L’homme sauvage et la fête 2

Fêtes de l’ours

     Après un premier article sur l’ancrage historique des fêtes liées à l’homme sauvage, Strange Reality vous propose de poursuivre ce voyage à travers les multiples « Fêtes de l’ours » du territoire pyrénéen.

L’ours de Saint-Laurent-de-Cerdans

     Pour le philosophe Michel Pastoureau, dans son ouvrage phare L’ours, histoire d’un roi déchu (Editions Seuil, 2007), longtemps en Europe le roi des animaux ne fut pas le lion mais l’ours, admiré, vénéré, pensé comme un parent ou un ancêtre de l’homme. Les cultes dont il a fait l’objet plusieurs dizaines de millénaires avant notre ère ont laissé des traces dans l’imaginaire et les mythologies jusqu’au cœur du Moyen Âge chrétien. De bonne heure l’Église chercha à les éradiquer. Prélats et théologiens étaient effrayés par la force brutale du fauve, par la fascination qu’il exerçait sur les rois et les chasseurs et surtout par une croyance, largement répandue, selon laquelle l’ours mâle était sexuellement attiré par les jeunes femmes. Il les enlevait et les violait. De ces unions naissaient des êtres mi-hommes mi-ours, tous guerriers invincibles, fondateurs de dynasties ou ancêtres totémiques.

     Michel Pastoureau retrace les différents aspects de cette lutte de l’Église contre l’ours pendant près d’un millénaire : massacres de grande ampleur, diabolisation systématique, transformation du fauve redoutable en une bête de cirque, promotion du lion sur le trône animal. Mais l’auteur ne s’arrête pas à la fin du Moyen Âge. Inscrivant l’histoire culturelle de l’ours dans la longue durée, il tente de cerner ce qui, jusqu’à nos jours, a survécu de son ancienne dignité royale.

       Le livre se termine ainsi par l’étonnante histoire de l’ours en peluche, dernier écho d’une relation passionnelle venue du fond des âges : de même que l’homme du Paléolithique partageait parfois ses peurs et ses cavernes avec l’ours, de même l’enfant du XXIème siècle partage encore ses frayeurs et son lit avec un ourson, son double, son ange gardien, peut-être son premier dieu.

    Michel Pastoureau a eu le grand mérite, par cet ouvrage dense, de rappeler le rôle crucial de la christianisation dans la dévaluation des valeurs païennes, l’ours étant le paradigme de cette démarche, passant en quelques siècles de divinité naturelle à démon christian, se dégradant même au rang d’animal domestique et d’ours en peluche.

     Jean Paul Mercier, grand spécialiste de l’ours sur le territoire français, rappelle dans son ouvrage Neuf pas sur l’ours (Editions Vox scriba, 2018) le rôle déterminant de la domestication de l’ours à travers les montreurs d’ours dans les campagnes pyrénéennes : « Pendant très longtemps, les montreurs d’ours se faisaient payer pour promener les petits garçons à califourchon sur leur bête. On croyait qu’un enfant qui était monté sur l’ours était délivré pour toujours de la peur. Ailleurs, « neuf pas sur l’ours » guérissaient de neuf maux, dont la rage. Cette vieille superstition était passée dans la langue et l’on disait souvent d’un homme courageux qu’il était monté sur l’ours ».

     Au Moyen-âge, les superstitions liées à l’ours sont relayées par les Carnavals et les charivaris, dont la mythique fête de l’ours de l’Ariège qui a été filmée en ouverture du Retour de Martin Guerre (1982) de Daniel Vigne. L’universitaire Cristina Noacco, auteure du séminaire d’études « L’homme sauvage dans les arts et les lettres » en 2017, qui représente une synthèse quasi définitive sur la question de l’homme sauvage dans la littérature européenne et l’histoire de l’art, s’est intéressée à la portée symbolique de cette fête de l’ours, notamment à travers l’ouvrage-somme L’homme sauvage dans les arts et les lettres (Editions PUR, 2018).

     Cette cérémonie folklorique a traversé les époques et a survécu jusqu’à nous, bénéficiant d’un réel engouement populaire qui ne se dément pas au fil des ans. Le scenario est simple et reprend tous les motifs folkloriques attachées à l’homme sauvage  » traditionnel » de nos campagnes. Un  villageois costumé en ours, est repéré dans la forêt, alors qu’il observe les humains, dissimulé derrière un arbre. Puis il gagne le village et s’ensuit une bataille au cours de laquelle l’homme sauvage/ours se bat avec les hommes de la localité, et en même temps tente de « séduire », de manière assez brutale, les demoiselles qu’il croise sur son passage. Une fois capturé, l’ours est tondu et débarrassé de tous ses poils. Dès lors, il peut être considéré comme un homme, un nouveau membre de la communauté villageoise, tournant ainsi définitivement le dos à la forêt.

     Non loin de Perpignan, dans le canton du Canigou à quelques kilomètres de la frontière espagnole, la petite ville de Prats-de-Mollo-la-Preste, et les deux villages voisins, Arles-sur-Tech et Saint-Laurent-de-Cerdans, célèbrent « la fête de l’ours ». À Prats, elle se déroulait traditionnellement le 2 février, jour de la Chandeleur et du réveil de l’ours après son hibernation hivernale. Les dates de ce carnaval coïncidaient précisément avec le rituel du « réveil des animaux hibernant » (marmotte, ours).

     Cette croyance que l’ours inspecte le ciel le 2 février, jour de la Chandeleur afin de décider si l’hiver est fini ou pas, a donné lieu à de nombreux dictons, notamment en Languedoc :

– « Quand la Chandeleur brille, il hiberne pour quarante jours de plus » ; (Quan la Candeloùso lucèrno, quaranto jour après hiberno).

– « Quand il fait soleil à la Purification, l’ours ramasse du bois [fait des provisions d’hiver] pour quarante jours de plus » ; (Quan fa soulèl per N ostro-Damo de F ebrié, l’ours ramasso de bos per 40 jour de mai).

– « A la Chandeleur, l’ours fait trois sauts hors de son trou; si c’est couvert il s’en va; s’il fait clair, il rentre »; (A la Candeloùso, l’ours fai très sàut foro de soun tràu; s’es nivo s’en vai; se fai soulèu intro mai).

– En Gascogne, on dit : « A partir de la Chandeleur il y a encore quarante jours d’hiver, l’ours est alors dans sa tanière; s’il fait soleil ce jour-là, il pleure et dit que l’hiver est à venir; s’il fait mauvais, il dit que l’hiver est’ passé » ; (Desempuich la Candelèro, quarante dies d’ibèr (d’iuèrn) qui i a encouèro, l’ous alabets qu’èi entutat; si hé sourelh aquet die, que ploùro et dits que l’ibèr ei darré; si mechant tèmps hé, que dits que l’ibèr ei passat).

Fête de l’Ours (Saint-Laurent-de-Cerdans, 2012)

     Cette Fête remonte à la nuit des temps. A cette époque, les bêtes sauvages étaient nombreuses et attaquaient les troupeaux et leurs bergers. Il y avait autrefois des loups, de nombreux sangliers, mais la bête que redoutaient le plus paysans, bûcherons et bergers était l’ours des montagnes. Certains disaient même que l’ours était le diable en personne. Avec le temps et de nombreuses battues, les loups et les ours disparurent, et il ne resta que de vieilles légendes que les anciens nous ont transmises…. D’après une légende, un ours qui cherchait une compagne, aurait enlevé une jeune bergère, après avoir massacré ses brebis.

     Il la gardait prisonnière dans sa grotte, pour lui voler son âme et sa virginité. Mais chasseurs, paysans et bûcherons furent lancés par le maire du village à sa poursuite. Une grande chasse à l’ours dès lors commença. Il fallut des jours et des nuits pour trouver traces de notre ours. Enfin, un beau jour ils découvrirent sa tanière. La jeune bergère était là, saine et sauve, mais pétrifiée par la peur… Avant qu’ils puissent repartir, l’ours revint de sa chasse. Alors un grand affrontement commença, et beaucoup d’entre eux furent tués….

     Enfin, ils réussirent à prendre le dessus sur la bête, et la vaillance au cœur, l’enchaînèrent.
Ils repartirent victorieux, accompagnés de leur diable, et de la jolie bergère, vers le village.
Arrivés au village, le maire ordonna une grande fête pour la victoire de tous ses braves, et pour huiler l’ours, ils le rasèrent à l’aide d’une hache, lui rendant ainsi une apparence plus humaine….  Au fil du temps, ils réussirent à l’apprivoiser, et le chargèrent des plus grandes tâches du village.

     Dés lors, chaque année, la fête du village épouse cet ancien évènement en commençant par un contrepas. Après cette première danse qui réunit tous les âges, les jeunes hommes vont se préparer les uns en ours (Noir) les autres en chasseurs ou barbiers (Blanc).

     L’habillage des ours et les préparatifs ont lieu sur une colline au-dessus du village, dans le vieux Fort Lagarde crée par Vauban et qui domine la vallée. On commence par partager quelques grillades dans une ambiance joyeuse. Puis, c’est l’habillage, assez long car on coud des peaux de moutons directement sur les ours. Leurs visages et leurs mains sont enduits de suie et d’huile pour mieux mâchurer les blancs : les puissances des ténèbres vont bientôt affronter les innocents et pacifiques habitants de Prats-de-Mollo-la-Preste. On entend les premiers coups de fusil des chasseurs tirant à blanc, et les ours s’élancent à l’assaut de la ville où la foule les attend.

Les 3 « ours » des fêtes de la vallée du Vallespir

     Trois hommes vêtus de peaux d’agneaux, le visage noirci par un mélange de noir de fumée et d’huile, se lancent dans les rues du village, à la poursuite de la population, pour marquer de leurs pattes les peaux blanches, mais les chasseurs sont là, armés de fusils chargés à blanc et tirent sur les ours qui s’écroulent et simulent la mort. En fait, ce n’est qu’une ruse pour attraper d’autres victimes et reprendre un peu de souffle.

     Après de nombreuses pirouettes à travers les rues de la cité, apparaissent comme par enchantement, en fin d’après-midi, les hommes en blanc, les sages qui ont pour but de terrasser l’animal en l’enchaînant et en le rasant sur la place publique pour lui donner une apparence plus humaine et surtout l’humilier. Ils ont pour cela une hache, qui fait office de rasoir, et un boudin noir trempé dans du vin rouge, qui représente le blaireau et une grande chaîne… Une fois le rite exécuté (enlever la peau de l’Ours, vous trouverez l’homme), une musique entraîne nos joyeux compères maintenant réunis dans une folle cavalcade, symbolisant l’ours redevenu homme, le sauvage revenu à la civilisation.

     Une dernière célébration collective de l’ours complète admirablement les fêtes de l’ours ariègeoises : la « Chasse à l’ours » (ou Caça à l’Ors) du Carnaval de Pau. Entre rites de fertilités, ours-satyres, émasculations symboliques et inversion des rôles, cette grande pantalonnade exprime à merveille la transgression à l’œuvre dans tout Carnaval. (Nous remercions Quentin Top, photographe professionnel chez Sud-Ouest Pau, pour les magnifiques clichés illustrant ce Carnaval, qui s’est tenu en 2016 dans les rues de Pau).

     A la fin de l’hivernage, l’arrivée du printemps excite les hormones des ours en rut, qui quittent leurs tanières, descendent dans les villages et se jettent goulûment sur les Rosettes, représentées par des hommes travestis en jeunes filles, délurées et fascinées par les attributs intimes des bêtes sauvages.

les rosettes du carnal de Pau

La descente des ours en rut dans les rues de Pau, en bande serrée, dodelinant, leurs attributs virils tout « voile dehors », aux couleurs explicites, est un des temps forts du Carnaval.

   Fort heureusement, les chasseurs ne tardent pas à arriver sur les lieux. Dans le rôle des chasseurs, des femmes sous des fausses moustaches, en bottes et en treillis kaki, se jettent sur les ours en les tenant en joug avec leurs fusils.

les chasseurs du carnaval de Pau

Le plantigrade enfin terrassé, les chasseurs lui pèlent la fourrure et le castrent avant d’exhiber leur trophée au public. S’en suit un bal où tous les participants (Rosettes, Chasseurs, Homme-ours) dansent gaiement durant toute la nuit.

sans commentaire

   

   Un conte très populaire, « Jean de l’Ours », permet d’ancrer dans le folklore pyrénéen cette figure tenace de l’« homme-ours », fruit des amours contre-nature entre un ours mâle et une femme humaine : « Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne. Un jour que celle-ci allait porter la soupe à son mari, elle se trouva retenue par une branche au milieu du bois. Pendant qu’elle cherchait à se dégager, un ours se jeta sur elle et l’emporta dans son antre. Quelque temps après, la femme, qui était enceinte, accoucha d’un fils moitié ours et moitié homme : on l’appela Jean de l’Ours. L’ours prit soin de la mère et de l’enfant : il leur apportait tous les jours à manger ; il allait chercher pour eux des pommes et d’autres fruits sauvages et tout ce qu’il pouvait trouver qui fût à leur convenance. Quand l’enfant eut quatre ans, sa mère lui dit d’essayer de lever la pierre qui fermait la grotte où l’ours les tenait enfermés, mais l’enfant n’était pas encore assez fort. Lorsqu’il eut sept ans, sa mère lui dit : « L’ours n’est pas ton père. Tâche de lever la pierre, pour que nous puissions nous enfuir. – Je la lèverai, » répondit l’enfant. Le lendemain matin, pendant que l’ours était parti, il leva en effet la pierre et s’enfuit avec sa mère. »  (Daniel Fabre, « Jean de l’Ours : analyse formelle et thématique d’un conte populaire », Editions de la revue Folklore, 1969). S’en suit un grand nombre d’aventures où « Jean de l’Ours », comme dans tout conte initiatique, s’élèvera, jusqu’à accéder à un statut plus noble, celui de quasi-homme.

La légende de « Jean de l’Ours » (Gravure du XVème siècle)

   Un roman de Marc Large réactualisera cette légende un peu désuète de « Jean de l’Ours » : Xan de l’Ours – la légende de l’homme sauvage (Editions Cairn, 2008).

Couverture de Xan de l’Ours (2008) de Marc Large

     Dans l’ouvrage de Marc Large, la malédiction de la Forêt d’Iraty se poursuit à travers le récit d’un homme ensauvagé qui égorge moutons et bergers aux abords du village de Saint- Engrâce vers la fin du XVIIIème siècle. La préface du livre est ainsi bien alléchante : « En 1780, autour de Sainte-Engrâce, petit village isolé dans la montagne basque, une inquiétude monte parmi les habitants et les bergers. Tous sont convaincus de la présence énigmatique d’un homme sauvage dans les forêts voisines. Une très vieille légende basque parle en effet d’un être mi-homme, mi-ours, né à la suite du viol d’une bergère par le plantigrade. Craignant pour la stabilité sociale de sa région, le gouverneur, établit un rapport destiné au roi. Intrigué, ce dernier missionne l’un de ses meilleurs naturalistes : Louis Jean-Marie Daubenton. Dès son arrivée aux abords des fabuleuses gorges d’Holzarté et Kakoueta, le scientifique se retrouve confronté à une population superstitieuse et mystérieuse.

Il devra néanmoins retrouver l’homme sauvage, velu comme une bête, et apporter enfin une explication rationnelle à son existence. Il lui faudra comprendre une culture très différente de la sienne, parcourir des paysages fantastiques et surtout démêler une intrigue teintée de meurtres et de disparitions ».

Grotte d’Harpéa, ancienne tanière d’ours devenue une bergerie (2016)

     Entre conte de bergers, serial killer fantastique et polar historique en terre basque, le romancier Marc Large mêle astucieusement à travers le canevas folklorique de « Jean de l’Ours » les figures ambivalentes de l’ours, de l’homme sauvage, de l’ermite errant et du tueur en série. Palpitant. Après une perspective historique sur les charivaris (« le bal des Ardents »), et un retour sur les nombreuses « fêtes de l’ours », nous vous donnerons rendez-vous bientôt pour la dernière partie de cette étude sur « L’homme sauvage et la fête », qui lèvera le voile sur les « Carnavals de l’homme sauvage ».

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