Basajaun, le seigneur de la forêt basque 2

     A partir d’une entêtante enquête folklorique (voir le premier article sur le « Basajaun, le seigneur de la forêt basque », le désir était grand de poursuivre l’enquête sur le mystérieux Basajaun du Pays basque. Hanté par les récits oraux aux alentours de la chapelle Saint-Sauveur, je suis retourné sur le terrain en plein cœur de la mythique forêt d’Iraty.

La profonde et sauvage forêt d’Iraty (2007)

  1. Le bas-relief de Saint-Engrâce

     Ma mémoire s’efforce alors de sauver des souvenirs épars d’Avril 2008, lorsque nous montâmes une expédition à la recherche de l’homme sauvage avec mes compagnons d’infortune Léo Ponge, Philippe et Jean-Luc Coudray. Après une première journée de recherches infructueuses, nous décidâmes au plus vite de ne pas perdre bêtement la seconde journée d’exploration à s’embourber dans la glaciale forêt, et nous nous embarquâmes vers un repérage photographique de la chapelle Saint-Engrâce, charmant édifice roman du XIème siècle bâti à une poignée de kilomètres de la forêt d’Iraty.

Léo Ponge sur le seuil de la chapelle de Saint-Engrâce

     Une surprise semblait nous y attendre… Une fois arrivés au sein de la chapelle de Saint-Engrâce, notre attention se portât sur un bas-relief qui ornait la base d’un des piliers centraux du bâtiment. Au voisinage d’autres têtes grotesques, tantôt humaines, tantôt bestiales, représentant souvent des loups, des aigles et même un éléphant, nous avons pu découvrir une étrange statuaire.

Bas-relief de la chapelle Saint-Engrâce

   Une analyse un peu plus poussée de cette figure montre qu’elle ne représente ni un humain, ni un singe. Les traits physionomiques les plus marquants sont les suivants :

  • Une arcade sourcilière proéminente.
  • Des yeux enfoncés dans leurs orbites.
  • Un front fuyant, donnant sur une chevelure qui prend racine à la base des sourcils.
  • Un nez retroussé.
  • Une large bouche fendue.
  • Une absence presque totale de menton.

   Toutefois, cette gravure pourrait aussi représenter une vision quelque peu décollée de la réalité, comme le montrerait sans aucun doute les autres figurations présentes dans cette même chapelle : un éléphant représenté comme un imposant quadrupède la bouche grande ouverte et la langue pendante, regarde Salomon et la Reine de Saba en plein ébat ; une série de centaures, réputés pour être constamment ivres et portés sur la luxure, voisinent avec de sages apôtres. La chapelle de Saint-Engrâce est emplie de ces représentations monstrueuses, de ces visions de cauchemar.

   Au Moyen-âge, les paysans dans cette vallée ne sachant ni lire, ni écrire, les bas-reliefs et frises relataient des évènements historiques, bibliques ou incarnaient des moralités, ce qui donnait une véritable éducation à l’image avant l’heure. Le bas-relief de Saint-Engrâce, représentant une figure monstrueuse à mi-chemin entre l’homme et le singe, pourrait donc être une de ces moralités, une incarnation symbolique de la bestialité humaine. Seul une confrontation avec deux autres représentations pourrait lui donner plus de sens, tout en nous confortant dans notre fragile hypothèse de départ : la coexistence dans cette vallée des Pyrénées, jusqu’à une époque tardive, de l’homme moderne et de l’homme sauvage.

Représentation du néanderthalien de la grotte d’Isturitz, d’après Bernard Heuvelmans, « L’énigme de l’homme congelé »,  L’homme de Néanderthal est toujours vivant, Editions Plon, 1974

   Dans la grotte d’Isturitz, distante d’à peine soixante-sept kilomètres de la chapelle Saint-Engrâce, une peinture rupestre de l’époque moustérienne représente un homme de Néanderthal. Les mêmes constantes, à travers les âges, se dégagent de ces deux représentations : le nez retroussé, l’arcade sourcilière proéminente, la bouche fendue, les yeux enfoncés dans les orbites, l’absence de menton, le front fuyant ; un portrait-robot de plus en plus fin de notre cousin le plus discret, l’homme sauvage, se dresse enfin.

     Ainsi, par la mise en évidence de ce bas-relief du XIème siècle et sa convergence avec notre objet d’étude, nous estimons que nous ne sommes pas rentrés bredouilles de notre expédition en forêt d’Iraty. Elle a permis de mettre en évidence la coexistence récente de l’homme moderne et de l’homme sauvage dans la vallée de la Soule.

Lettre de Marie Jeanne Koffmann en réponse à l’envoi par Philippe Coudray d’une série photographique sur le bas-relief de la chapelle Saint- Engrâce

Transcription dactylographiée de la lettre manuscrite 

Paris, le 30 Avril 2008.

Cher Philippe,

   C’est avant-hier, en revenant à Paris après une longue absence, que je trouve votre lettre. Merci pour la photo. Elle me paraît très curieuse. Elle représente sans aucun doute un primate, mais lequel ? Au XI° siècle, surtout dans le midi « franco-espagnol » de l’époque, si j’ose dire, on connaissait les singes. Et cette tête me parait plus simiesque qu’humanoïde. Mais il faudrait la voir dans son contexte, connaître l’histoire de la chapelle. C’est un document très intéressant. Le champ de recherche dans ce domaine (les églises, chapelles et autres monuments du Moyen-âge) est inépuisable et nous réserve de grandes richesses.

   Hélas, je suis désemparée en ce qui concerne votre demande. Je n’ai pas le texte lui-même. Je l’avais remis à Natacha avant mon départ pour le perfectionner. Or, Natacha est absente de Paris pour deux semaines, au moins. Mais le premier exemplaire avait été remis à Eric, il y a au moins deux ans (J’avais le deuxième, incomplet). C’est même sur sa demande instante que j’avais traduit cette partie du « Recueil de recommandations pour les groupes de terrain » avant son départ, il y a deux ans, en tout hâte.  

   Je suis désolée. De plus, cette lettre ne va partir avant Vendredi, à cause du 1° Mai !…

Excusez ce griffonnage, c’est la précipitation !

Toutes mes amitiés. Merci pour le document (photo) !

Marie-Jeanne Koffmann

     Cette réponse de Marie-Jeanne Koffmann à l’envoi d’une série photographique du bas-relief nous a été fort précieuse. En effet, elle a mis judicieusement en relief la cohabitation de l’homme médiéval à cette époque avec un petit primate de l’Afrique du Nord, le singe magot (Macaca sylvanus).  Le singe magot, venu de la lointaine Barbarie (Sud de l’Espagne, Maroc), deviendra par la suite l’animal fétiche des montreurs et troubadours à part égale avec l’ours de nos campagnes. Philippe Coudray m’a fait parvenir, par la suite, un comparatif entre le bas-relief de Saint-Engrâce et un singe magot.

     Les dissemblances entre un singe magot et cette figure grotesque ne semblent plus du tout évidentes : toutefois, les yeux de la sculpture sont plus grands, la bouche plus fendue, les oreilles moins pointues.

     Pour ma part, il me semble que la thèse d’une représentation de tête d’homme sauvage sur le bas-relief de Saint-Engrâce peut être soutenue. Néanmoins, il est nécessaire de rappeler que l’art roman ne cherche pas la visée réaliste, et se transmet bien volontiers de génération en génération de sculpteurs par le don artisanal de l’imitation et de la copie. Par exemple, une des premières représentations de cet animal en France a été sculptée au sein de la même chapelle :

Photographie du bas-relief Salomon et la Reine de Saba

(Courtoisie Philippe Coudray, 2008)

     Cette représentation n’échappe pas à un problème fort simple : comment représenter un organe inconnu ? Comment trouver un équivalent à la trompe de l’éléphant africain ? Une langue humaine semble ici la solution envisagée. La vraisemblance a été tenue en échec par le sculpteur roman. Mais est-ce bien à une représentation réaliste de l’éléphant que le sculpteur roman aspirait ? Il semblerait que non, car les bas-reliefs des chapelles romanes ne respectaient ni la perspective, ni les dimensions, et mettaient toutes les figures dans un à-plat, une couche unidimensionnelle, tel une frise ou une bande dessinée. Par contre, ce qui nous étonnera davantage, c’est la langue pendante de l’éléphant, qui a été sculptée à la place de sa trompe. La position de cet animal dans le bas-relief est tout aussi étonnante : il est aux cotés de Salomon et de la reine de Saba, comme le gardien vigilant et l’intrus décomplexé de leurs ébats amoureux. « Devant l’éléphant, sur le coté du chapiteau où il est représenté, un couple nu s’étreint et avant qu’un prude censeur ne le brise d’un coup de marteau l’homme exhibait un sexe qui devait sans doute attirer l’attention autant que la langue de l’animal » d’après Jean Arrouye, « Saint- Engrâce, un bestiaire chrétien ? », dans Figures de l’Art 8, « Animaux d’artistes », collection dirigée par Bernard Lafargue. p. 117..

     La langue pendante, comme se sont aventurés à l’entendre certains commentateurs, pourrait dans ce contexte figurer la luxure, la débauche de cet animal étrange et exotique face à l’acte sexuel. La lecture de ce bas-relief doit être intimement reliée à son époque. Au Moyen-âge, les paysans dans cette vallée de la forêt d’Iraty ne savaient ni lire, ni écrire, et les bas-reliefs et frises relataient ainsi par l’image des évènements historiques, bibliques ou incarnaient des moralités, ce qui donnait une véritable éducation de masse. Le bas-relief pourrait très bien mettre en garde les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle, dont Saint-Engrâce était une étape de montagne, contre les tentations sexuelles inhérentes à de si longs voyages. Un véritable avertissement par le recours à une image symbolique.

     Un roman moderne semble aussi lancer un avertissement aux villageois de Saint-Engrâce : Xan de l’Ours – la légende de l’homme sauvage de Marc Large, Editions Cairn, 2008.. La malédiction de la Soule se poursuit à travers le récit d’un homme ensauvagé qui égorge moutons et bergers aux abords du village de Saint- Engrâce vers la fin du XVIIIème siècle. Entre conte de bergers, serial killer fantastique uetn polar historique en terre basque, le romancier Marc Large mêle astucieusement à travers le canevas folklorique de « Jean de l’Ours » les figures ambivalentes de l’ours, de l’homme sauvage et de l’ermite. Palpitant.

2. Le frontispice de la chapelle de Larrau

     Dans le même esprit que la figure simiesque de Saint-Engrâce, un homme sauvage armé d’un bâton écoté orne le frontispice en bois de l’Eglise Saint-Jean Baptiste de Larrau.

L’Eglise Saint-Jean Baptiste de Larrau et son frontispice en bois

Homme sauvage armé d’un bâton écoté

      Le bâton écoté était déjà présent sur le bas-relief de l’homme sauvage de l’abbaye de Silly Suffolk Church en Angleterre. Le motif du bâton écoté, en fil rouge sur les bas-reliefs médiévaux, nous remet en mémoire l’amas conséquent d’outils retrouvés plusieurs fois en forêt d’Iraty par notre équipe de recherche. Ainsi, en Juillet 2014, notre collègue Philippe Coudray photographia toute une série de bâtons près du Mont Pétrilaré en en plein cœur de la forêt d’Iraty.

Amas de bâtons écotés (Philippe Coudray, 3 juillet 2014)

Un élément de comparaison qui ne peut être ignoré, au sujet de ces étranges bâtons et de leur forme. Ci-dessous, quelques outils en os provenant de la grotte du Renne, à Arcy-sur Cure, en France. Ces outils ont été confectionnés par des néanderthaliens, il y a environ 30 000 ans.

Ces différents outils indiquent le degré de sophistication des néanderthaliens

3. Le mystère Iraty

     Les constructions en bois de la forêt d’Iraty, sommaires, documentés photographiquement par l’extrême diligence de Philippe Coudray, demeurent bien énigmatiques. A qui donc les attribuer ? La plupart de ces structures ressemblent à des amas sans utilité, en dehors des cabanes qui peuvent avoir été construites par des enfants, ou des pêcheurs à l’affut des rivières omniprésentes dans cette forêt. Leur style un peu lâche rappelle certaines structures trouvées en Amérique du Nord, censément appartenir à l’énigmatique hominidé connu sous le terme de « Sasquatch ».

Construction en forme de « teepee » (Philippe Coudray, Expédition en forêt d’Iraty, 2015)

     La question qui se pose est leur origine : humaine ou humanoïde ? La première, composée de rectangles remplis de mousse pourrait être un mélange des deux : frappés par des branches organisées, des promeneurs ont pu prolonger l’ensemble en y ajoutant des rectangles. On est obligé de constater la coïncidence avec le fait qu’on n’en trouve apparemment pas ailleurs (autres régions des Pyrénées, Landes, Massif Central…) et que la forêt d’Iraty comporte un fond légendaire riche concernant l’homme sauvage. Si, malgré tout, ces structures sont toutes d’origine humaine, peut-être existe-t-il une tradition locale, une culture basque consistant à faire du « Land Art » avec des branches ?

(Philippe Coudray, Expédition en forêt d’Iraty, 2015)

     Cette prédilection pour le « Land Art » pourrait être accréditée par le portique trouvé en Espagne au Casas de Irati à côté d’une auberge. Phénomène culturel humain ou œuvre du basajaun ou de son plus petit collègue le laminak? La question reste ouverte.

    A l’intérieur de la petite auberge de Casas de Irati, se tenait une exposition sur la forêt d’Iraty. Un basajaun y était représenté par une main et un pied velus dépassant du feuillage plastifié, et semblant prendre un malin plaisir à nous narguer…

(Philippe Coudray, Expédition en forêt d’Iraty, 2015)

    Le Basajaun existe-t-il ailleurs que dans notre imaginaire collectif ?  En tout cas, au cœur de la forêt d’Iraty, les récurrences du motif de l’homme sauvage alertent le promeneur attentif. Les trois chapelles romanes qui encerclent la forêt d’Iraty ont toutes un historique assez poussé avec l’homme sauvage : la chapelle de Saint-Sauveur abrite la légende du Basajaun et de son chandelier ; l’Eglise Saint-Jean Baptiste de Larrau est ornée d’un frontispice en bois représentant un homme sauvage armé d’un bâton écoté extrêmement bien conservé ; et enfin, la chapelle Saint-Engrâce détient un précieux bas-relief documenté par nos soins et représentant un authentique « homme sauvage ». Les trois chapelles qui encerclent la forêt d’Iraty, territoire du Basajaun, détiennent toutes un artefact en lien avec l’homme sauvage, preuve de sa grande influence dans tout le pays basque. L’enquête reste ouverte à toutes nouvelles pistes…

2 commentaires

  1. Un grand merci pour cet article très enrichissant monsieur Barrère!
    Je me suis aussi intéressé a la question du Basa Jaun et j’en ait ainsi tiré une théorie:
    Pour moi le « Seigneur sauvage » est une créature composite créée a partir de homo Néanderthalensis et Homo Pongoides (qui sont, bien que similaires par leurs anatomies, biens différents).
    Les Basa Jaunaks auraient enseignés l’agriculture aux hommes, On nous apprends que l’agriculture est apparu avec le Néolithique par Homo Sapiens, mais finalement, pourquoi Néanderthal n’aurais pas lui aussi compris les système de culture et entretenu des « Potagers » pleins de plantes comestibles et médicinales ?
    Ci tel est le cas, il aurais très bien pus léguer ce savoir a Sapiens avant de disparaitre.
    Ainsi les populations basques auraient gardés un souvenir de Néanderthal qui se serais confondus avec le temps aux Homo Pongoides (peut-être sont-ils arrivés plus tard ?).
    Sinon la sculpture Simiesque dont vous parlez peut très bien être un Homme Sauvage « Mythifié » a la manière des salamandres représentés dans l’art roman dotés de canines délassantes et d’oreilles (!)
    Pour finir le portrait de la grotte d’Isturitz m’intrigue, Néanderthalien ou Homme Sauvage?, seul la découverte d’un spécimens de ce dernier pourras y répondre… (si on excepte bien sur l’Homme congelé d’Heuvelmans, certainement réel mais invérifiable concrètement).

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  2. Merci pour ce commentaire très pertinent.

    Effectivement, le basajaun se laisse facilement aller au jeu de la corrélation fossile : on pense, à ce titre, aux sites néandertaliens de Sare/Isturitz, assez proches géographiquement de la foret d’Iraty.

    Pour le bas-relief de Saint-Engrace, les lectures possibles sont en effet multiples : singe magot, homme ensauvagé (selon la rhétorique médiévale) ou autre chose de plus concret (biologiquement parlant) ?

    Le mystère demeure…

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