Les nains du Luxembourg

Un nain « folklorisé », à l’apparence proche des nains de jardin, sur une carte postale allemande. Nous en profitons pour vous souhaiter de joyeuses fêtes de fin d’année !

     Chers lecteurs de Strange Reality, que se passe-t-il pour notre petit peuple si l’on ose franchir la frontière luxembourgeoise ? Existe-t-il des récits de nains dans ce territoire de faible envergure piégé entre la France, la Belgique et l’Allemagne, coincé entre le Jura, les Ardennes et la Forêt-Noire ? Deux villages à la frontière de la province luxembourgeoise sont riches d’un folklore nuton : Bastogne connaît au sein de son bois le « lit des nutons », ancien dolmen ; Houffalize abrite un abri sous-roche néolithique connu sous le sobriquet de « trou des nutons ». Je dis « nuton » par commodité, mais le terme le plus approprié pour désigner ce nain frontalier belgo-luxembourgeois serait plutôt celui de« luton ».

Les nains belges et l’alcool : toute une histoire…

     Les traces de ce nain frontalier se retrouvent dans un troisième village à quelques encablures de la frontière luxembourgeoise, Tohogne. L’écrivain Jérôme Pimpurniaux y mène sa collecte d’informations auprès d’un petit garçon : « Je n’en ai jamais vu, et je tiens de mon père, qu’ils deviennent de jour en jour moins communs ; mais mon oncle Léonard en a rencontré un, l’année dernière, à la fête de Tohogne, et m’a fait son portrait. Il n’était pas plus haut qu’une botte de gendarme ; sa tête, couverte de cheveux aussi roides que les poils d’une brosse, était plus grosse que celle de notre bourrique : il avait un nez rouge et épaté, et quand il riait, sa bouche, fendue, jusqu’aux oreilles, montrait deux rangées de dents blanches et longues comme des noisettes franches, ce qui prouve l’habitude de manger de la chair humaine. Comme on était à la saison des grosses nois, il y avait dans les rues du village des amas d’écales, hiv di djèy ; en les voyant, le petit homme ne put retenir une exclamation, et, les prenant pour des casseroles de terre à l’usage d’individus de son espèce, il s’écria : Hi ! lè bê pti potê [« Oh ! les beaus petits pots »] » (Guide du voyageur en Ardenne, 1856).

    Trouvera-t-on dans les récits luxembourgeois les mêmes invariants que ceux du petit peuple belge ? Pourra-t-on relever quelques différences notables ? C’est ce que nous allons voir, chers lecteurs de Strange Reality, dans cet article qui tentera de faire le point sur le petit peuple du Luxembourg.

La collecte folklorique de Nicolas Gredt

Nicolas Gredt, enseignant et écrivain luxembourgeaois (1834-1909)

    

L’écrivain luxembourgeois Nicolas Gredt, dans un épais livre de 700 pages, Sagenschatz des Luxemburgers Landes (1883), consigne plusieurs histoires concernant les nains de sa province. Aux environs d’Useldange, ils étaient appelés « Äestercher » et avaient pour tâche spécifique d’empêcher les enfants de se noyer dans la rivière Atert. Ailleurs, ils étaient connus sous le nom de « Wichtelmännercher », « Heinzelmännercher » ou « Zwergen ». Dans toute la campagne luxembourgeoise, vous trouverez des histoires de petites maisons ou de passages souterrains où aucun être humain adulte ne pouvait séjourner, tout au plus un enfant de trois ou quatre ans.

     De nombreux nains auraient vécu dans les environs de Mersch, près d’Angelsberg, Schoenfels et Reckange. On dit qu’ils ont aidé les bonnes personnes et joué des tours aux mauvaises. Ceux qui ont vu les nains rapportent qu’ils portent un grand chapeau de paille et ont toujours une pelle ou une houe avec eux. Sinon, ils sont habillés comme des humains. Leurs habitations étaient profondément enfouies dans le sol des montagnes et étaient reliées par des passages. À Reckange, on avait trouvé un puits qui avait été construit par les nains. Il était si profond que même après trois jours, les habitants du village ne l’avaient pas rempli de pierres.

     Toutes les histoires collectées par Nicolas Gredt évoquent la relation ancestrale, souvent harmonieuse, parfois conflictuelle, entre les humains et les nains, qui se solda pourtant par la lente et inéluctable disparition du petit peuple. luxembourgeois.

Un nain protecteur et bienveillant

     Il y a longtemps, à Reckange près de Mersch, vivait un garçon dont le père était mort. Il vivait seul avec sa mère dans une petite ferme. Ils avaient beaucoup de travail et leur cheval les aidait à labourer et à semer les champs. Un jour, cependant, l’animal est tombé malade et est mort la nuit même. Comme le garçon et sa mère étaient des gens pauvres, ils ne pouvaient pas s’offrir un nouveau cheval.

     « Va chez mon frère qui vit à Rollingen », dit la femme à son fils. « Dis-lui de te prêter un cheval ». Et donc le garçon est parti à pied vers Rollingen. Lorsqu’il y est arrivé, il s’est plaint à son oncle de leur malheur. Mais l’oncle était un homme égoïste. « Ne pense pas que je te prêterai un de mes chevaux. J’en ai besoin moi-même ». Triste et désespéré, le fils est rentré chez lui. A mi-chemin de la maison, le garçon a rencontré un nain. Il lui a demandé pourquoi il était si triste et déprimé. ̎Notre cheval est mort. Nous sommes pauvres et nous ne pouvons pas en acheter un nouveau. Et notre oncle de Rollingen ne veut pas nous prêter un de ses chevaux. Nous ne pourrons jamais ensemencer nos champs. J’ai peur que nous mourions de faim cet hiver ». Le nain a réfléchi un moment et a répondu : « Rentre chez toi, achète des graines et demande à ton voisin si tu peux utiliser sa charrue. Mettez tout ça dans votre champ. Je m’occupe du reste ».

     Le garçon se dépêcha de rentrer chez lui, acheta des semences, prit la charrue du voisin et mit tout sur le terrain comme l’avait demandé le nain. Le lendemain matin, il se rendit au champ : il avait été labouré et semé. Le garçon mit donc les semences et la charrue dans chacun de ses autres champs jusqu’à ce qu’ils aient tous été travaillés. Cet hiver-là, ils n’ont pas souffert de la faim.

Zwergkönig und sein Gefolge, lithographie de Fritz Rehm, 1915, conservée à Munich.

    On dit que des nains vivaient entre Ersingen et Medingen. En hiver, les petites gens venaient à Medingen la nuit et battaient le grain dans les granges. Après le travail, ils emportaient une poignée de céréales chez eux.

Un jour, un fermier est entré dans son champ avec sa charrue. C’était dans une zone où l’on disait que les nains avaient leurs maisons souterraines. Ce devait être le jour de la cuisson, car tout à coup, le fermier a entendu une voix qui appelait de sous la terre : « Je veux du gâteau ! ». Puis d’autres voix se sont élevées : « Moi aussi ! Moi aussi ! ». Le fermier n’a pas pu résister et a également crié « Moi aussi ! ». Lorsqu’il est retourné au champ après sa pause déjeuner, il a trouvé un morceau de gâteau sur sa charrue.

Les grottes de Mamer, où sont censés avoir habités les nains

     On dit que des nains vivaient aussi dans la région de Mamer et Kehlen.
Une année, il avait fait particulièrement sec et la plupart des sources s’étaient taries. C’était un gros problème pour les agriculteurs : sans eau, aucune plante ne pouvait pousser. Et sans plantes, pas de céréales, sans céréales, pas de farine et sans farine, pas de pain. Les gens avaient faim. Le peu de pain qu’on pouvait trouver était cher.

     Au cours de l’hiver de cette année-là, un homme rassembla toutes ses pièces et partit à Kehlen pour acheter du pain. Le soir, il est rentré en trottinant tristement dans une épaisse couche de neige. Il n’avait pas pu acheter de pain dans tout Kehlen. Il n’avait pas eu assez d’argent. Peu de temps après avoir traversé la « Kuelebaach », il a entendu un bruit terrible et de fortes détonations. En face du Katzenfelsen, près du Goldberg, il a vu un grand four. Des ombres se déplaçaient autour du poêle. C’étaient des nains qui vivaient à proximité. Silencieusement, l’homme s’est rapproché. Les nains transformaient un énorme tas d’or en pièces d’or. « Quelle chance ! » se réjouit l’homme, qui se lamente ensuite sur son malheur auprès des petits hommes. Eux, ayant pitié de l’homme, lui permirent de prendre autant de pièces d’or qu’il en aurait besoin. Les poches pleines, l’homme se retourne pour remercier nains, mais ils avaient cependant disparu, ainsi que leur four.

Un nain farouche et malveillant

     Peu relevé dans les récits belges ou français sur la question, le nain luxembourgeois peut se montrer bougon, sauvage et même malveillant envers son frère humain.

La campagne de Niedfeurlen, où les nains creusaient leurs galeries souterraines.

     À Niederfeulen, les nains vivaient profondément sous terre. Ils n’étaient pas plus grands qu’un enfant de huit ans. On ne les voyait jamais le jour, ils ne sortaient que la nuit. Et ils pouvaient courir vite ! Aussi rapide qu’un cheval de course. Ils ont aidé les gens qui étaient gentils : Ils filaient et labouraient dans les champs. Personne ne les a jamais vus au travail. Mais si quelqu’un leur faisait du mal, ils les ont volés et ont ramené le butin dans leurs grottes. Un jour, un homme a vu un nain voler une miche de pain. Lorsque l’homme a essayé de l’arrêter, celui-ci a commencé à le griffer au point que l’homme a eu peur pour ses yeux. Après cet incident, les habitants de Niederfeulen ont craint les nains et leur ont donné tout ce qu’ils pouvaient.

     Il y a longtemps, un garçon de Bollendorf devait garder les vaches de l’autre côté de la Sûre. Cependant, il n’avait pas du tout envie d’effectuer son travail et l’a donc mal fait. Il sortait les vaches de l’étable beaucoup trop tard et les ramenait trop tôt dans la soirée. Les vaches ont beaucoup souffert. Un jour, alors que le garçon se trouvait dans le pâturage avec ses vaches, une vache blanche aux cornes dorées sortit de la forêt et rejoignit les autres vaches. Lorsque le garçon a essayé de ramener ses bêtes à la maison, elles se sont arrêtées et n’ont pas voulu quitter le pâturage. Peu importe ce qu’il faisait, le garçon ne pouvait pas chasser la vache blanche aux cornes d’or. Il a attendu et attendu, mais la vache est restée jusqu’au coucher du soleil. La même chose s’est produite les jours suivants. Déterminé à résoudre le mystère de la vache blanche aux cornes d’or, il suit un soir l’animal dans la forêt. Ils marchaient entre les rochers et à travers les haies. Après un moment, il a vu la vache courir dans une grotte. Peu de temps après, un affreux nain est sorti de la grotte. « Qu’est-ce que tu veux ici ? » a grogné celui-ci. « C’est votre vache ? » a demandé le garçon de façon grossière. « Je l’ai gardée assez longtemps sans être payé. Vous devriez me payer pour mon travail ! ». Le nain se mit très en colère : « Petit effronté ! Ma vache n’a pas du tout besoin d’être gardée. Elle a rejoint vos vaches dans le pâturage parce que vous ne vous occupez pas correctement de votre troupeau ! ». « Tu veux être payé ? » s’écria le nain. « Je te donnerai ton salaire ! » ajouta-t-il en jetant de l’or et de l’argent au garçon. Lorsque le garçon est arrivé chez lui, il s’est avéré que les pièces n’avaient plus aucune valeur.

La disparition des nains, méprisés par les humains  

    Ce canevas du déclin de la communauté marginale, omniprésente chez le petit peuple belge, se retrouve en sourdine chez les nains du Luxembourg. Offusqués par les humains qui leur jouent un mauvais tour, ils décident de ne plus se montrer.

Bech-Maacher et ses collines, domaine viticole associé jadis aux nains.

     À Nennig, de l’autre côté de la Moselle, près de Bech-Maacher, il y avait une colline appelée « Wichtelknäppchen ». Un soir, c’était un samedi de foire, une femme a apporté sa nourriture à ses hommes qui travaillaient sur la colline. Elle avait sorti le gâteau de foire du four une heure auparavant, et la merveilleuse odeur chaude pouvait être sentie de loin. Lorsque la femme a atteint le sommet de la colline, elle a vu de petits nains sortir la tête du sol et appeler : « Faites-nous un gâteau aussi ! Faites-nous un gâteau aussi ! ». La femme s’est arrêtée, a regardé les nains et a répondu : « D’abord, vous me faites un gâteau ! Quand fêtez-vous la foire ? ». Cela a beaucoup ennuyé les petits bonhommes. À partir de ce moment-là, on n’a plus jamais vu les nains à Nennig pendant la journée. Et la femme avait disparu.

     Il y a longtemps, un nain travaillait comme ouvrier agricole dans une étable. Assis en haut de la ferme du toit, il observait toujours tout très attentivement, ne rouspétait jamais et terminait toujours son travail à temps, comme prévu. Quand le fermier est venu à l’écurie le matin, le mâle était en train de peigner les chevaux. Dès que le fermier l’a aperçu, il a disparu dans le grenier.

     Le fermier était heureux de l’aide apportée par le nain. En retour, le fermier a laissé toutes les portes de la ferme ouvertes le soir et a préparé plusieurs assiettes de nourriture pour la petite créature. Après le repas, le nain a disparu dans sa cachette. Au cours d’un hiver particulièrement froid, les villageois ont eu beaucoup de pitié pour le nain. Ils lui ont donc fabriqué des vêtements et les ont mis à côté de la nourriture. Quand le petit homme vit les vêtements, il fut effrayé et pensa : « Est-ce que c’est censé être ma récompense pour mon travail ? N’a-t-on plus besoin de moi ? ». Les larmes aux yeux, il a disparu et on ne l’a plus jamais revu.

~

     Si nous connaissons bien le sort réservé au petit peuple belge, qui disparaît au même titre que les nains du Luxembourg, que se passe-t-il chez les voisins allemands ? Le massif schisteux rhénan réserve-t-il un autre sort plus enviable au petit peuple germanique ?

 Malheureusement, l’histoire semble invariablement se répéter : d’une part, en Westphalie, les duttens de la forêt de Minden, un ancien peuple païen de petite taille, périt de façon misérable une fois les germains implantés dans leur région et leur forêt déboisée ; d’autre part, les Bergleutes de la Forêt-Noire, après avoir toléré un temps les humains, désertent leurs galeries souterraines mises à mal par les nombreuses mines.

Perkeo a vraiment existé, (né Clemens Pankert 1702-1735) il fut un nain devenu le bouffon de la cour de  Charles III Philippe du Palatinat à Heidelberg. Il est devenu une mascotte non officielle de la ville et de la région de Heidelberg 

     L’écho des nains sur le territoire allemand n’est alors plus que fictionnel et des illustres auteurs se chargent de narrer leurs derniers exploits : les frères Grimm avec le Rumpelstilzchen (Contes de l’enfance et du foyer, 1812) et Victor Hugo avec le personnage historique de Perkeo d’Heidelberg (L’Homme qui rit, 1869). Triste sort réservé aux peuplades naines de la vieille Europe, qu’elles soient françaises, belges, allemandes ou luxembourgeoises. « Le grand Pan est mort », la naïveté primordiale du monde des nains ne résiste pas à la lente et inexorable industrialisation de notre époque contemporaine.

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