Peuples mythiques des Pyrénées 2

Les laminak du Pays basque

Les Laminak du Pont d’Enfer (2005) de Marie-Hélène Anastaze

Introduction

     Par rapport aux hadas de l’Ariège, souvent négligés, les laminak du Pays basque jouissent d’une bien meilleure réputation : c’est la créature la plus documentée et la plus commentée du folklore basque, devançant même le fameux basajaun de la forêt d’Iraty. Innombrables sont les récits anciens faisant appel à ce petit peuple, dont la flamme persiste même à l’époque moderne à travers des livres comme Les Laminak du Pont d’Enfer (2005) de Marie-Hélène Anastaze et des enquêtes patrimoniales à l’exemple du youtuber Loïc Lascurettes.

     Pour quelles raisons ce petit peuple fascine davantage que les hadas ? Quelques éléments de réponse peuvent être apportés : moins farouches que leurs cousins ariégeois, les laminak sont plus faciles à approcher. Plus civilisé, plus humanisé, ils ont davantage été en contact le monde humain, d’où leur forte empreinte dans les récits folkloriques basques.

Une présence encore vivace

     L’étymologie de laminak est encore longuement discutée, tant la dérivation latine à partir de lamia (la lamie de la mythologie romaine) semble désormais caduque. En tout cas, les laminak sont très souvent dépeints comme des nains mâles, à l’abondante pilosité, tous appelés « Gilen » (Guillaume) par les locaux basques. « Le narrateur […] finit par me dire que c’étaient de tout petits êtres couverts de longs poils, barbus à la façon des singes et, comme les singes, se tassant sur eux-mêmes avec une extraordinaire facilité. » (Jean Barbier, Légendes du Pays basque d’après la tradition, 1930).

Représentation mythique du laminak (Marc Large, 2010)

     Créatures essentiellement nocturnes, les laminak vivent sous terre, dans des grottes ou auprès des sources et des ruisseaux. Les récits et contes sur les laminak forment une partie importante du corpus des légendes basques. De nombreux lieux au Pays Basque autant du côté français qu’espagnol, leur doivent leur nom et la construction de plusieurs ponts, églises ou autres bâtiments leur est attribuée.

     Jean-François Cerquand est le premier chercheur à décrire les laminak comme vivant de manière structurée, en clans, en familles, avec femmes et enfants. L’auteur s’est attardé sur le pont de Licq-Athérey, soi-disant bâti il y a plusieurs siècles par les laminak. Ce pont auquel il manque une pierre ne fut donc jamais achevé. Pourquoi ? La légende semble répondre à nos interrogations légitimes : « Les gens de Licq-Athérey avaient besoin d’un pont, grand, beau et solide. Ils en appelèrent aux laminak connus pour leurs talents de bâtisseurs. En échange de leur travail, toujours exécuté en une nuit et en une nuit seulement, les lutins exigèrent pour seul paiement la plus belle fille du village. L’affaire fut réglée : si les laminak terminaient le pont avant l’aube, la plus belle fille du village était à eux ! Ainsi motivés, les courageux nains posèrent pierre sur pierre. L’édifice était presque achevé quand, au moment de poser la dernière pierre, le chant d’un coq retentit. Les Laminak fuirent, laissant le pont aux habitants et la belle récompense pourtant promise à son fiancé, qui s’était arrangé quelques minutes plus tôt pour que le coq de sa basse-cour chante avant l’heure du lever du soleil… » (Légendes et récits populaires du pays basque, Editions Aubéron, 2006).

Le pont des laminak (Licq-Athérey, 2014)

     De manière générale, il est généralement admis que les laminak vivent sous terre et sortent la nuit car ils ne supportent pas le soleil. Ils s’enfuient invariablement au chant du coq. Ils habitent dans les grottes des montagnes ou sous les roches. En 1900, Paul Sébillot note que « les cavernes du pays basque sont presque toujours la demeure des Lamignac » (Le Folk-lore de France, 1904-1907, Editions Omnibus, 2002). Une de leurs demeures était le vieux donjon de Rocafort sur la colline de Gaztelu entre Saint-Martin-d’Arberoue et Isturitz. Sous la colline se trouvent les grottes d’Isturitz avec lesquelles une porte du château était dite communiquer. Les laminak vivraient aussi auprès de sources et de ruisseaux. Parfois le thème de la demeure souterraine est directement lié à celui de l’eau, comme au pont d’Utsalea à Saint-Pée-sur-Nivelle où ils vivent sous l’arche ou encore aux grottes dites Laminenziluak (les trous des laminak), à Camou dans la Soule, où naissent trois sources dont une d’eau chaude à laquelle sont attribuées des propriétés curatives.

Une présence discutée par la science

     Selon René Martial, la souche basque est probablement d’origine cro-magnonne : « Nous avons déjà vu qu’on pouvait assez légitimement les considérer comme des primordiaux d’Occident, peut-être des descendants de Cro-Magnon » (« Origine des Basques », in. Annales du Midi, Revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 53, n°209, 1941. pp. 5-50).

     Tout comme les hadas qui occupaient un ancien site archéologique cro-magnon (la grotte de Marsoulas), les laminak du Pays basque habitaient deux grottes à forte valeur archéologique ajoutée sur le territoire basque : Sare et Isturitz.

     Ces deux grottes en territoire basque sont des sites archéologiques néanderthaliens et cro-magnons, prouvant ainsi un peuplement ancien du Pays basque par des hominidés. En effet, durant tout le Paléolithique moyen, la zone des Pyrénées sera occupée par l’Homme de Néandertal (grottes d’Isturitz, de Sare, de Gargas ou bien du Noisetier), avant que ce dernier ne soit remplacé par l’Homme de Cro-Magnon au Paléolithique supérieur (grotte de Marsoulas, du Mas d’Azil, de Niaux).

Les grottes de Sare, lieu d’habitation des laminak  (Haut site archéologique néanderthalien et cro-magnon de la zone pyrénéo-cantabrique)

Les grottes d’Isturitz, autre habitation souterraine des laminak  (Autre haut lieu archéologique néanderthalien et cro-magnon de la zone pyrénéo-cantabrique)

     Bernard Heuvelmans évoquait déjà, dans « L’homme congelé du Minnesota » (L’homme de Néanderthal est toujours vivant, Editions Plon, 1974), la présence d’une lame osseuse dans la grotte d’Isturitz datant de la période magdalénienne. Les archives scientifiques nous permettent de remonter à la communication du docteur René de Saint-Périer sur la question : « […] Sur la face opposée, deux figures humaines se font suite. A la partie supérieure, est gravée une femme nue aux formes massives. La tête manque, à cause de l’état incomplet de la lame osseuse ; il semble qu’un collier ait orné le cou. […] Au-dessous de la femme, une figure d’homme, à face barbue plutôt que masquée, est représentée seulement à mi-corps, à cause de la fracture ancienne de la pièce […] On connait de rares figurations humaines paléolithiques accompagnées de flèches : le guerrier blessé de la Cueva Saltadora, le combat de Morella la Vella, par exemple, mais aucune œuvre d’art à cette époque, à notre connaissance, n’a montré un trait barbelé dirigé contre une femme. Il nous semble difficile de voir dans notre gravure, comme dans cette dernière scène ou comme pour les flèches frappant des animaux, une intention de meurtre. Nous y verrions plus volontiers un désir de possession. La flèche ne serait plus qu’un symbole, indiquant l’emprise de celui qui l’a tracée, sans qu’une pensée de mort n’intervienne. Cette hypothèse parait confirmée par l’attitude de l’homme qui n’est pas hostile. On sait que les populations primitives ont recours à maintes pratiques magiques dans leurs entreprises amoureuses : notre gravure représenterait peut-être une manifestation de cet ordre » (Dr René de Saint-Périer, « Lame d’os de la grotte d’Isturitz », Académie des Inscriptions et des Belles Lettres, séance du 22 janvier 1933). 

Lame osseuse montrant une femelle néanderthalienne   (Grotte d’Isturitz, période magdalénienne)

     Une corrélation fossile semble donc envisageable sur une même zone géographique (Isturitz et Sare) entre les cavités souterraines hantées par les laminak et les sites archéologiques de dépôt d’os durant la période moustérienne (Néanderthal) et magdalénienne (Cro-Magnon). Nous ne possédons pas encore les outils statistiques nécessaires pour confirmer ou infirmer ce lien, mais nous pouvons simplement constater une coïncidence intrigante entre deux « groupes humanoïdes » (néanderthaliens/cro-magnon et laminak) qui auraient hanté un même foyer d’occupation (Isturitz et Sare).

     Dès le Paléolithique tardif, les Cro-Magnons sont associés à la culture du mégalithe – le fameux essor du mégalithisme (dolmens, menhirs, tumulus), dont les traces sont encore très présentes sur le territoire basque. Or, fait curieux, les laminak sont réputés construire des dolmens : le Lamiarri (pierre des Lamiñak) d’Arizkune, le dolmen de Gasteynia (Mendive) ou bien de Bera (Navarre espagnole).

Laminak et cagot : à l’écart du village

Ayant des accointances avec les populations néanderthaliennes et cro-magnonnes, les laminak, paraissent, selon la légende, bien plus civilisés que ces peuplades préhistoriques. Peuvent-ils être associés, contre toute attente, aux énigmatiques cagots ?

     D’abord, les laminak partagent une même habileté dans l’artisanat du bois que celle attribuée aux cagots, parias de France. Plusieurs récits décrivent comment ils construisirent en l’espace d’une seule nuit un édifice, tels le pont de Licq, les maisons-fortes Donamartia (xive siècle) à Lecumberry ou Lastaunea à Ispoure, l’église d’Espès ou d’Arros, des maisons (ferme Larramendia à Juxue, maison Gentein à Ordiarp), un moulin comme à Lacarry ou un dolmen comme à Mendive. Pour se venger d’un paysan, les laminak pouvaient couvrir son champ, toujours en une seule nuit, de blocs de pierre énormes.

     Ensuite, sur le territoire basco-béarnais, les cagots vivent comme les laminak dans un même espace toponymique méprisé par la population basque : pont spécifique, fontaine à l’écart et église différenciée.

Cagots et laminak : deux peuples à l’écart du village

Pont des cagots (Campan)                       Pont des laminak (Licq-Athérey)

 Fontaine des cagots (Arthez-De-Béarn)        Source des laminak (Camou)

 Eglise des cagots (Ayzac)                   Eglise des laminak (Espès)

         Maison des cagots (Saint-Savin)             Maison Gentein (Ordiap)

Relevés toponymiques associant cagots et laminak

 Petit peuple Ponts Fontaines Eglises Maisons
  Laminak  Licq-Athérey,   Camou  Espès, Arros  Juxue, Ordiarp
  Cagots  Campan  Arthez-De-Béarn, Hagetmau, Saint-Léger-de-Balson  Ayzac, Aucun, Lourdes  Saint-Savin, Arbéost, Esquièze

Conclusion

     Quel est donc la nature exacte de ce mystérieux peuple caché ? Des créatures purement mythiques du folklore basque à l’exemple du Tartaro, d’Anxo ou de Mari ? Ou plus simplement, sur le versant biologique, des Homo sapiens possiblement issus de populations reliques de l’Homme de Neandertal ou bien de Cro-Magnon, et qui auraient vécu de manière élusive dans les grottes basques ? Existe-t-il une passerelle entre les laminak (documentés par les contes) et les cagots (sourcés par l’Histoire) ?

             Les laminak semblent avoir disparu assez récemment, si l’on s’en réfère au folklore basque. Il est pertinent de remarquer comment plusieurs légendes – indifféremment du XIXe siècle ou du XXe siècle – font état des laminak comme appartenant à un passé très proche, mais désormais révolu. Leur disparition est expliquée soit par l’ère industrielle (par exemple le développement des manufactures d’armes de la ville d’Eibar ou bien le développement du chemin de fer à Saint-Jean-Pied-de-Port), soit par les avancées de la christianisation : les laminak auraient disparu des environs à cause des Processions, des Rogations, du son des cloches de l’église ou de la construction d’un ermitage ou d’une chapelle.

     Toutefois, José Miguel Barandiarán (Dictionnaire illustré de mythologie basque, 1972) signalait que jusqu’à une époque relativement récente, certaines personnes continuaient à croire en l’existence des laminak. Ces croyances prenaient l’aspect d’un compromis que résumaient bien deux proverbes basques bien rudes : « tout ce qui a un nom doit exister » ; « on ne doit pas croire qu’ils existent ; il ne faut pas dire qu’ils n’existent pas ». Des offrandes de nourriture étaient offertes aux laminak : gâteaux de maïs, bouts de jambon, verres de cidre laissés le soir dans la cuisine, terrine de lait ou de caillé que les bergers déposaient dans certaines grottes tenues secrètes, aliments que les paysans plaçaient à la limite de leurs champs en guise de propitiation.

Le prêtre José Miguel Barandiarán devant un menhir

     De son côté, Xavier Ravier (Le récit mythologique en Haute-Bigorre, Editions du CNRS, 1986), grand spécialiste du folklore, a également dans son livre montré le parallèle entre les fées landaises, les hadas de Bigorre et les laminak du Pays basque. Pour lui, les grands mythes de la Bigorre et du Pays basque sont identiques. Cela témoignerait de la cohérence d’un corpus mythologique pyrénéen appartenant à une même aire culturelle qui s’étendrait des contrées pyrénéennes et sub-pyrénéennes et de l’Atlantique jusqu’au bassin supérieur de la Garonne. En effet, la plupart de ces récits se développent autour de la même trame. Certains, comme celui de la lamina séquestrée et du lait sur le feu, se retrouvent à l’identique. Selon Isaure Gratacos (Femmes pyrénéennes, Mémoires Traditions Grand Sud, Toulouse, Privat, 2003), « les hadas sont apparemment la version gasconne des laminak basques ». Elle estime que l’ethnie basque et l’ensemble commingeois et couseranais ont la même origine et que « les diverses colonisations romaine, wisigothe, franque, n’ont pas détruit le vieux fond coutumier qui est resté inchangé […] jusqu’à la fin du XVIIIème siècle. » Remarquant que les plus vieilles variantes des légendes du Comminges et du Couserans se rapprochent des légendes basques des laminak, elle fait remonter leur origine aux variantes basques.

Conférence donnée par Claude Labat, historien, spécialiste et chercheur de la mythologie basque et pyrénéenne;

     Le petit peuple a déserté nos campagnes, pour des raisons diverses : ces créatures sont tantôt chassées (on les enferme dans leur grotte on y met le feu), tantôt humiliées (plusieurs contes relatent des mauvais tours joués au petit peuple), le plus souvent stigmatisées par le christianisme (quand sonne l’angélus, le petit peuple fuit). Des causes naturelles ont pu aussi être argumentées, comme l’inondation de leurs grottes.  Le petit peuple est parti, et les Hommes le regrettent car ils se retrouvent bien seuls. A qui demander bonne fortune ou bien une guérison miraculeuse ?

     En France, discrètement, une pratique a survécu, l’arbre à loques, témoignage directe des relations entre les hommes et le petit peuple… Ce sont les arbres à clous, ou arbres à loques, que l’on trouve surtout dans le nord de la France. Ce sont des arbres sur lesquels on cloue, ou on attache des vêtements, autant de vœux et de souhaits destinés au « génie » du lieu. Cet ancien culte païen, parfois associé tardivement à des saints, sont censés avoir des pouvoirs surnaturels.

Arbre à loques en mémoire des génies de la terre (Senarpont, 2017)

     Ces arbres à loques sont le témoignage mélancolique d’une communauté préchrétienne désormais oubliée dans les affres du temps, celle du « petit » étudié par le Docteur pyrénéen Raymond Fourasté, reliquat d’une souche néanderthalienne ou cro-magnonne qui aurait survécu jusqu’au début du XIXème siècle au Pays basque (laminak) et dans les Pyrénées centrales (hadas).

2 commentaires

  1. Bonjour,
    Merci pour ces informations. Une remarque peut-être simplette : ce prêtre au nom et au béret basques (à la campagne, le curé était souvent l’intellectuel de service) ne serait-il pas plutôt devant un menhir ? Les dolmens peuvent bien sûr s’écrouler, on en connait, mais on ne voit pas le reste.

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