Anthropoïdes inconnus du Congo

Quand après trois ans de vie de camp en forêt, ignorant jusqu’à l’existence même de ces singes, j’ai demandé à mes hommes pourquoi ils ne m’avaient jamais rien fait savoir, ils m’ont répondu: tu ne nous l’as jamais demandé.

Charles Cordier 1960

Par Michel Ballot

L’habitat des grands primates africains rétrécit d’environ 2% l ‘an. Le chimpanzé commun est présent dans 21 pays africains. Le bonobo n’est présent qu’en République Démocratique du Congo où en vingt ans leur population est passée de 100.000 à 10.000 individus. Quant au gorille on le trouve en mauvaise posture. La population du gorille de plaine oriental est passée de 17.000 individus en 1994 à moins de 5000 aujourd’hui. Le gorille de montagne ne compte guère plus de 700 individus. Dans la zone de la cuvette congolaise on dénombre un peu moins de 100.000 au total toutes sous espèces confondues. En 2003, un rapport de l’UNESCO précisait qu’au rythme où va la déforestation, en 2030, 10% seulement de l ‘habitat des grands singes auront été épargnés en Afrique.

La république démocratique du Congo est le deuxième pays du monde où la forêt disparaît le plus rapidement après le Brésil. Au niveau mondial, environ 38 000 km² ont été détruits l’an dernier, soit l’équivalent d’un terrain de football toutes les six secondes. Ce qui fait de 2019 la troisième année la plus dévastatrice pour les forêts primaires en deux décennies.

Avec ces sombres perspectives comment faire de nouvelles découvertes ?

N’oublions pas que le gorille des montagnes n’a été découvert qu’en 1901 par l’allemand Matschie mais été largement connu des populations locales sous les noms de Ngagi ou Ngila.

N’oublions pas que la cryptozoologie est une science surtout historique qui raconte l’histoire d’êtres vivants à une période bien précise et qui n’est pas toujours celle où nous vivons. Une description sera faite à une période déterminée, dans une région déterminée, par des populations déterminées. De nombreux témoignages sont anciens et ils sont de temps en temps remis au goût du jour grâce à la tradition orale très présente en Afrique. Un temps A dans une période normale de l ‘évolution humaine ressemblerait pratiquement à un point B surtout dans des zones très isolées, mais la transmission peut être faussée par le temps et des témoignages forts éloignés faisant partie d’autres décennies peuvent en réalité faire partie du présent grâce à la conscience collective transmises dans ces régions de générations en générations.

Michel Ballot, avec Bernard Heuvelmans, et quelques années plus tard, en expédition au Congo -RDC, recueillant de précieuses informations auprès de la population.

Mais quoiqu’il en soit et d’après mes années d’enquête sur le terrain il va de soi que tout témoignage est important et recèle de toute façon un part parfois très importante de la vérité.

Depuis notre première exploration des chutes Nki en 2011, nous sommes persuadés que vivent ou ont vécu dans la zone en haut des chutes une population d’hommes sauvages ou d’ anthropoïdes inconnus. Ces informations nous furent confirmées en 2017 et en 2018. Nous travaillons avec le pisteur Blaise depuis plusieurs années et c’est un véritable professionnel de la forêt, de ses habitants, de sa topographie, de ses dangers.

chutes Nki

Blaise vit avec sa famille dans un campement le long du fleuve Dja non loin du petit village de Ndongo. En 2016, lorsque nous atteignîmes le haut des chutes en les escaladant de front, il nous parla pour la première fois de l ‘expérience unique qu’il avait vécu et partagé vingt ans en arrière. Avant de revenir sur ce récit extraordinaire récit, posons-nous la question de savoir si, historiquement des rencontres avec des êtres bipèdes inconnus se sont déjà produites dans ces régions.

Les grands primates de Bili

Les groupes d’australopithèques qui peuplaient cette sous-région du continent africain jusqu’à environ un million d’années se firent de plus en plus rares avec l ‘arrivée du genre Homo et ils s’éteignirent en grande partie après s’être réfugiés dans des zones très isolées. Un des exemples caractéristiques est la découverte récente de ce qui fût appelé le singe de Bili, retrouvé dans une zone qui devait historiquement être plus importante que l ‘actuelle République Démocratique du Congo septentrional. La primatologue Shelly Williams rencontra cet anthropoïde, connu des populations locales sous le nom de singe tueur de lions. Quatre d’entre eux furent aperçus silencieux et énormes. Une nouvelle espèce de grand singe était – elle née où s’agissait ils simplement de chimpanzés ayant des caractéristiques physiques et des comportements peu connus?

Singe de Bili (photo Bernard Dupont)

Les origines de ce mystère remontent au XIX ème siècle, en 1898 plus précisément, où un officier de l’ancienne armée belge du Congo ramena trois crânes de cette région qui tombèrent dans l’oubli car ne pouvant pas être classés en tant que sous – espèce. En 1908, deux singes furent tués, leurs crânes possédant des crêtes sagittales caractéristiques des gorilles. Déjà à cette époque les villageois distinguaient le « batteur d’arbres » c’est à dire les chimpanzés dits classiques des  » tueurs de lions. Plus rien jusqu’en 1996 où le naturaliste Karl Amman entendit parler d’une population de gorilles oubliés connus sous le nom de gorilles de l’Uélé ( en réalité des chimpanzés immenses ) vivant dans les zones forestières des petites localités de Bili et de Bondo. Il se rendit en 2001 en compagnie du célèbre primatologue George Shaller grand spécialiste du gorille des montagnes, ainsi que Colin Groves spécialiste incontesté des grands primates africains, dans la zone où étaient censés vivre ces mystérieux animaux. Des nids furent repérés ainsi que des matières fécales. Après enquête les naturalistes conclurent qu’ils étaient appelés mange – lions où tueurs de lions par les populations locales. L’année suivante Williams et Amman capturèrent sur une vidéo l’un de ces singes, une femelle très certainement avec une tête comme un gorille mais avec un visage plat, à la corpulence sensiblement égale à celle du gorille. Selon les locaux ils émettraient des hurlements la nuit qu’aucun chimpanzé n’oserait émettre par peur des hyènes et autres prédateurs. Ils seraient féroces et même capable de tuer un lion. Le haut du crâne possède un crête osseuse sagittale similaire à celle du gorille mâle adulte mais tous les autres aspects de sa morphologie rappellent celle des chimpanzés. L’examen des poils retrouvés dans un nid révèle un ADN pratiquement similaire à celui du chimpanzé ainsi que l ‘examen des matières fécales, suggérant un régime alimentaire proche.

Dans cet article publié il y a une dizaine d’année, un état des lieux de la présence de grands singes en Afrique et en Asie.

Alors pourquoi ces animaux sont devenus tellement grands ? Pascal Gagneux du zoo de San Diego a suggéré plutôt une variation locale chromosomique. Pour Steve Menken de l ‘institut pour la biodiversité et de la dynamique d’Amsterdam qui a suivi l’évolution de la découverte de ces primates et selon les analyses de l’ADN mitochondrial effectué sur des poils, nous serions en présence d’un patrimoine génétique à mi – chemin entre deux sous – espèces connues de chimpanzés. Par contre pour Karl Amman, cette petite population a pu évoluer loin des autres espèces de chimpanzés et avoir développé certaines caractéristiques propres. Effectivement la région où ils vivent est entourée de fleuves, il n’y a pas d’échanges génétiques avec les autres chimpanzés et Amman d’avancer qu’il pourrait s’agir de chimpanzés particulièrement primitifs, grands et robustes.

Le singe de Bili, alias Eastern Chimpanzé, alias le singe mystérieux Bondo, alias le tueur de lions, alias Pan Troglodytes Schweinfurthii ( photo Bernard Dupont)

Est une nouvelle espèce ? Un chimpanzé géant, un hybride de gorille et de chimpanzé. Pour certains spécialistes il pourrait s’agir d’une population de chimpanzés isolés dans une parcelle de forêt et comprenant quelques individus de grande taille et dont les gènes auraient marqué la descendance. Pour d’autres, les caractères du gorille apparaissent occasionnellement chez les chimpanzés.

Ce qui est intéressant c’est que ce grand singe dort sur le sol comme les gorilles, ne semble pas avoir d’ennemis ne craignant ni les lions ni les panthères. Des empreintes de pieds furent moulées et elles étaient en moyenne cinq centimètres plus grandes que celles d’un gorille.

On a longuement discuté sur la classification éventuelle de ce grand singe. On pense aujourd’hui qu’il s’agit tout simplement d’une sous – espèce de chimpanzé. C’est probable car je ne crois pas ni à une hybridation. Par contre je crois plutôt à une nette différenciation par rapport à une espèce connue en fonction de l ‘isolement de cette population. En tout cas la presse mondiale se faisait écho de cette découverte dès octobre 2004: l’édition de BBC News du 10 octobre titrait : Nouveau singe géant découvert en République Démocratique du Congo.

Alors que penser de cette découverte ?

On surnomme ces singes tueurs de lions. Ce carnassier n’est vu qu’exceptionnellement en jungle car on a connu quelques observations dans certaines zones forestières du Kenya autrefois. Il ne me semble pas raisonnable de penser qu’il puisse exister une population relativement importante de lions dans des zones de jungle en République Démocratique du Congo, certainement quelques animaux isolés loin de leur aire de répartition actuelle. Par contre ces singes pourraient éventuellement se défendre des panthères voir les tuer car on en a observé en train de consommer le corps de l’une d’elle. Seraient – ils charognards ?

Leur terrain de prédilection , n’a été que peu étudié car leur localisation s’est trouvée être située dans une zone de guerre civile qui a dévasté le pays durant plusieurs années. Cependant des scientifiques ont pu explorer cette zone vaste de 7000 kilomètres carrés, découvrant les mêmes chimpanzés avec une culture bien différenciée par rapport aux autres sous – espèces.

Sur leur mode de vie et d’après les scientifiques qui ont pu les approcher nous sommes en présence d’une population de chimpanzés de taille et de grosseur démesurée ( deux fois le poids moyen d’un chimpanzé ordinaire avec une taille d’environ 1,80 mètres pour un poids de 90 kilos) avec un positionnement dans la chaîne alimentaire unique. D’après ces deux chercheurs leur agressivité est surfaite et au contraire du gorille qui peut se montrer agressif par ses manœuvres d’intimidation, cette espèce ne charge pas se montrant plutôt discrète et s’éclipsant silencieusement face aux humains. Cet attitude a été confirmée par un forestier belge vivant en RDC Johnny Flament, qui a observé le singe de Bili à 3 mètres de distance ( Hubert Roy- communication personnelle du 23 février 2004 à Benoit Grison qui rajoute que selon Flament cette créature est aussi connue localement sous le nom de Sokomotou terme qui renverrait à son aspect humanoïde). Sur ce point important et à la suite des recherches de Shelly Williams, c’est Cleve Hicks de l’université d’Amsterdam qui a pu se rendre dans la zone de vie de ces singes. Pour s’y rendre il faut parcourir environ 40 kilomètres à travers la jungle depuis la route la plus proche. Les singes qu’il a pu observer couchaient sur de grands nids pour la nuit à même le sol sans avoir peur semble – t – des panthères et chats dorés, félins particulièrement agressifs.

Malgré les différences très marquées tant morphologiquement ( crête sagittale développée conséquence d’une lourde mâchoire, animaux massifs du fait d’une éventuelle dérive génétique produite naguère dans cette région à partir d’un petit groupe de chimpanzés de grande taille appelée effet fondateur) que socialement avec le chimpanzé commun les analyses ADN dévoilées en 2005 et 2006 montrent qu’il s’agit de chimpanzés de la sous – espèce Pan troglodytes schweinfurthi.

Sur cette affaire je laisserai le mot de la fin au biologiste français Benoît Grison :

On a à faire dans les habitats forestiers de Bondo et Bili à une population de chimpanzés énormes, se comportant globalement comme des gorilles, au fonctionnement social spécifique, et aux conduites finement différenciées par rapport aux autres chimpanzés. Les chimpanzés – gorilles de l’Ouellé sont un cas fascinant, car exacerbé, parmi ces cultures – chimpanzés découvertes il y a 20 ans de cela notamment dans la forêt de Taï en Côte d’Ivoire : des populations de chimpanzés vivant dans des conditions écologiques tout à fait comparables, développent néanmoins des manières d’être et des apprentissages collectifs propres à leur groupe qui les placent à l’orée de la culture.

Voici donc le premier maillon qui nous permet de croire en la découverte d’une espèce totalement nouvelle ou différenciée dans nos zones de recherche. Mais il y en a d’autres.

On retrouve un peu partout de nombreux témoignages faisant état de rencontres avec des hominiens inconnus en Afrique Centrale. En voici quelques exemples bien connus des cryptozoologistes. C’est dans la revue Amazone que le zoologue Jean – Jacques Barloy, relata des faits troublants parus pour la première fois dans le San Francisco Examiner du 12 mai 1929 et qui laissent à penser en l’existence d’hominiens inconnus.

L’expédition Bertelli

Voici les faits : en avril 1929, une étrange nouvelle circule à Berlin. Elle provient du Cameroun et plus particulièrement d’une plantation dirigée par des allemands. Selon ces derniers, un chasseur d’éléphants se trouva nez à nez avec un groupe de grands singes et tira sur l’un d’eux. Lorsque le chasseur examina l’être qu’il avait blessé, il eut la stupéfaction de constater qu’il s’agissait d’une jeune fille à demi – humaine, à la peau sombre mais aux cheveux… blonds. Elle eut juste le temps de jeter à son assassin un regard lourd de reproches et expira. Or à peu près à la même époque, un autre témoignage donnait un certain poids à celui des allemands. Mais commençons par le commencement de cette incroyable histoire.

En 1915, une expédition française s’enfonce dans la forêt du Congo français. Elle est dirigée par Louis Bertelli qui, comme son nom ne l’indique pas est… danois. Il est accompagné de sa femme, qui est suédoise. Le but de l’expédition est de vérifier l’existence, au voisinage du confluent du Congo et de l’Ubano, une peuplade d’hommes – singes. Ceux – ci d’après le rapport d’une expédition précédente, seraient velus, avec de longs bras et des jambes courtes. Ils marcheraient debout et auraient un rudiment de langage. Arrivée à Léopoldville, l’expédition à bien du mal à recruter des africains, aucun de voulant aller dans la région en question et surtout pas aller tuer des hommes – singes, car tel est le but du danois. Celui – ci doit promettre de ne leur faire aucun mal.

On ne devait plus revoir les membres de l’expédition et l’un de ses bateaux fût retrouvé vide et chaviré. La tragédie fût oubliée. En 1928 cependant, un africain raconte l’étrange aventure qui lui arriva. Fuyant le Congo belge il avait cherché à gagner le Congo français et s’était enfoncé au cœur de la forêt. C’est ainsi qu’il aurait rencontré les hommes – singes. Suivant une de leur troupe, il parvînt jusqu’à leur village constitué de huttes de branches et de feuilles, installées dans les arbres. L’homme s’embusqua à proximité de ce village, n’osant s’en approcher car les mâles faisaient bonne garde. Une nuit, il eut la surprise de voir une jeune fille noire aux cheveux blonds, descendre de l’une des huttes et aller se laver le visage dans une rivière qui coulait à proximité. Fait curieux, elle n’était pas velue. L’africain tenta d’engager le dialogue. Elle ne comprit aucune des langues avec lesquelles il essaya de lui parler, mais répondit dans une sorte de dialecte mi simiesque, mi humain. La créature prend alors l’homme par la main et le conduit vers une tombe. Elle creuse légèrement dans la terre et en extrait des ossements ainsi qu’une mèche de cheveux blonds. Manifestement c’est un être cher à son cœur qui est inhumé là, vraisemblablement sa mère. A ce moment une clameur retentit, celle des hommes singes qui se sont aperçus de la disparition de la fille. Celle – ci se hâte de rejoindre sa tribu l’africain l’entendant dialoguer avec elle par un langage rudimentaire que celui qu’elle avait utilisé avec lui.

Si on relie ces affaires il est possible de reconstituer le scénario suivant : l’expédition Bertelli a été massacrée par des habitants féroces de la forêt où bien un accident survînt sur la rivière. Seule rescapée, la blonde madame Bertelli fût recueilli par les hommes singes et devenue par force la compagne de l’un d’eux. Elle en a eu une fille que rencontrera l ‘africain en fuite et qui sera tuée par le chasseur. Effectivement cette jeune femme fût tuée au Cameroun, pays voisin du Congo actuel et donc de l’ancien Congo français.

Histoire vraiment extraordinaire et dramatique à la fois au dénouement tragique.

Mais il existe bien d’autres rencontres tout aussi incroyables qui se sont déroulées dans le grand bassin du Congo. En voici quelques-unes.

Les Kakundakaris et Kikombas de Charles Cordier

En République Démocratique du Congo actuel, c’est en 1960 que le chasseur suisse Charles Cordier étudia dans la région du Kivu, deux formes hominoïdes bien distinctes. L’un, le kakundakari, petit et robuste, l’autre, le kikomba où Apamandi, géant velu.

A propos du kakundakari, Cordier récolta de précieuses informations à son sujet : empreintes de pied comparables à celles d’un enfant, souvent parallèles aux traces d’une harde de potamochères, d’un noir blanchâtre, recouvert de poils clairsemés, les poils de sa chevelure sont raides et forment une espèce de crinière sur la nuque. Il est impossible de le tuer à la lance parce qu’il l’esquive aussi lestement que le babouin. Il marche debout, ne grimpe pas, ne sais pas nager, mais est capable de traverser un cours d’eau sur un bois flottant. Il se retire la nuit dans une caverne ou un tronc d’arbre vide. On le rencontre seul ou à deux ou trois. S’il trouve un filet de pêche, il s’évertue à mettre un doigt dans chaque maille, comme s’il voulait les compter. Il s’amuse à entasser des bouts de bois comme s’il voulait faire du feu, mais n’y parvient pas.

Des kakundakaris furent tués par des villageois en particulier durant les années 1918-1919 par deux vieux chasseurs qui racontèrent à Cordier que l ‘être avait, pour l’un, la tête d’un enfant, pour l’autre, la tête d’un singe. De nombreux témoignages font état de l ‘existence de ce petit hominien, anciens pour la plupart, mais qui font partie de la vie de la jungle et de ses habitants. On ne peut donc que souscrire à ces rencontres où tout intérêt scientifique est exclu et c’est ce qu’avait compris Cordier qui n’a pu mener ses recherches à terme mais qui était tellement convaincu de l ‘existence de cet être, qu’il décida, malgré les troubles très graves liés à l’indépendance du pays, de rester une dizaine de jours dans la grande forêt avec une vingtaine de ses meilleurs pisteurs, ignorant les événements du 30 juin 1960. Il découvrit sur la route de Walikalé à Masisi, près d’une caverne, une empreinte nette de pied d’enfant qui ne mesurait pas plus de 12 centimètres de long, le pouce plus long que chez l’homme et le cinquième petit doigt n’apparaissant pas ( atrophié selon Cordier ). Dans la caverne il remarqua des morceaux de bois éparpillés. Il découvrit aussi près du village de Tulakua quatre empreintes plantaires bien profondes et nettes d’une longueur de 30, 5 centimètres et d’une largeur de 11 centimètres.

De l ‘avis de Christian Le Noël, grand guide de chasse de ces régions durant la seconde moitié du XXème siècle, le kakundakari aurait effectivement des cheveux longs et raides ainsi que le fait de ne pas avoir la parole articulée. Pour lui, il s’agit peut-être des derniers survivants d’une race descendant des australopithèques.

Le second hominien de ces zones d’Afrique centrale auquel s’intéressa Cordier est le kikomba. Voici la description qu’il en fait : il marche toujours debout, a souvent un bout de bois ou une manche de cognée à la main, il monte aux arbres pour récolter le miel des abeilles et tel un chimpanzé, se laisse tomber du haut s’il est surpris. Il mange le tubercule méké – méké et les fruits du gingembre. Le gorille mange aussi ces deux plantes mais contrairement à celui-ci il démolit les tronc d’arbre pourris pour en retirer les larves juteuses. Le kikomba hurle la nuit d’une façon bien plus effrayante que le gorille, surtout quand il longe les crêtes. Toutefois certains disent que c’est le cri du chevrotain aquatique. Il erre dans la forêt et ne s’abrite pas dans les cavernes. Il est réputé avoir une force démesurée et n’hésite pas à se précipiter sur un homme pour lutter avec lui et le rouer de coups de bâton. La seule défense consiste alors à faire le mort; en effet à ce moment l’animal s’éloigne pour chercher de quoi couvrir le corps de sa victime et c’est donc l ‘occasion pour la malheureuse victime de s’éclipser.

Cordier récolta de nombreux témoignages sur l’existence du kikomba.

Vues d’artiste Kakundakari/Kikomba

Il relate en particulier les méfaits qu’ils peuvent occasionner dans les camps de chasse en arrachant les feuilles des toitures et en ébranlant les cases. On lui raconta l’histoire d’un commerçant ambulant poursuivi sur la route par l’un d’eux et l’homme pour se sauver jeta sa marchandise et se précipita sur une pirogue pour s’éloigner. Il observa alors que le kikomba s’empara d’un baluchon, l’ouvrit et dispersa son contenu.

Cordier relate un autre témoignage précis :il fît la connaissance d’un ingénieur des Mines qui lui raconta qu’un certain Pierre Leon, un prospecteur de la compagnie minière Sobaki, alors qu’il prospectait une excavation, vit du coin de l’œil, passer quelqu’un à côté de lui et se rendît compte au même moment que personne ne pouvait savoir qu’il travaillait dans cette zone. En se levant il vit de dos un kikomba qui s’éloignait.

Un autre témoignage datant de janvier 1960 relate l’aventure d’un homme qui fût poursuivi par un kikomba sur la route menant à la mine aurifère d’Umate. Selon le témoin, l’animal marchait debout, ses longs cheveux drus lui couvraient le visage, ce qui l’obligeait à secouer sans cesse la tête pour les écarter afin de voir. Allant sur les lieux de cette rencontre, Cordier repéra une empreinte remarquable de 20 centimètres de long, très large, le deuxième doigt dépassant de loin l’orteil. Cordier précisa qu’il ne s’agissait en aucun cas ni d’une empreinte de chimpanzé, ni celle d’un gorille.

De son côté, Christian Le Noël a pu recueillir des informations sur l ‘existence du kikomba par l’un de ses collègues de chasse au Gabon, Dany Mallaire, grand connaisseur de la faune locale. Ce dernier, accompagné de Christian de Tuder, lui aussi guide de chasse, rencontra trois ou quatre de ces créatures en 1977 lors d’une prospection dans la région de Setté-Cama, en particulier entre Iguéla et la réserve du petit Loango : 

je traversais en voiture une clairière, le bruit du véhicule mit en fuite ce que je pris d’abord pour un petit groupe de primates roux, mais à ma grande surprise ceux – ci se mirent à fuir vers le couvert en courant sur leurs deux pattes arrières, sans jamais se servir de leurs membres avant comme le font toutes les races de singes, y compris les chimpanzés et les gorilles. Ces créatures au pelage marron foncé, alors que celui des chimpanzés et des gorilles est noir, étaient accroupies à chercher de la nourriture et se mirent à fuir à l’arrivée du guide.

Le parc naturel de Louango au Gabon, 175km de côtes inhabitées.

Le Noël recueilli aussi un témoignage émanant de la Centrafrique en 1989 lorsqu’il se trouvait à Bangui, lors d’une mission qu’il effectuait pour la Communauté européenne: 

Un ami proche d’un officier français commandant la garde présidentielle du Président Kolimba me raconta ce qui suit : cet officier français responsable de la sécurité sur l’ensemble du territoire avait accès à tous les rapports que faisaient les préfets de brousse. Son attention fût attirée par un rapport du préfet de Mbaïki, zone de forêt dense, située à environ 80 kilomètres à l’ouest de Bangui. Celui – ci relatait une étrange histoire. Des chasseurs locaux étaient partis chasser en forêt pour faire de la viande. Ils abattirent ce qu’ils prirent pour un grand singe, mais une fois au sol, celui – ci ressemblait tellement à un humain velu qu’ils l’apportèrent entier au préfet, lui aussi intrigué à la vue de la créature. Il fît un rapport au Président de la République et fît enterrer la dépouille.

Nous avons abordé l’apport de Jacqueline Roumeguère-Eberhardt, à l’étude des primates inconnus d’Afrique ici.

Il s’agirait donc d’un hominoïde se tenant debout, parlant une langue inconnue, laissant d’énormes traces de pas, décrit aussi par la chercheuse Jacqueline Roumeguère – Eberhardt, dont la taille pourrait atteindre deux mètres. Il porte souvent une énorme massue, un petit arbuste. Ces instruments rudimentaires lui serviraient à tuer les buffles qu’il ne semble pas craindre et dont il affectionne la chair. Il ne craint pas les hommes car d’un naturel paisible et ne montre en réalité à leur égard plus de curiosité que d’agressivité. Malgré tour Cordier estime d’après ses témoignages que cet être peut se révéler particulièrement agressif.

Sur son identité voilà ce qu’en a pensé Bernard Heuvelmans : ce groupe a un statut encore incertain, en tout cas controversé, dans le système de la nature. Constitue – t -il une famille particulière, distincte de celle des hommes, une sous – espèce de cette dernière, un genre tout à fait à part d’hommes proprement dits, voire une simple espèce humaine? Personne ne saurait trancher la question de manière absolue.

Ce type de témoignages sur la vie d’un être vivant inconnu de la science mais connu des populations locales est tout simplement époustouflant. Il relate les mœurs d’un hominien, issu de rencontres en pleine forêt, loin de tout développement humain, loin de la médiatisation, loin de la science, loin d’éléments exogènes. Il reflète une fois de plus l’intimisme qui existe entre les populations locales et le reste des êtres vivants.

Le dossier des singes inconnus et des hominoïdés peu connus des forêts d’Afrique centrale est très complexe. L’ouvrage majeur qui a permis d’y voir un peu plus clair en ce domaine est incontestablement l’ouvrage de Bernard Heuvelmans ( Les Bêtes Humaines d’Afrique , publié chez Plon en 1980 ).

Deux réflexions pourraient servir de conclusion à ce chapitre.

Celle d’Ivan T. Sanderson : au fur et à mesure que le temps passait et que les deux branches proliféraient et donnaient naissance à des variétés différentes, un fossé de plus en plus profond se creusait. Ce n’est pas parce que certains hommes ( disons plutôt hominidés ) continuaient d’être dotés d’une toison et de petits cerveaux qu’ils restaient des anthropoïdes. Et réciproquement, ce n’est pas parce que les anthropoïdes actuels sont encore complètement couverts de fourrure et ont encore de petits cerveaux, que leur évolution à partir de leur forme originelle est moins poussée que la nôtre. Ils ont simplement évolué dans d’autres directions.

Celle de Bernard Heuvelmans : si ces reliques forestières contiennent toujours la plupart des espèces qu’elles hébergeaient secrètement depuis des temps immémoriaux, elles sont en revanche plus faciles d’accès à cause de leur amenuisement.


Ce dossier des hommes sauvages ou anthropoïdes inconnus m’amena au cours de mes expéditions sur la recherche du Mokélé – Mbembé à m’interroger sur leur existence dans la zone immense de mes déplacements entre le sud Cameroun et le nord Congo.

J’ai pu à ce sujet avec notre équipe récolter des informations très intéressantes sur la survie d’êtres bipèdes inconnus de la zone du fleuve Dja et en particulier un témoignage exceptionnel de l’un des pisteur qui travaille avec nous, témoignage qui fût l’objet principal de notre dernière mission de janvier 2020.Il apparaît que dans les immenses zones forestières et frontalières du sud Cameroun et du nord Congo, de nombreux témoignages font état d’êtres mystérieux ressemblant à des gorilles ou des chimpanzés mais qui n’en sont certainement. Pour revenir sur notre expédition de 2016 il nous a bien été précisé par notre pisteur Blaise qu’il avait été témoin d’une rencontre pour le moins extraordinaire dans une zone située à environ trois à quatre jours de marche dans la forêt très difficile d’accès qui fait suite aux chutes Nki.

Le pisteur Blaise

C’est en arrivant en haut de notre ascension, après quelques heures de repos bien mérité que notre pisteur principal nous parla de lui même de cette rencontre. Vingt ans auparavant, lors d’une mission exploratrice avec des personnes du gouvernement camerounais, et dans le cadre de l ‘exploration de cette zone entièrement enclavée et inexplorée, l’équipe suivant les berges du fleuve supérieur du Dja, découvrit de l ‘autre côté du fleuve une série de grottes d’où ils pu apercevoir un certain nombre d’êtres vivants apparemment ressemblant à des gorilles ou chimpanzés mais qui en interrogeant longuement le témoin principal n’en étaient absolument pas. Le pisteur Blaise est un habitué de la grande forêt pluviale, vit au contact de cette forêt et reconnait parfaitement les espèces y vivant. L’observation dura plusieurs minutes sans que les humains soient reconnus grâce à la séparation avec le fleuve. Ces êtres qui se tenaient debout allaient et venaient près des grottes.

Cette observation est bien entendu exceptionnelle. Elle date de plus de vingt années. On peut penser qu’il y ait eu l’effet de surprise dans une forêt quasi impénétrable et toute rencontre avec des animaux est toujours considérée avec beaucoup de prudence en particulier dans une zone connue pour des populations d’éléphants de forêt et de gorilles n’ayant que de très rares contacts avec des êtres humains. L’effet de surprise a pu néanmoins eu pour conséquence une mauvaise appréciation sur la morphologie même de ces êtres vivants mais de part mon expérience personnelle de plus de quinze années de recherche en forêt tropicale et aux contacts que j’ai pu lier avec les pygmées et pisteurs, il me paraît peu probable qu’une confusion soit l’hypothèse à retenir. 

Notre prochaine expédition en octobre 2021, sera en partie consacrée à la recherche de ces grottes, dans une zone géographique montagneuse ou le terme enfer vert remet très vite en question notre précarité dans une Nature ignorée des sentiers battus !

Fin

Initié dans les années 1970 par B.Heuvelmans aux mystères du monde animal, Michel Ballot consacre d’intenses recherches de terrain au Congo depuis 2007 à la recherche du Mokélé MBembé. Il est possible de soutenir ses recherches ici.

3 commentaires

  1. Bonjour,
    Merci pour ce dossier.
    A propos des variations de taille, je rappelle les raisons de penser que cela ne se fait pas forcément de façon continue, que bien des éléments suggèrent la possibilité de doublement ou dédoublement en une seule génération du poids corporel (ce qui correspond à une augmentation ou diminution des dimensions linéaire de racine cubique de deux soit 1,26 environ). Voir http://pagesperso-orange.fr/daruc/taille.htm
    J’ai exploré un peu plus loin, en amateur, avec les évolutions non pas globales mais d’une partie du corps : http://pagesperso-orange.fr/daruc/tailles.htm
    Et ça me semble conforté par la thèse (rejetée voire diabolisée) d’Anne Dambricourt sur l’évolution du sphénoïde (os a priori insignifiant mais qui conditionne la forme du crâne) : http://bouquinsblog.blog4ever.com/la-legende-maudite-du-vingtieme-siecle-anne-dambricourt

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    1. Merci infiniment Jean Roche pour ce commentaire qui ouvre une voie de réflexion. Vos articles sur le sujet sont très éclairants, mais le sujet est complexe, par exemple en quoi, concrètement, le sphénoïde découvert par Mme Dambricourt remet-il en cause les principes de l ‘évolution. De même pour l’évolution de la taille d’un animal, qu’impliquerait selon vous cette théorie appliquée aux éventuels hommes sauvages ? Enfin, j ‘adorerai consulter l ‘article de La Recherche de 1977, sur le Yéti et les primates inconnus, j ‘ai rencontré un co-auteur, le paléontologue Pascal Tassy, au Muséum et il m ‘a semblé solidement ancré dans le camps des sceptiques. je suis donc curieux car la couverture du magazine est impressionnante. Mais je ne trouve rien dans les archives en ligne. dommage.

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