Retour sur la bête de Belleville

Les primates alpins, du dryopithèque fossile au morfallat du folklore

     Après le précieux témoignage de Marion sur un mystérieux lutin de la Haute-Savoie (voir l’article « Témoignage : Le nain velu de Morillon »), Florent a poursuivi son enquête de terrain dans le massif alpin en collectant un nouveau témoignage en Savoie (voir l’article « Témoignage : La bête de Belleville »). Un retour sur ce curieux « homme-nasique » nous permettra d’explorer le répertoire fossile pyrénéen et alpin qui comprend en son sein quelques exemplaires intéressants de « singes archaïques », dont la riche lignée hominoïde des Dryopithecinae.

 La découverte fossile du dryopithèque

     Les « singes sans queue », les premiers Hominidae, migrent depuis l’Afrique vers l’Europe il y a 17 millions d’années à la faveur de la collision des plaques arabo-africaine et eurasiatique. La lignée dryopithèque (Dryopithecus) s’épanouira alors en Europe (Pyrénées, Alpes, Macédoine, Balkans, Turquie) au cours du Miocène supérieur, de 15 à 8 millions d’années avant notre ère.

     Le genre dryopithèque comprend différentes espèces, dont Dryopithecus fontani, défini par Édouard Lartet en 1856 à partir d’un fossile découvert à Saint-Gaudens (Haute-Garonne). Le nom du genre (« singe des chênes » en grec) fait référence à des gisements de bois fossiles découverts dans les Pyrénées et considérés comme contemporains. Le nom de l’espèce a été donné en hommage au docteur Fontan, le naturaliste amateur qui découvrit le fossile. Par la suite, de nombreux restes furent découverts dans l’Ancien Monde et permirent de définir D. cautleyiD. chinjiensisD. frickaeD. pilgrimiD. punjabicusD. sihongensis et D. sivalensis.

     Le grand savant du XIXème siècle Albert Gaudry trouvait déjà remarquables les similitudes entre ce groupe d’hominoïdes et les humains : « Le dryopithèque était un singe d’un caractère très élevé. Il se rapprochait de l’homme par plusieurs particularités. Sa taille devait être à peu près la même ; ses incisives étaient petites ; ses arrières-molaires avaient des mamelons moins arrondies que dans les races européennes, mais semblables aux mamelons des molaires d’Australiens ; on a supposé que la dernière molaire poussait après la canine, comme la dent de sagesse chez l’homme […] » Albert Gaudry, Le dryopithèque, Librairie Polytechnique Baudry et cie, Paris, 1890. p. 137.

Mandibule du Dryopithecus fontani (d’après Edouard Lartet, 1856)

     le dryopithèque a longtemps été considéré comme un ancêtre potentiel de l’homme moderne mais, à l’heure actuelle, d’après les dernières analyses ADN, de nombreux chercheurs considèrent que la lignée européenne des Hominoïdes du Miocène s’est éteinte sans descendants (dryopithèque, oréopithèque) ou bien a évolué vers les ponginés (ouranopithèque) plutôt que vers les homininés (chimpanzés et hommes).

     Sait-on, par l’étude minutieuse des fossiles, quel était la spécificité profonde de ce genre Dryopithèque ? Florence Kalfoun et Cyril Langlois tentent de répondre le plus pertinemment possible à cette épineuse question :

Pierolapithecus catalaunicus, un dryopithèque découvert en Catalogne, combine une face qui rappelle celle des grands singes avec un profil du museau plus allongé, qui évoque plutôt les Hylobatidés ou des fossiles plus primitifs. C’est pourquoi il serait « un bon prototype des premiers grands singes »

Florence Kalfoun et Cyril Langlois, « Pierolapithecus catalaunicus et les anciens représentants des Hominoïdes », site Internet Planet-Terre, 2004.

Restes fossiles postcrâniens de Pierolapithecus catalaunicus (2002)

 Le « pif » des hommes sauvages alpins


Extrait des Aventures de Tintin Vol 714 pour Sidney (Hergé, 1968)

      Le nez très proéminent, gonflé, bizarre, décrit par notre témoin Delphine T. comme « un nez de nasique », qui nous semblait de prime abord extravaguant, pourrait peut-être être rapproché des « museaux allongés » qui étaient la spécificité du genre fossile Dryopithèque. Ce nez proéminent propre à l’homme sauvage, cette protubérance nasale, cette espèce de rostre est repris au Moyen-âge sur de nombreux masques rituels médiévaux, notamment ceux représenté dans une description du fameux Bal des Ardents organisé par Charles VI en 1393 ou encore ceux du défilé des «Tschäggätta» du Carnaval de la vallée du Lötschental en Suisse.

Le morfallat d’Allevard

     Un conte folklorique du Dauphiné, présentant des hommes sauvages en tant que primates archaïques, semble tisser des liens avec le portrait-robot de la bête de Belleville. Passons le relais à la légende pour qui nous contera l’histoire du morfallat d’Allevard :

     « Pour un solide bûcheron, c’était un solide bûcheron le père Bourne ! Un grand gaillard, costaud, avec sa tête bien sur les épaules. Pas un gars à faire n’importe quoi. Pour sûr qu’on l’appréciait dans la région d’Allevard ! C’était un dauphinois bien équilibré, qui avait la confiance de tout le monde. Et pourtant, lorsqu’il raconta son aventure, il ne rencontra qu’une incrédulité générale. Incrédulité, vraiment ? Allez savoir ! Dans le fond, je crois même que bon nombre de dauphinois n’ont mis en doute son récit, mais personne alors n’aurait osé l’avouer ! Il avait vingt-cinq ans à l’époque le père Bourne, quand survint cet épisode qui bouleversa sa vie. Il s’apprêtait à épouser une fille de Cerison de Sailles. Et c’est précisément en revenant de lui rendre visite, un soir, que l’incident est arrivé…

     Mais avant de vous conter l’histoire qui bouleversa tant le bûcheron dauphinois, il faut dire que depuis plusieurs siècles circule dans le pays d’Allevard une légende qui pourrait bien présenter un fond de vérité. Les vieux dauphinois de la région en ont entendu parler dans leur jeunesse. Figurez-vous que comme l’Himalaya a son Homme-des-neiges, cette région possédait son propre yéti, le morfallat. Selon la tradition orale, d’énormes créatures poilues étaient aperçus de temps en temps sur les versants escarpés, marchant avec la même aisance qu’un homme. Ces monstres habitaient paraît-il les montagnes de Saint-Pierre d’Allevard, où ils auraient vécu en société organisée. Les mâles étaient d’une force herculéenne, et les empreintes laissées dans la neige pouvaient contenir deux fois un pied humain.

Le pays d’Allevard, ici jusqu’au 18ème siècle, dominait l’exploitation minière et une agriculture de subsistance.

     Mais il est temps maintenant de vous narrer l’extraordinaire aventure du bûcheron. D’ailleurs, laissons-lui le soin de nous la conter lui-même… C’est le grand-père de notre ami Monsieur Lucien Tissot, du Cheylas, qui a recueilli ce témoignage à la fin du siècle dernier, de la bouche-même du père Bourne, alors que ce dernier arrivait à la fin de sa vie et affirmait toujours avec véhémence l’authenticité de son récit. Voici ce qu’il racontait :

     « Je n’avais jamais cru aux morfallats, estimant que ces contes à dormir debout ne pouvait relever que d’une sotte superstition entretenue par de vieux radoteurs. J’avais, du reste, d’autres pensées ce soir là : il y avait déjà quatre mois que je venais voir ma « future », et le chemin n’avait plus de secrets pour moi. La lune éclairait les arbres comme en plein jour. Il faisait beau, j’allais être de bonne heure à la maison. Pas de doute, la vie était belle, l’approche de mon mariage avec Adrienne me rendait tout joyeux…

     Et c’est alors que cet énorme être velu apparut. Il n’y avait pas deux minutes que je venais de m’engager sur le chemin du Faye, à peine avais-je dépassé le moulin que l’animal sortit de je ne sais où. On aurait dit un géant couvert de poils. Paralysé par la peur, je n’eus aucun geste de défense lorsque le morfallat s’approchant, me saisit comme un fétu de paille pour me charger sur son épaule comme un vulgaire sac de son. J’ai du perdre connaissance aussitôt, vaincu par tant d’émotions ».

La  » bête de Belleville » par Philippe Coudray

    

Bouleversé, le père Bourne enchaîna devant son auditoire attentif, pendant que le feu de bois crépitait dans la cheminée :

     « Lorsque j’ai retrouvé mes esprits, j’étais à terre. Dans la pâle lumière du jour naissant, je distinguais plusieurs créatures assises autour de moi qui bavardaient de façon inintelligible. Il y avait surtout un mâle qui mesurait pas moins de deux mètres et demi et qui devait peser dans les deux-cents kilos. Ces singes avaient une  face presque humaine. Quand ils se mettaient debout, leurs mains tombaient à hauteur de genoux. Leurs corps étaient recouverts de poils bruns et longs. Une jeune femelle avait une poitrine qui aurait pu faire pâlir d’envie bien des femmes de chez nous, si soucieuses de leur féminité.

     A vrai dire, je n’ai jamais été maltraité par les morfallats pendant les quelques heures en leur compagnie. Je crois qu’ils me craignaient. Ayant tenté d’émettre quelques paroles, j’ai eu la surprise de les voir se mettre à genoux, en poussant de petits gémissements plaintifs.

     C’est grâce à ma pipe que je dois ma libération. Un mâle me l’arracha violemment de la bouche pour la croquer. Ceci a du provoquer la jalousie des autres bêtes. Une bataille terrible à coups de poings s’en suivit, semant la pagaille dans le clan : c’est à la faveur de cet incident que je pus m’échapper et vous conter cette aventure que personne n’a cru… »

     Au cours des siècles, de nombreuses personnes auraient aperçu des morfallats. Mais comme le rapportait le père Bourne lui-même : peu de gens aiment à conter un évènement qui risque de les faire passer pour des cinglés » Lucien Tissot, Us et coutumes du Dauphiné, 1890. pp. 53-54.

 Un mystérieux primate alpin

    Qu’est-ce donc, en définitive, que cette énigmatique bête de Belleville ? Une simple hallucination visuelle ? Un terrible croquemitaine de ces contes alpins racontés au coin du feu ? Ou bien un authentique homme-singe ?

     Les montagnes françaises (Pyrénées, Alpes) abriteraient-ils une espèce de nasique, un gros nez, un homme-singe d’envergure plus imposante que notre « petit peuple », un géant sauvage à toison blanche, grise ou rousse, dont l’identification zoologique semble encore bien mal aisée, à l’endroit-même où le folklore alpin (Morfallat) et pyrénéen (Simiot) le mentionnait très sporadiquement. Se pourrait-il que cette forme simienne, très bestiale et archaïque, ait sa correspondance fossile avec les singes archaïques du Miocène, à savoir les dryopithèques du répertoire pyrénéen (Fontani) et alpin (Carinthiacus) ?

     Malgré les nombreuses zones d’ombre autour de cette bête, les masques rituels médiévaux du bal des Ardents et de la vallée du Lötschental, les récits populaires sur le morfallat d’Allevard et le répertoire fossile du genre Dryopithèque nous mettent sur la voie d’une énigmatique survivance d’un singe archaïque au cœur du massif alpin.

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