circulaires et des outils de pierre très simples.

Dans la région de Bone, le petit peuple forestier se nomme Suku Oni. Décrit comme ayant un corps humanoïde mais faisant bien en-dessous de 4 pieds (1m22] de haut avec des longs cheveux descendant à ses épaules et une quantité minimale de poils sur le corps. Non pourvu de vêtements habituellement, toutefois on a signalé que certains portaient un vêtement similaire à un pagne en feuille de palmier. On croit qu’il est nocturne comme la majorité des récits indiquent qu’on les a rencontrés la nuit lorsqu’ils se déplaçaient avec des flambeaux. On prétend aussi qu’ils ont des aptitudes à fabriquer des outils et laissent souvent des assiettes à l’extérieur de la grotte. Très curieux, ils se risqueraient près des villages quand on organise des festivités. Pas considérés comme menaçants.

La majorité de l’information a été obtenue dans le village de Dekko Après avoir effectué des interrogatoires après d’anciens du village et d’ouvrier des plantations et après avoir exploré une grotte, il est très possible qu’une famille de Suku Oni ait habité le secteur jusqu’à la fin des années 1950 ou le début des années 1960. La majorité des gens croient qu’ils se sont repositionnés dans une autre région après avoir été trahis par les villageois. Un couple d’agriculteurs qui ont des champs près de l’entrée de la grotte pensent qu’un ou deux individus auraient pu rester là et habiter la grotte jusqu’à ce jour-même.

Grotte alléguée au Suku Oni (région de Bone, 2016)

Tant de croyances et de folklores restent à étudier, car le centre de Sulawesi demeure l’une des régions les plus sauvages d’Asie du Sud-Est : montagnes dépassant 3 000 mètres d’altitude ; vallées isolées ; forêts primaires très denses ; secteurs encore peu prospectés par les archéologues. Des zones comme le parc national de Lore Lindu ou les massifs karstiques du centre demeurent difficiles d’accès. Cette difficulté est principalement liée au relief, à la végétation et à l’absence d’infrastructures, davantage qu’à des interdits culturels. Ainsi, de nombreuses surprises attendraient certainement les prospecteurs les plus chevronnés.

~

Chers lecteurs de Strange Reality, au vu du dossier que nous avons instruit, le bilan est prometteur pour la vaste île de Sulawesi : des fossiles d’Homo sapiens majeurs (femme de Bessé) ; un art pariétal exceptionnel et matriciel ; des traces lithiques d’un hominidé très ancien (1,04 millions d’années) et un dense arrière-plan folklorique (Lolok, To Uta, Suku Oni). Existe-t-il donc un hominidé encore inconnu à Sulawesi ? Aucun os humain n’a été encore découvert, et le chercheur Adam Brumm demeure très prudent : « Nous savons désormais que des fabricants d’outils vivaient à Sulawesi il y a un million d’années, mais leur identité reste un mystère. » (Adam Brumm., cité par James Ashworth, An ancient human species was island hopping in Asia over a million years ago, Natural History Museum of London, 6 août 2025). Néanmoins, plusieurs hypothèses intéressantes ont été avancées :

D’abord, le premier candidat sérieusement étudié a été l’Homo erectus : c’est l’explication la plus conservatrice. En effet, sa présence est attestée à Java à la même époque que Calio (1,04 millions d’années). De plus, les outils de Calio sont compatibles avec une technologie de type oldowayen évolué déjà maîtrisée par Homo erectus. Mais, dans l’état actuel des recherches fossiles, aucun Homo erectus n’a franchi la ligne de Wallace, ce long bras de mer séparant Sundaland et Wallacea.

Ensuite, un lien avec l’Homo floresiensis est scientifiquement pertinent dans la mesure où Calio (1,04 millions d’années) est pratiquement contemporain des plus anciens peuplements connus de Florès (Mata Menge). Si les ancêtres de Homo floresiensis ont transité par Sulawesi avant de gagner Florès, les hominidés de Calio pourraient représenter une population ancestrale ou apparentée à cette lignée : « Bien que l’on pense souvent que les ancêtres de Homo floresiensis sont passés par Java, les anciens courants océaniques auraient probablement favorisé une dispersion depuis des îles plus septentrionales, comme Sulawesi » (Chris Stringer, cité par James Ashworth, An ancient human species was island hopping in Asia over a million years ago, Natural History Museum of London, 6 août 2025).

Enfin, l’hypothèse d’un hominidé encore inconnu est aujourd’hui prise au sérieux, car aucun fossile humain n’a été découvert à Calio et les seuls vestiges sont sept outils en pierre. Dans un contexte où la Wallacea a déjà livré des lignées inattendues comme Homo floresiensis et Homo luzonensis, les chercheurs n’excluent pas que les fabricants des outils de Calio appartiennent à une espèce encore non identifiée. Thomas Ingicco, du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, commentant Calio, a souligné qu’en l’absence de fossiles il est impossible d’exclure une espèce encore inconnue (A. Charlier, « On an Indonesian island, traces of human presence over one million years old have been discovered », Le Monde, 8 août 2025).

Chers lecteurs, l’espace archéologique éminemment stratégique de Sulawesi en fait l’île la plus plausible, devant l’archipel des Moluques, afin héberger la population souche ayant donné naissance aux petits hominidés insulaires de Wallacea. En réalité, beaucoup de spécialistes considèrent aujourd’hui que le prochain grand fossile asiatique pourrait bien être un « hobbit de Sulawesi ». Les outils sont désormais là ; il ne manque plus que les os. Et si ceux-ci étaient découverts, ils pourraient relier, pour la première fois, Homo erectus, Homo floresiensis et Homo luzonensis dans une même histoire évolutive. En attente d’autres découvertes ostéologiques, le dossier reste ouvert et sous instruction. Nous pouvons cependant miser sur la célérité des paléoanthropologues sud-asiatiques (Adam Brumm, Gerrit van den Bergh , Budianto Hakim) pour lever progressivement le voile sur ce fascinant mystère…

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.