L’homme-singe entre science et fiction

Si le monde occidental connaissait bien les singes du bassins méditerranéen, il existait une confusion dès l’antiquité entre les Hommes et les grands singes, qui sont cités dès Pline l ‘ancien et son histoire naturelle. Les gorilles observés par le Carthaginois Hannon en 500 avant JC, ressemblent à  des chimpanzés,  lorsque Ctésias, à peu près à la même époque parle de choses mystérieuses observées en Inde, il parle d’hommes à têtes de chiens.

Les orang-outangs et chimpanzés rencontrés plus tard par les explorateurs étaient affublés du nom d’Homo Sylvestris, satyrus indicus,  Homo caudalus,( homme à queue) etc. Selon les appellations reprises par Linné ( inventeur du genre Homo en 1758), qui lui, ne voyait pas le problème à mêler Hommes, singes, grands singes, réunis dans le groupe des Primates ( qui signifie les premiers) comme c’est le cas aujourd’hui.

 Dans La découverte australe publié en 1781, de Rétif de La Bretonne, le Héros  Victorin part  à la découverte d’îles peuplées de créatures hybrides, mi-humaines mi-animales: les hommes-singes, les hommes-ours, les hommes-chiens, les hommes-cochons, les hommes-taureaux,  les hommes-boucs, les hommes-chevaux, les hommes-ânes, les hommes-grenouilles, les hommes-serpents, les hommes-éléphants, les hommes-lions et -tigres, les hommes-oiseaux et même des hommes-huîtres!… Au cours de chaque exploration, un jeune spécimen de couple de l’espèce hybride est enlevé, emmené pour être éduqué et civilisé afin de réduire sa part d’animalité.

La découverte Australe

Cette confusion va perdurer très longtemps, elle constitue le terreau fertile à l ‘éclosion, au 19ème et 20ème siècle de ce que l ‘on peut , ainsi que le proposa l’écrivain Régis Messac, identifier comme un genre littéraire à part entière, et particulièrement prolifique, celui de l ‘homme-singe.

Par exemple Polydore Maresquin, ou le royaume des singes de Léon Gozlan, publié par épisodes en 1856. Au cours d’un naufrage, des animaux capturés par un chasseur professionnel cruel se retrouvent sur un île déserte, en compagnie du dit chasseur lui aussi rescapé. Ce dernier, malgré l’amitié développée avec un petit chimpanzé, est battu et maltraité par les autres singes pendant trois mois.

Extrait : Il ramassa la baguette de rotang que j’avais laissée sur le sable, avant même que j’eusse pris le temps de me mettre en défense, il m’envoya une volée de coups aux jambes, sur les bras, sur les pieds, sur la tête, sur le dos, au visage partout; et ses coups étaient si vifs, si rapides, si multipliés, que je me mis à bondir sur moi-même, ne pouvant courir, cerné comme je l’étais, et à sauter comme si j’avais eu des charbons ardents sous les pieds.

Je le confesse ici avec franchise, je souffrais autant de honte que de douleur. Un vil singe me battait un abominable singe me châtiait en plein soleil! les autres misérables singes, témoins de mon abaissement moral, riaient, batifollaient, s’amusaient à se tordre. C’est pendant que je leur donnais ainsi la comédie et qu’ils me fournissaient l’occasion de les voir de plus près, que je fus frappé d’un doute singulier; mais l’émotion du moment ne me permit pas de m’y arrêter. Ah! oui, cette émotion était forte: flagellé par des singes devant une assemblée de singes! Il n’y a que les animaux pour apporter tant de rafinement dans la cruauté. Je sais bien qu’à Londres, ville extrêmement policée, on s’écrase devant la porte de Newgate quand on va pendre un criminel, afin de lui voir tirer la langue d’un demi-pied de long; je sais bien qu’en France, autre pays très policé, on paye encore assez cher les places pour voir exécuter un homme, et qu’il en est de même à Bruxelles, capitale de la Belgique; à Vienne, capitale de l’Autriche, berceau de Joseph II, le roi philanthrope; à Berlin, capitale de la Prusse, royaume non moins civilisé; mais enfin nous n’exécutons pas les singes, nous autres, et le droit qu’ils s’arrogeaient sur moi de me battre me parut… mais pour le moment ils étaient les plus forts; il fallait céder: je cédai.

« A Venerable Orang-outang », une caricature de Charles Darwin en singe. The Hornet, magazine satirique 1861

Contre toute attente, l’avènement de la science moderne, va dans un premier temps embrouiller les termes du débat. Le dialogue entre la science et la fiction repart alors de plus belle. Darwin introduit l ‘idée, dans le grand public d’une évolution graduelle entre les espèces. Et l ‘Homme, cet animal, placé dans la nomenclature au milieu des autres mammifères, se retrouve finalement mis sur un certain pied d’égalité avec les singes. Une simple action de la sélection naturelle pourrait, on le pense alors, faire basculer l’homme vers le singe, et vice versa. Avant Darwin, les singes, avec leurs caractéristiques propres, sont déjà un objet littéraire, mais à partir de la théorie de l ‘évolution, ils sont humanisés, ils ressemblent à l ‘homme se mêlent à lui, voire ils menacent même sa place prépondérante sur terre.

Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul est un roman d’aventures écrit en 1879 par Albert Robida. L’aventure démarre également avec un naufrage au cours duquel Saturnin, âgé de 4 mois et 7 jours, échoue avec son berceau sur une île peuplée de singes. Adopté, il devient aussi agile qu’eux. À 11 ans, conscient de sa différence, il quitte sa tribu, prend la mer sur un tronc de palmier, puis est recueilli par un navire. Il apprend vite, et devient rapidement un leader parmi les hommes, mais aussi parmi les animaux. Une bataille avec des pirates lui fait retrouver sa tribu de singes dont il fait un régiment armé, instruit et civilisé, et toujours victorieux.

Thomas Huxley publie en 1863 Evidence to a man’s place in nature, un ouvrage dans lequel il recense les similarités physiologiques entre les grands singes et l ‘Homme. Mais d’après Huxley entre eux et nous, les différences sont tout de même abyssales, il parle d’un gouffre. Naît alors l ‘idée d’espèces intermédiaires entre l ‘homme et les singes. C’est la naissance du concept de «chaînon manquant».

Lokis s’inspire d’une légende lituanienne,

L’origine des espèces de Darwin est traduit en Français en 1867, deux ans plus tard, Prosper Mérimée publie Lokis, il s’agit de la dernière nouvelle parue du vivant de l’écrivain français mort en 1870. Elle relate le séjour d’un philologue prussien dans un château où il découvre peu à peu la nature trouble de son hôte, dont le lecteur doit comprendre qu’il est le fruit du viol d’une femme par un ours. Pas de singe donc ici, mais un nom propre qui lui est attaché, Szémioth. On ne peut fermer les yeux ici sur les emprunts au folklore pyrénéen dont le figure de l’homme sauvage n ‘est jamais très éloignée. Un folklore que nous avons largement abordé à travers plusieurs articles,  sur les fêtes de l ‘ours et la légende de Jean de l’Ours. Ou bien encore sur les simiots.

Comme le souligne Régis Messac, dans une série d’articles publiés en 1935 et intitulés Les romans de l ‘homme-singe, les écrivains vont s’emparer avec délectation des ressources nouvelles apportées par les théories évolutionnistes.

 Dans Hémo, d’Émile Dodillon, le personnage principal se rêve en scientifique adulé, et décide de régénérer l’humanité par une copulation volontaire avec des singes. ( Darwin est cité deux fois dans le roman). Au fil d’un périple physique et moral, il quitte sa femme pour se mettre en ménage avec une guenon nommée D’ginna. Le croisement entre un homme et un singe, preuve irréfutable du darwinisme devient ici envisageable. Une progéniture nommée, Hémo, du mot grec signifiant « sang », naît bientôt, mais est-elle un homme ou un singe ? Est-elle réellement un hybride et donc à moitié humaine, ou le fruit d’une union passée  et alors simplement un singe ?  Les description fournies par l’auteur (Volume crânien, arcade sourcilière…), tiennent souvent plus du rapport scientifique, que du portrait romanesque.   Le doute persistera jusqu’à la fin de livre, préservant ainsi la possibilité d’une certaine véracité scientifique. Le père s’adressera à sa créature hybride en des termes messianiques : « Va, Hémo, grandis, et, véritable sauveur de nos races usées, fais souche de toute hérédité malsaine, par ton retour à la matrice primitive. »

L’Île du docteur Moreau (The Island of Dr. Moreau) est un roman de science-fiction écrit par H. G. Wells, publié en 1896. À travers une histoire racontée par un narrateur dépassé par les événements qu’il vit, le roman engage une réflexion sur des sujets comme la relation entre l’être humain et l’animal, et la question de l’identité.

Dissimulé derrière des arbres, Edward Prendick épie les créatures du docteur Moreau. Lithographie de Charles Robert Ashbee en frontispice de la première édition du roman (William Heinemann, 1896).

Unique survivant d’un naufrage, Edward Prendick est secouru par Montgomery et son équipe, passagers d’un navire faisant route vers une île tropicale avec une cargaison d’animaux. Montgomery est l’assistant du docteur Moreau, un scientifique obsédé par la vivisection et la transfusion sanguine. Prendick découvre avec effroi que, depuis dix ans, les deux hommes se livrent à des expériences sur les animaux, en réalisant des greffes et de multiples interventions chirurgicales, afin d’en faire des hommes capables de penser et de parler. Les hommes-bêtes vivent dans un village et obéissent à « La Loi », un ensemble de règles leur interdisant les comportements primitifs et prônant la vénération de Moreau, qu’ils appellent « Maître ».

C’est à une description caricaturale de la société humaine à laquelle se livre Wells, qui était par ailleurs professeur de sciences naturelles. Pour lui les hommes se conduisent comme des bêtes , et les bêtes ne sont pas aussi déraisonnables que l ‘homme. Par ailleurs Huxley est cité dans le livre. L’assassinat du docteur Moreau par une de ses « expériences », l’Homme-Puma, remet en cause l’équilibre fragile de l’île. Montgomery est tué à son tour et Prendick, désormais seul avec les créatures, va réussir à se faire respecter et à ramener le calme… Il parvient finalement à s’échapper à bord d’un radeau et à retourner en Angleterre. Mais traumatisé par l’expérience qu’il vient de vivre, il continue de voir chez les humains, et dans leurs comportements des traits monstrueux.

Caricature parue dans la presse anglaise, montrant Brown-Séquard (à g.) avec une aiguille et son «élixir de jouvence» à base de testicules d’animaux. À Londres, Robert Louis Stevenson  auteur de L’Etrange cas du Docteur Jekyll et M. Hyde et Brown-Séquard étaient voisins. Le personnage du Dr Jekyll pourrait être directement inspiré de lui, selon la veuve de Stevenson qui l’a raconté dans un livre. 

La xénogreffe (ou xénotransplantation) désigne la transplantation d’un greffon (organe par exemple) où le donneur est d’une espèce biologique différente de celle du receveur. Elle s’oppose ainsi à l’allogreffe où le greffon vient de la même espèce que le receveur. Le porc est l’un des meilleurs animaux donneurs d’organes pour l’humain, en raison notamment de sa disponibilité et de la taille de ses organes. Cette technique est encore aujourd’hui expérimentale et concurrencée par la substitution mécanique des organes défaillants ( cœur artificiel ) et la culture de cellules souches pluripotentes.

A la fin du 19ème siècle, c’est pourtant une technique en vogue vantée par les scientifiques de l ‘époque, comme le neurologue Charles-Édouard Brown-Séquard. En 1889 à la fin de sa carrière, constatant une baisse de sa vigueur sexuelle et de sa force musculaire, il réalise une injection hypodermique d’extraits de testicule de chien et de cochon d’Inde et décrit lors d’une réunion scientifique les effets bénéfiques qu’il en a tirée. Il commercialise alors ces extraits testiculaires sous forme d’une solution, la « séquardine », grâce à laquelle il prétend pouvoir prolonger la vie humaine. Son remède est tourné en dérision par les scientifiques qui le baptisent « élixir de Brown-Séquard ».

Ce sera Serge Voronoff, chirurgien français né en Russie, qui va véritablement rendre cette technique célèbre. Il pensait que des transplantations glandulaires produiraient des effets plus soutenus que de simples injections. Il considérait la transplantation de glandes de singe comme un traitement efficace contre la sénilité chez l’homme.

La première transplantation officielle d’une « glande de singe » chez un être humain eut lieu le 21 juin 1920. De fines sections (de quelques millimètres de largeur) de testicules de chimpanzés et de babouins étaient implantées dans le scrotum du receveur. La finesse des échantillons de tissus étrangers était censée leur permettre de fusionner avec le tissu humain. En 1923, sept cents des plus grands chirurgiens du monde, au Congrès International des Chirurgiens à Londres, en Angleterre, applaudirent au succès rapporté dans le rajeunissement d’hommes âgés.

Au début des années 1930, plus de cinq cents hommes avaient été traités en France par sa technique de rajeunissement, et des milliers d’autres encore de par le monde. Pour faire face à la demande d’interventions, Voronoff bâtit sa propre ferme à singes à Vintimille, dans le hameau de Grimaldi, et employa un ancien gardien de cirque pour la gérer. Plus tard, Voronoff transplanta des ovaires de singes chez des femmes. Il essaya aussi l’expérience inverse, c’est-à-dire la transplantation d’un ovaire humain dans un singe femelle, puis il essaya d’inséminer du sperme humain dans une guenon. À la suite de cette expérience, Félicien Champsaur publie en 1929 son roman intitulé: Nora, la guenon devenue femme. Dès les années 1940, dénoncées par d’autres chirurgiens, les techniques de Vornoff, n ‘ayant jamais prouvé une quelconque efficacité furent considérées comme des supercheries.

Dans cette même veine de la fiction inspirée par la science,  Gaston Leroux, dans Balaoo (1912), décrit même une opération du pharynx susceptible d’abolir cette frontière du langage entre l’homme et l’anthropopithèque, espèce hypothétique du chaînon manquant. « Mon scalpel a pu, en tranchant un nerf et en me permettant d’en rapprocher un autre sous la langue, avancer de 100 000  ans l’œuvre de transformation de l ‘espèce.» se félicite le personnage principal le docteur Coriolis, nullement rancunier envers Balaoo de convoiter son épouse. D’autres vont encore plus loin, envisageant l’implantation d’un  cerveau humain dans un corps de singe, comme en 1921 L’Homme qui devint gorille , de H. J. Magog.

La génèse de Tarzan of the apes d’Edgard Rice Burroughs

Les aventure du seigneur de la jungle, ont été publiées sous forme de feuilleton à l’époque où les pulp magazines permettaient à des auteurs tels que H.P. Lovecraft, et bien d’autres de faire leurs premières armes ou de développer leur talent. C’est dans les pages de ces pulps que naquirent des héros comme le Zorro de Johnston McCulley, le Doc Savage de Lester Dent, le Conan le Barbare de Robert E. Howard et une foultitude d’autres dont l’incontournable Tarzan d’Edgar Rice Burroughs, en 1912.

Dans le premier roman, Tarzan et Sheeta vivent une relation ambiguë, sensuelle. Tarzan, ce singe sans poils, possède de nombreux attributs de l ‘homme sauvage notamment son célèbre cri. Tarzan se situe bien dans la droite ligne des « romans de l ‘homme-singe», mais c’est le fantastique qui l ‘emporte ici, davantage que la volonté de restituer dans le récit les débats scientifiques sur les origines de l ‘Homme.

D’après Georges Dodds, qui a produit un travail encyclopédique sur l ‘œuvre d’Edgar Rice Burroughs, ce dernier confiera qu’une lecture lui a inspirée l’histoire de Tarzan, le récit ancien d’une femme isolée dans une île, comme un récit fondateur à toutes ces histoires de naufragés et de singe-époux(se). Menant une véritable enquête littéraire et historique Georges Dodds et d’autres auteurs passionnés par Tarzan, ont mis la main sur un récit fondateur, contenu dans l ‘ouvrage d’ Antonio de Torquemada Jardín de Flores Curiosas écrit en 1573. Un ouvrage consacré aux récits sur des êtres étranges, monstres, fées, lutins, etc…. Une histoire qui va résonner d’un air familier pour ceux qui connaissent le folklore et les récits mythiques sur les hommes sauvages.

Le texte original en PDF, le passage en question autour de la page 65 et en version anglaise ici.

Voici le texte identifié par Georges Dodds, qui a également écrit ( merci infiniment à lui de nous l ‘avoir signalé) une étude plus fouillée sur les différentes versions, et publications anciennes de ce récit, une étude en deux parties disponible, en portugais et en anglais, ici et ici.

« Une femme au Portugal a été condamnée pour un délit haineux qu’elle a commis, et a été bannie dans une ile inhabitée, une de celles qu’ils appellent communément les iles de Lagartes, ou elle fut transportée par un navire qui se rendait pour l’Inde, et par là accosta dans une chaloupe près d’une grande montagne couverte d’arbres et de broussailles sauvages, comme un désert.

La pauvre femme se trouvant elle même seule oubliée et abandonnée, sans aucun espoir de vie, commença à pleurer pitoyablement et à se lamenter, en se recommandant à Dieu, pour qu’il lui porte secours dans cet état lamentable et solitaire. Alors qu’elles faisait ces tristes plaintes, il descendit de la montagne un grand nombre de grands singes, qui à sa terreur extrême et à son étonnement, l’entourèrent, parmi lesquels se trouvait un de loin plus grand que le reste, qui se tenant debout sur ses jambes de derrière, sembla d’une hauteur en rien inférieure au type commun des hommes: Voyant la femme pleurer si amèrement, comme une qui se tenait assurément pour morte, il s’approcha d’elle, en montrant une apparence enjouée, et d’une façon flatteuse au moment ou il l’invita à le suivre dans les montagnes, sur quoi elle accepta de bonne grâce.

 Il la mena dans sa grotte, ou tous les autres singes ressortirent, lui apportant de telles victuailles comme ils ont l’habitude. A l’aide de l’eau d’une source près de l’entrée, elle entretint sa vie un certain temps durant laquelle, n’étant pas capable d’opposer une résistance, à moins qu’elle voulait être tuée dans l’immédiat, elle souffrit que le grand singe ait usage de son corps, de telle sorte qu’elle devint enceinte, et qu’à deux occasion différentes elle mit au jour deux fils, lesquels comme elle a dit, et comme l’ont affirmé ceux qui l’ont vu par la suite, parlent, et avaient l’usage de la raison.

Ces petits garçons, étant l’un et l’autre âgés de trois ans, il arriva qu’un navire repartant d’Inde, passant à proximité, et étant à court d’eau douce, les marins remarquèrent la fontaine qui se trouvait sur cette ile, et se décidant à en faire leur provision, accostèrent eux même dans une chaloupe perçue par les grands singes qui s’enfuirent au plus profonde la montagne, se dissimulant eux même. La femme enhardie et décidée à oublier cette vie abominable, qu’elle a continuée pendant si longtemps contre sa volonté, courut en avant, en criant aussi fort qu’elle pouvait aux marins, qui la percevant comme étant une femme, allèrent à elle, et l’emportèrent avec eux à leur navire.

Les grands singes découvrant ceci se réunirent immédiatement sur le rivage, en une si grande multitude, qu’ils semblaient être toute une armée, le plus grand desquels à travers l’amour et l’affection bestiale qu’il porte, pataugea si loin dans la mer après elle, qu’il se noya presque, en manifestant par ses cris et son hurlement combien il prenait avec révolte cette blessure faite à lui: mais voyant que ça ne marchait pas, parce que les marins commençaient à hisser leurs voiles et à partir, il repartit, en allant chercher le plus petit des deux garçons dans ses bras, lequel, en entrant à nouveau dans l’eau, et à la fin, qu’il lança dans la mer, ou il fut immédiatement noyé: ceci fait il repartit pour aller chercher l’autre, et le ramenant au même endroit, il le temps en l’air de la même sorte pendant un grand moment, au moment ou il menaçait de le noyer comme il avait fait pour l’autre.

Les marins se mirent du coté de la compassion de la mère, et prenant pitié pour le garçon seul, qui en des termes claires et parfaits pleurait pour qu’elle revienne le prendre, mais le grand singe n’osant pas aller à eux, laissant le garçon tomber dans l’eau, repartit, et s’enfuit vers les montagnes avec le reste. Le garçon se noya avant que les marins purent lui porter secours, bien qu’ils aient utilisé leur plus grande diligence. A leur retour au navire, la femme leur raconta tout ce qui lui était arrivée d’une manière répétée, entendant cela avec une grande surprise ils partirent de là, et à leur arrivée au Portugal ils firent un rapport de tout ce qu’ils avaient vu ou compris à ce sujet. La femme fut prise et interrogée, qui ayant avoué dans chaque point que cette histoire dite plus haut était vraie, fut condamnée à être brulée vivante, aussi bien pour avoir enfreint l’ordre de son bannissement, que pour avoir commis un péché si énorme, répugnant, et détestable.

 Mais Hieronimo capo de Ferro, qui fut par la suite fait cardinal, étant à cet instant le Popes Nuncio au Portugal, considérant qu’une de ses fautes était d’avoir sauvé sa vie, et que l’autre était de s’être libérée de la captivité de ces bêtes bestiales, et d’un péché si répugnant à sa nature et sa conscience, il supplia humblement le Roi de lui pardonner, ce qu’il lui accorda à la condition qu’elle devrait passer le restant de sa vie dans un cloitre à servir Dieu et à repentir ses anciens péchés. »   (feuille 32, ligne 9 à feuille 33, ligne 16)

Dans la première moitié du 20ème siècle, le progrès de la science, de l ‘instruction,  réduisent la portée de cet imaginaire propre à l’homme-singe et aux fantasmes liés à la théorie de l ‘évolution. Pourtant le genre, ne s’éteint pas loin de là.

Dans Les animaux dénaturés de Vercors, publié en 1952, un jeune journaliste Douglas Templemore part en nouvelle Guinée ou des ossements d’un primate représentant le parfait chainon manquant ont été mis au jour. Sur place, bien plus que des fossiles, c’est une colonie entière de ces créatures bien vivantes qui est découverte. Baptisés Tropis, ces primates ressemblent à  des singes mais enterrent leurs morts, taillent des pierres et possèdent un langage. Pressentie pour devenir une main d’œuvre esclavagisée leur avenir est compromis. Mais Templemore veut prouver qu’elle sont bien humaines et donc doivent disposer de droits. Pour le prouver il copule avec une femme tropis, qui tombe enceinte et accouche d’un bébé hybride. Templemore tue le nouveau né, et se livre à la police. Une partie importante du récit se déroule au cours du procès de Templemore, qui tient plus du débat scientifique qu’à l ‘élucidation d’un crime de sang. Les arguments sur la nature de ce qui caractérise un homme, le sépare d’un animal amène à s’interroger sur la vraie nature de l ‘Homme, et sa bestialité. L’angle autant légal, juridique, que scientifique et philosophique abordé par l ‘écrivain est également très précieux lorsque l’on imagine les conséquences concrètes d’une éventuelle découverte d’espèces nouvelles de primates évolués.

Comment de pas aborder, dans cet article la saga de La Planète des Singes, c’est à dire le roman écrit par Pierre Boule en 1963. Clément Peyre, dans un récent article de la Revue de la Bibliothèque nationale de France, rappelle les enjeux de cette intrigue : Et si l’homme était supplanté par d’autres espèces à la surface de la Terre ? La question hante les récits d’anticipation depuis plus d’un siècle. Battant en brèche la croyance que le progrès scientifique conduit inévitablement au bonheur, ils prennent souvent à contre-pied positivisme et foi aveugle en l’avenir. Voilà l’humanité condamnée à rejoindre des zoos ou des livres d’histoire rédigés par d’autres espèces désormais douées de raison.

Déjà Les Américains Lyon Sprague de Camp et Peter Schuyler Miller avaient abordé ce thème dans  Le Règne du gorille paru en 1941, puisqu’à la faveur d’un voyage accidentel dans le futur les passagers d’un autocar se trouvent propulsés dans un monde dominé par les grands singes où l’humanité a disparu. Clément Peyre nous rappelle fort opportunément qu’au moment même de la publication de La Planète des singes,  deux chimpanzés, Ham et Enos, sont envoyés dans l ‘espace en vol orbital autour de la terre. La science-fiction comme toujours accompagne le développement des sciences.

L’adaptation cinématographique de La Planète des singes en 1968 est suivie, à quelques semaines près, de la sortie du chef-d’œuvre de Stanley Kubrick 2001,l’Odyssée de l’espace, qui revisite la théorie de l’évolution et le postulat de la sélection naturelle : dans la première séquence, « L’aube de l’humanité », des australopithèques découvrent la violence au contact d’un monolithe extraterrestre…

Ces générations d’écrivains, auteurs d’histoires plus audacieuses, fantastiques voire frivoles les unes que les autres ont au moins eu un mérite certain : celui de vulgariser pour le grand public, de présenter les enjeux scientifiques sous un angle pittoresque et romanesque. Aujourd’hui, la littérature de science fiction semble avoir délaissé les débats sur l ‘origine de l ‘homme pour d’autres terrains plus en phases avec les enjeux scientifiques de son époque. Mais nous ne sommes pas à l’abri de connaître de nouvelles découvertes anthropologiques d’importances qui pourraient nous replacer dans un trouble susceptible de relancer la fascination pour le personnage de l ‘homme-singe.

10 commentaires

  1. Bonsoir,
    merci pour votre abonnement, je trouve votre blog super interessant et le thème est tellement original ! C’est un plaisir de vous suivre, je suis sûre que cela va me faire rêver et partir bien loin…
    à bientôt Christophe
    Corinne

    J'aime

    1. Bonsoir Corinne, merci à vous également pour votre abonnement. j’aime beaucoup le ton de vos articles et l’éclectisme des sujets. Merci pour vos compliments, j’espère que nos articles, et notre univers assez particulier continueront à vous plaire,
      à bientôt, bien à vous
      Christophe

      Aimé par 1 personne

      1. Avec plaisir Christophe, à l’occasion je ferai un partage de vos articles.
        je vous préviendrai bien sûr et vous citerai de manière claire et limpide.
        je trouve que votre blog apporte une note fantastique et d’imaginaire très originale !!
        Ce sera une bonne manière de vous faire connaître.
        Si vous m’y autorisez bien sûr
        Bien à vous
        Corinne

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      2. C’est très chouette de votre part, merci beaucoup Corinne, de penser que nos histoires de monstres méritent d’être lues. vous êtes bien entendu parfaitement et définitivement autorisée (!) à partager ce qui bon vous semble. belle matinée à bientôt. ( excellent ce cabinet de poésie générale !)

        Aimé par 1 personne

  2. I have heard stories very like the one related in Jardín de Flores Curiosas many times over. With the yeti in Asia, the sasquatch in America and the di-di in South America. The story is always the same. A native girl is kidnapped by and forced to live with an ape-man. She births a hybrid child. She is later saved by other humans but the enraged ape-man tears his crossbreed offspring to shreds.

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