Le petit peuple belge 1

Le nuton des Ardennes

Marcel le nuton, effigie de la marque de bière belge La Chouffe . A consommer avec modération.

Chers lecteurs de Strange Reality, ma première rencontre avec le nain du folklore belge s’est produite sur la terrasse d’un café parisien, son portrait floqué sur un verre à bière estampillé : « La Chouffe ». Cette bière blonde, d’Abbaye, servie fraîche et à la pinte pour une modique somme en happy hour, a été ma première porte d’entrée vers un monde que je n’estimais pas aussi vaste, aussi ancré dans les traditions belges. Car du nuton, il en question partout dans le plat pays, notamment dans sa partie qui n’est absolument pas plate, c’est-à-dire les Ardennes belges. Ainsi, le petit bonhomme facétieux se retrouve placardé en divers endroits : enseignes de bars, noms d’hôtels, associations municipales, lieux-dits, encarts municipaux, aires de repos, etc.

Diverses représentations du nuton dans la culture belge

Le nuton associé au folklore

     Ces représentations du nuton, semblant de prime abord très hétéroclites, sont pourtant unifiées par la même vision folklorique du nain européen, ancrée dans l’imaginaire collectif à partir de la figure du nain de jardin avec son bonnet et son piolet, qui n’est autre qu’une transcription littérale du Bergleute, nain allemand travaillant dans les mines. Ensuite, les frères Grimm prolongeront cette figure minière avec le conte Nain Tracassin (1812). Enfin, avec Blanche-Neige et les sept nains (1937), Walt Disney livrera l’image définitive du nain, un nain moderne, au gros nez rouge et à l’aspect facétieux.

     Les nains de jardin apparaissent à la Renaissance, d’abord dans la région de Cappadoce en Turquie, où les exploitants des mines inventent des statuettes en bois à l’effigie d’un groupe de personnes pygmées travaillant dans les galeries à leur côté. Déjà, apparaissent les bonnets rouges emplis de paille pour les protéger des éboulis et les vêtements de couleur vive afin d’être repérables sous terre.

     Ensuite, les plus anciens nains de jardin en Europe, conçus par Johann Bernhard Fischer von Erlach entre 1690 et 1695, sont des statuettes en marbre conservées au château Mirabell (Salzbourg, Autriche), rendant hommage aux Bergleutes, un peuple nain des Alpes spécialisé dans le travail des mines.

Représentation du Bergleute, le nain allemand travaillant dans les mines

Les nains en marbre du château Mirabell (1690-1695)

    Enfin, la production industrielle de nains de jardin en céramique est apparue en Allemagne (notamment à Gräfenroda en Thuringe, avec Philipp Griebel et August Heissner vers 1872) et en Suisse au XVIIIe siècle, puis s’est développée en Rhénanie, Alsace, Autriche, au Royaume-Uni en 1847 par Sir Charles Isham, lorsque celui-ci rapporte 21 personnages en terre cuite d’un voyage en Allemagne, et les dispose afin de décorer le jardin de sa maison dans le Northamptonshire.

     En pleine vogue des nains de jardin, les frères Grimm, célèbres conteurs, propose dans Nain Tracassin (1812) de fusionner divers canevas propres à cette figure : le nain colérique, le nain amoureux, le changelin, le protecteur d’un trésor, etc.

Le nain Tracassin (illustration de Walter Crane, 1886)

Vision modernisée du nain Tracassin dans Shrek le troisième (2007)

Ce n’est qu’en 1937 que Walt Disney fera feu de tout bois et livrera dans Blanche-Neige et les sept nains la vision définitive du nain moderne : un mineur simple, facétieux, bonhomme, au grand cœur, affublé d’une barbe blanche et d’un gros nez rouge. Les représentations de nutons d’après-guerre seront très largement influencées par cette figure-somme proposée par Walt Disney.

Le nuton associé aux cérémonies païennes     

Au-delà de ces multiples représentations solidement ancrées dans les esprits belges, la figure du nain occupe une place à part dans les cérémonies païennes belges, figure assez pertinente d’un être à la marge célébré durant la parenthèse du Carnaval. Le territoire belge a un historique dense lors de ces Carnavals et autres Ducasses avec la figure de l’humain difforme, marginalisé ou ensauvagé : là, l’homme-feuille défile avec une massue tel un homme préhistorique (Ducasse de Mons) ; ici, la figure coloniale et désuète du « sauvage subsaharien » (Ducasse d’Ath) ; ou encore les géants Moumouche et Mouchette et le père Hennepin.

Visions du sauvage, de l’homme-feuille et des géants dans les Carnavals belge

Dans tout ce joyeux tohu-bohu festif surnage la figure d’un nain, celle du sotê du Carnaval de Malmédy. Afin de ressembler à un nain sans rétrécir pour autant la taille du masqué, un visage en carton peint a été placé à hauteur des cuisses. Le dessus du corps est entièrement recouvert d’un énorme haut-de-forme. Étant donné que le masqué a les bras coincés sous le chapeau, il se munit de bras artificiels terminés par des mains gantées de blanc, similaires à un autre personnage du Carnaval, le « Longuès-Brèsses ». Le sotê évolue en début de cortège en sautillant et en taquinant les spectateurs au moyen de ses longs bras. Il reste cependant muet. Il porte également un habit à basques et un pantalon multicolore. Son masque d’environ cinquante centimètres de largeur porte une longue barbe crêpue et effilochée. 

Le sotê du Cwarmê (Carnaval) de Malmédy (Belgique)

      Ce travestissement apparaît déjà dans des écrits du milieu du XVIIIe siècle. Il avait pratiquement disparu du Cwarmê en 1920, mais quelques traditionalistes l’ont remis au goût du jour dès les années 1970 et, actuellement, une joyeuse bande de sotês anime le carnaval tous les ans aux côtés du « Trouv’lê » et de la « Grosse Police ».      D’après les paysans de la Renaissance, les sotês sont très petits et basanés, et portent des cheveux longs retombant en boucles crépues. Les grottes des vallées de la Vesdre et de la Hoëgne leur servent d’habitation, à l’exemple du « trou des sotês » dans les grottes de Bévercé près de Malmédy.

Le « trou des sotês » ou « trou des duhons » près de Malmédy (Belgique)

     Mais si le nain belge demeure une figure associée au monde festif et cérémoniel, c’est aussi une créature en lien avec un sentiment religieux plus profond, qu’il soit chrétien ou préchrétien.

Le nuton associé aux cérémonies religieuses

     Le nuton, si on l’admet comme une entité historique et non folklorique, semble avoir connu deux phases dans sa pratique religieuse : d’une part, la pratique d’une religion préchrétienne et animiste influencée par les divinités gauloises ; d’autre part, l’imposition de la religion chrétienne qui tendra à diaboliser leurs pratiques païennes.

    Les pratiques préchrétiennes des nutons semblent liées aux cultes gaulois et gallo-romains, ces peuples étant durablement installés depuis l’Antiquité dans le bassin ardennais afin d’exploiter les mines de fer.

     A Soleilmont, c’est-à-dire « le mont du soleil », un tertre antique était voué au culte d’une idole solaire, qui était peut-être une variante du dieu solaire gaulois, Belenos. Les nutons, appelés curieusement « les gentils », s’y livraient à des libations avant que l’évangélisation de la région ne transforme ce lieu de culte en abbaye chrétienne investie par les moines cisterciens.

Ruines de l’ancienne abbaye de Soleilmont (1239)

A Bourcy, dans le bois jouxtant le village, les nutons adoraient Intarabus, divinité gauloise incarnant la santé et la jeunesse et se présentant sous la forme d’un jeune homme, imberbe, aux cheveux longs, vêtu d’une longue tunique élégante et surmontée d’une peau de loup.

Deux divinités gauloises vénérées par les nutons : Belenos et Intarabus

     Si les nutons étaient en froid avec les Francs chrétiens, ils semblaient entretenir de bien meilleurs rapports de voisinage avec les Celtes et les Gallo-Romains, comme le prouve cette pierre votive antique toujours conservée dans l’église de Celles, et dont la transcription latine donne : « Par suite d’un vœu en l’honneur de la divinité des Neutons, (NEVTTO), Tagausius a élevé cet autel, volontiers et à juste titre ».

Pierre votive antique en l’honneur des nutons (Eglise de Celles)


   

Devant cette inscription énigmatique, notre esprit est assailli par une foultitude de questions :

Qui étaient donc ces nutons qui méritaient l’érection d’une pierre votive ?  Pourquoi les Gallo-romains les trouvaient-ils dignes d’intérêt ?  Ce petit peuple énigmatique avait-il eu des relations saines avec les Gallo-romains ? Connaît-on d’autres sources historiques à leur égard ? Etaient-ils surtout de chair et de sang ? Concrets ? Palpables ?

     Cher lecteur de Strange Reality, nous allons tenter de faire la lumière sur tous ces questionnements fort légitimes dans de futurs articles.

12 commentaires

    1. Merci pour vos encouragements chère Nicole, cinq autres articles sur le sujet vont prolonger l’énigme de ce petit peuple belge. N’hésitez à venir nous rendre à nouveau visite sur Strange Reality !

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    1. Merci Jean Roche pour vos annotations toujours utiles. Oui, dans les représentations artistiques, on peut tout à fait ramener, au coté d’Oligo le Nuton, les fameux Schtroumpfs de ce cher Peyo. Merci pour votre lecture attentive, d’autres articles viendront !

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    1. Merci ju pour votre commentaire enthousiaste. Oui, il va y avoir plusieurs articles à venir sur le petit peuple belge, qui essaieront tous de lever le voile du mystère sur ce dossier.

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