Les hominidés inconnus du sud Cameroun

Par François de Sarre

Dans beaucoup de régions d’Afrique, les récits sur des hominidés sauvages et velus ne sont pas rares. C’est aussi le cas au Cameroun.

Avec Michel Ballot, l’explorateur bien connu, j’ai participé en juin 2010 à une expédition dans le sud du pays, le long du fleuve Dja (ou Ngoko) qui forme la frontière avec le Congo-Brazzaville. Nous recherchions l’animal appelé Mokélé-Mbembé, mais prêtions également attention aux autres témoignages sur des créatures non identifiées, dont des hominidés.

Michel Ballot lui-même en a déjà parlé à diverses reprises dans ses livres et publications, je ne fais ici que reprendre ses travaux en insistant sur les aspects zoologiques et phylogénétiques.

Michel Ballot et François de Sarre

L’homme de type sapien est-il le seul sur Terre ?

Selon les affirmations de la science officielle, il n’y aurait plus aujourd’hui qu’une seule espèce d’humain : l’Homo sapiens… c’est-à-dire, nous ! Pourtant, de nombreux récits à travers le monde semblent devoir contredire ce modèle systémique plutôt rigide…Mais avant d’aborder plus précisément la question des hominidés sauvages « cryptiques » du Cameroun, voyons ce que la paléoanthropologie peut nous apprendre à ce sujet.

   Déjà, nous pouvons faire quelques constatations :

  •  Voici 300.000 ans, d’après ce que l’on déduit utilement de la collecte de fossiles, une bonne dizaine d’espèces de type Homo peuplaient la planète… Homo rhodesiensis, Homo bodoensis, H. heidelbergensis, H. erectus, H. ergaster, H. naledi, etc… [Balzeau 2022 ].  Et, bien sûr, l’Homo sapiens !
  •  Les premiers restes connus d’Homo sapiens ont été datés de 315.000 ans (Djebel Irhoud, Maroc).
  •  Ce n’est pas parce qu’Homo sapiens semble le seul à avoir survécu qu’on doit automatiquement le considérer comme étant le « dernier-né » des Homo

   Par ailleurs, le terme scientifique Hominidae (ou Hominidés) regroupe non seulement l’homme de type Homo, mais aussi les genres simiens contemporains : Pongo (orang-outan), Gorilla (gorille) et Pan (chimpanzé, bonobo). Sans oublier les divers collatéraux, connus uniquement par leurs restes fossiles, tant chez les anthropomorphes (Ardipithecus, Orrorin, Australopithecus, Paranthropus), que chez ceux que l’on rattache habituellement au genre Homo

   Une explication usuelle chez les cryptozoologues consiste à dire que de tels « survivants de la préhistoire » forment aujourd’hui l’essentiel des types d’hominidés sauvages dont nous allons bientôt reparler. En suivant ce même type de raisonnement, le paléoprimatologue britannique Martin Pickford avait conclu que le fossile daté de 7 millions d’années, appelé « Toumaï » (Sahelanthropus tchadensis), était en réalité un… protogorille… tandis qu’Ardipithecus ramidus (4,5 millions d’années), quant à lui, était un… protochimpanzé !

Personnellement, suivant en cela les réflexions de Bernard Heuvelmans, père de la Cryptozoologie, je pencherai plutôt pour l’hypothèse d’une « déshominisation » récente in loco d’authentiques Homo  – à l’origine des grands singes actuels ! En l’occurrence, c’est un phénomène évolutif que le Dr Heuvelmans reliait à un bipédisme initial de tous les primates.

   Bien sûr, nous reviendrons sur ce point.

Historique des découvertes d’hominidés en Afrique tropicale

   Rappelons d’abord que, d’un point de vue taxinomique, les chimpanzés, bonobos et autres gorilles sont des hominidés, tout comme nous !

   Notons aussi que les grands singes africains n’ont été décrits qu’assez tardivement par les zoologistes ou naturalistes de terrain – et qu’ils étaient déjà bien connus des populations locales : bantous et pygmées !

   Ce sont :

  • le Chimpanzé commun [Pan troglodytes  Blumenbach 1775]
  • le Bonobo [Pan paniscus  Schwarz 1929]
  • le Gorille des plaines de l’ouest [Gorilla gorilla  Savage 1847]
  • le Gorille des montagnes [Gorilla beringei  Matschie 1903]

   Peut-être y a-t-il d’autres espèces ? Ou sont-elles plutôt l’expression de variabilités individuelles ou locales ? Nous sommes loin de tout connaître sur les grands singes africains,

Le chimpanzé, le bonobo, le gorille des plaines, le gorille des montagnes

Gorilles nains et chimpanzés « costauds »

   En 1966, alors que j’étais encore étudiant en zoologie, j’eus l’occasion de voir pour la première fois une famille de gorilles nains. 

Gorilles nains

   Dans une vitrine du muséum d’histoire naturelle Senckenberg (Francfort-sur-le-Main), les visiteurs ont en effet la surprise de découvrir deux gorilles empaillés d’une taille étonnement faible, le mâle faisant 1m 35 de haut, tout comme la femelle accompagnée de son petit (qui, soit dit en passant, a tout du chimpanzé)…D’après Heuvelmans 1980 (p. 443 et suivantes), ces primates proviennent du Gabon (au sud de Libreville), pas très loin de notre zone de recherche, et font partie depuis 1907 des collections du muséum Senckenberg.

   Apparemment, le trio d’anthropoïdes avait été observé dans un nid de branchages, à quelques mètres de hauteur dans un arbre, puis massacré. Leur boite crânienne est dépourvue de crêtes, le front est saillant, comme chez le chimpanzé, mais le museau est étroit et allongé, ce qui caractérise plutôt le gorille…Bref, un ensemble de caractères à mi-chemin entre les chimpanzés et les gorilles ! L’espèce a même été décrite sous le nom scientifique de Gorilla (Pseudogorilla) ellioti.

   Dans la vitrine du muséum, on peut voir que le pelage est relativement clair, un peu roussâtre sur la tête et les épaules. Mais il y a tellement de variations individuelles chez les grands anthropoïdes africains que ce caractère de la couleur ne peut guère servir de critère…« Alors, nains pathologiques ? Hybrides ? Représentants d’une forme pygmée authentique ? La question n’est toujours pas résolue » écrivait Bernard Heuvelmans en 1980.

   Certes, c’était une époque, au début du XX° siècle, où l’on s’était mis à décrire beaucoup d’espèces nouvelles (notamment de gorilles) sur la foi de simples variations locales ou individuelles…Mais venons-en maintenant aux cryptides proprement dits.

  • Les singes de Bili
  • Le kooloo-kamba
  • Le kakundakari
  • L’agogwé
  • Le kikomba
  • Le dodū

Les singes de BILI

Sous cette dénomination, on regroupe de grands singes africains à morphologie de chimpanzés, mais possédant une crête osseuse sagittale similaire à celle des gorilles… Par ailleurs, l’examen de poils retrouvés dans un nid en forêt aurait révélé un ADN pratiquement semblable à celui du chimpanzé, avec lequel le singe de Bili partage également le régime alimentaire [cf. Ballot 2021, p. 117].

Ainsi, au sud du Cameroun et dans le Congo voisin, on évoque depuis le XIX° siècle ce fameux « Singe de Bili ». En 2004, la primatologue américaine Shelly Williams, affiliée à l’Institut Jane Goodall du Maryland, déclare même avoir rencontré cet anthropoïde, bien connu des populations locales sous le nom de « singe tueur de lions« , alors que les chimpanzés classiques étaient catalogués comme étant de simples « batteurs d’arbres« …Notons aussi qu’en 1963, l’ethnologue suisse Charles Cordier avait proposé la désignation Paranthropus congensis pour ces singes bipèdes de grande taille… Alors que ce nom de genre Paranthropus Broom 1938 est utilisé par les paléontologues pour désigner les fossiles communément appelés « australopithèques robustes ».

 Pour d’autres chercheurs qui se sont penchés sur la question, cette population d’anthropoïdes simiens que l’on appelle « singes de Bili » aurait développé des caractéristiques « robustes », notamment la crête sagittale, en évoluant loin des autres espèces ou sous-espèces de chimpanzés, comme Pan troglodytes schweinfurthi.

Le singe de Bili, alias Eastern Chimpanzé, alias le singe mystérieux Bondo, alias le tueur de lions, alias Pan Troglodytes Schweinfurthii ( photo Bernard Dupont)

   Néanmoins pour le naturaliste suisse Karl Ammann, par exemple, il s’agirait seulement de chimpanzés particulièrement grands et costauds. Ainsi, le singe de Bili pourrait peser jusqu’à 100 kilos, mesurer 1 m 80 et laisser au sol des empreintes de 35 centimètres de long. Ce qui est intéressant, c’est qu’en plus de posséder une crête sagittale, ce grand singe dort à terre, comme les gorilles, ne craignant aucun prédateur, lion ou léopard…

   Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, les singes de Bili (qui font 2 fois le poids moyen d’un chimpanzé ordinaire) ne sont pas particulièrement agressifs. A l’inverse du gorille, ils ne chargent pas, se montrent plutôt discrets et, face aux humains, s’éclipsent silencieusement…

   Au Congo, ce grand primate est connu localement sous le nom de « sokomotou« … un terme qui renverrait à son apparence presque humaine et à la marche bipède qu’il semble devoir affectionner !   [cf Grison 2011] Pour beaucoup d’observateurs, ces animaux massifs à crête sagittale marquée résulteraient d’une dérive génétique, à partir de chimpanzés déjà de grande taille.

   En tout cas, de très gros chimpanzés, étudiés par le naturaliste suisse Karl Ammann, vivant dans les mêmes zones forestières de Bili et de Bondo, non loin de la rivière Ouélé et de la frontière avec la République centrafricaine, ont été décrits sous le nom de « gorilles de l’Ouélé« , ce qui rajoute encore à la confusion…

Le  kooloo-kamba

   Les premières mentions de ce primate mystérieux datent du milieu du XIX° siècle, mais on ne possède aucune preuve empirique de son existence.

[tête de koolo-kamba – wikipédia]

   En tout cas, l’explorateur et naturaliste franco-américain Paul Belloni Du Chaillu, qui parcourut le Gabon et le Cameroun dans la seconde moitié du XIX° siècle, affirme l’avoir rencontré, et même abattu.

   Le Kooloo-Kamba serait plus grand que le chimpanzé, il aurait une face plus plate (museau peu développé), de grandes arcades sourcilières, et surtout une posture plus bipède. Jusqu’à présent, nous n’avons pas vraiment évoqué la possibilité de croisements. Au cœur du débat sur une éventuelle hybridation entre grands singes africains se trouve justement le Kooloo-Kamba !  Mais bien sûr, il faut tenir compte de la variation morphologique « naturelle » qui existe notamment chez les chimpanzés – où les individus de certaines populations sont plus grands et ont la peau plus sombre…

   Quant au critère d’une meilleure bipédie, elle peut s’expliquer par une descendance directe à partir du genre Homo !! L’hypothèse d’une hybridation entre chimpanzés, gorilles, voire avec des humains, reflète plutôt une certaine méconnaissance de la variation morphologique inter-spécifique chez les primates africains actuels.

   Nous en reparlerons un peu plus loin.

   Sans doute en lien avec le koolo-komba, le chasseur français Christian Le Noël évoque en 1990 la présence du kara-komba en Centre-Afrique, un petit homme sauvage de la taille d’un enfant de treize ans. La créature était venue boire près d’un ruisseau et l’on pouvait voir que ses pas dans la glaise étaient l’un derrière l’autre, comme les empreintes de yétis ou de sasquatch, « car leur bassin n’est pas semblable au nôtre qui laissons des traces légèrement décalées ».

Le kakundakari

Voici ce qu’en dit le capteur d’animaux Charles Cordier [in Heuvelmans 1980, p. 577] : « Moins d’un mètre de haut (60 à 90 cm), ce qui ne fait vraiment pas beaucoup ! Poils clairsemés sur le corps. Cheveux raides, formant une sorte de crinière sur la nuque. Marche debout, ne grimpe pas aux arbres, ne sait pas nager, mais est capable de traverser un cours d’eau sur un bois flottant... ».

[kakundakari – Heuvelmans 1980]


   Ainsi Cordier décrit-il cet hominien d’Afrique centrale et du Zaïre. De l’avis du guide de chasse Christian Le Noël (cité in BALLOT 2021, p. 125), le kakundakari a effectivement des cheveux longs et raides. Par ailleurs, il semble ne pas posséder de langage articulé.

L’ agogwé

   En d’autres régions d’Afrique, on parle de l’agogwé, dépeint généralement comme une petite créature rousse qui ressemble à un singe, mais marchant debout comme un homme…

Par ailleurs, l’agogwé est connu pour son front bombé, ses petites canines, sa chevelure et la couleur du pelage. Sa taille peut varier entre 1m et 1m70, ce qui rappelle beaucoup les proportions des chimpanzés et des gorilles.

   Bien sûr, on pensera inévitablement aux australopithèques et autres paranthropes. Qui ne connaît pas « Lucy » dont les ossements ont été découverts en 1974 par le regretté Yves Coppens, par Donald Johanson et Maurice Taieb, au nord de l’Éthiopie ?

   Nous reviendrons sur ce sujet des australopithèques ou paranthropes, et sur leurs possibles liens avec les cryptides hominiens actuels.

Le  kikomba

   Dans un article de 1973 (cité par Heuvelmans 1980, p. 587) Charles Cordier écrivait : « Peut-être ai-je vu un jour un kikomba, mais ce n’est pas sûr, car le gorille court debout lui aussi ».

   Cela se passait dans l’ex-Congo belge. Et l’explorateur suisse ajoute en se référant aux témoignages d’autochtones qu’il avait entendus : « Le kikomba marche toujours debout, a souvent un bout de bois ou un manche de cognée à la main, il monte aux arbres pour récolter le miel des abeilles et tel un chimpanzé se laisse tomber du haut s’il est surpris » (Ballot 2021, p. 125).

kikomba – Heuvelmans 1980

   Dans ce même livre de Michel Ballot, on peut lire quelques autres témoignages recueillis par le guide de chasse Christian Le Noël, au Gabon et en Centrafrique. Le kikomba aurait de longs cheveux drus qui lui recouvrent en partie le visage. Il peut atteindre 2 mètres de haut, laissant des empreintes longues de 30 centimètres. La couleur du pelage est marron foncé.

   Quant à Charles Cordier, il écrit encore : « Le kikomba ne craint pas les hommes, car d’un naturel paisible, ne montrant à leur égard que curiosité ».

   Même si certains témoignages évoquent une certaine agressivité.

Le  dodū

   Généralement considéré comme un cryptide de grande taille, autour de 1 m 80, le dodū des forêts du sud-Cameroun pourrait correspondre au kikomba du Congo voisin, comme le souligne l’explorateur et cryptozoologue Michel Ballot dans son dernier ouvrage « Nki l’ultime frontière », publié en 2021 aux éditions ETHOS : « Même caractéristiques physiques, mêmes peurs de la part des habitants, même agressivité surfaite ». Et Michel Ballot d’ajouter : « Serait-ce aussi une forme de chimpanzé géant au même titre que le singe de Bili ? ».

Voici une vingtaine d’années, en novembre 2000 et dans les mois qui suivirent, le chercheur canadien Bill Gibbons et son équipe avaient déjà recueilli d’intéressants témoignages en remontant le fleuve Dja jusqu’aux chutes Nki, au sud du Cameroun. L’animal serait agressif, n’hésitant pas à tuer les gorilles et les chimpanzés, avant d’extraire les asticots de leurs corps en décomposition !

   Quant à Michel Ballot, il relate (p. 134) sa discussion avec un pêcheur local à propos d’une créature étrange et velue, appelée demolou, ressemblant à un chimpanzé, sans en être un, qui construisait des cabanes, vivait dans des grottes le long du Dja, marchait sur ses deux pieds, mais pouvait aussi se mettre à quatre pattes…

   Très intéressant est également le témoignage (p. 135) du pisteur Blaise, dans ce même secteur des chutes Nki. Il accompagnait un groupe de techniciens camerounais, partis de Yaoundé ou de Yokadouma, à la recherche de mines d’or. C’est alors qu’ils virent sur une rive du fleuve Dja ce qu’ils prirent d’abord pour des chimpanzés. Mais ils étaient plus grands (autour de 1 m 80), leurs visages étaient clairs… ils avaient peu de poils sur le corps, les cheveux un peu longs mais pas trop… et surtout, ils n’avaient pas l’air aussi costauds que des gorilles ou des chimpanzés ! « Ils étaient debout » poursuivait Blaise « parfois à quatre pattes pour jouer, mais ils marchaient debout ! Nous en avons compté 12. Il y avait des trous (grottes) dans les roches, ils rentraient et en sortaient. Ils étaient sur une dalle de rochers et avaient des choses dans leurs mains, mais nous étions loin, je n’ai pas pu voir ce que c’était. Il y avait des jeunes, mais nous ne pouvions pas distinguer les mâles des femelles ».

Le pisteur Blaise

Au bout de quelques minutes, Blaise et un autre pisteur, ainsi que les membres de l’équipe technique, mus par la peur, quittèrent les lieux : ils étaient certains qu’il ne s’agissait pas de chimpanzés, car trop humains d’aspect !

   Le deuxième pisteur – qui était très expérimenté – avait déjà entendu dire qu’il existait dans ces forêts, en haut des chutes Nki, une espèce de primate que personne ne connaissait.

   Michel Ballot, en tout cas, dans sa quête du mokélé-mbembé, s’est promis de revenir prochainement explorer les berges du Dja, en amont des chutes Nki !

De possibles hybrides ?

   En dehors d’une réelle spécificité, l’explication de ces « faux-gorilles » ou « faux-chimpanzés » pourrait résider dans l’hybridation de grands singes.

  Ainsi, le kooloo-kamba présente-t-il des traits intermédiaires entre le gorille et le chimpanzé.

  Un croisement entre les deux genres Pan et Gorilla est-il possible en milieu naturel ?

  Mais, allons même un peu plus loin…

   Chimpanzés et humains sont de proches parents. Ils ont en commun 98,8 % de leur ADN, ce qui a conduit à la spéculation controversée qu’un hybride entre ces deux espèces était possible. Bien sûr, les humains ont une paire de chromosomes en moins (46) que les hominidés simiens (48), mais l’hybridation peut se faire entre organismes proches, ayant un nombre différent de chromosomes, comme le montre l’exemple bien connu de l’âne et du cheval ! Chez les primates anthropomorphes, on connaît aussi le « siabon« , né de l’union entre un siamang (50 chromosomes) et le gibbon (44).

   Alors, un croisement est-il possible entre l’homme et le chimpanzé… au cœur de la forêt tropicale ? Dans son livre « Nki l’ultime frontière«  (p. 122), Michel Ballot nous parle d’une jeune femme aux cheveux blonds, abattue en 1929 au Cameroun par un chasseur, alors qu’elle se trouvait au milieu d’un groupe de grands singes.

   Par recoupements, on est arrivé à reconstituer son histoire : ce pourrait être la fille naturelle de l’épouse suédoise de l’explorateur Louis Bertelli. En 1915, celui-ci avait mené une expédition au Congo dans le but de vérifier l’existence d’hommes-singes qui avaient été décrits comme velus avec de longs bras et des jambes courtes. Selon les témoins, ils marchaient debout et avaient un rudiment de langage.

   En tout cas, on ne revit plus jamais aucun membre de cette expédition… La blonde madame Bertelli fut-elle recueillie par les hommes-singes et devenue par force la compagne de l’un d’eux ? Quoi qu’il en soit, même si l’hybridation semble être « la » solution idéale, elle n’est pas la seule explication possible, car il faut tenir compte aussi de la variabilité des grands singes… et de l’espèce humaine !_

Une survivance à partir de formes fossiles ?

   La tentation est grande – et elle coule de source – de faire descendre systématiquement les hominidés cryptides camerounais des fossiles du même type que l’on connaît déjà en Afrique équatoriale.

   Ainsi, le kakundakari pourrait procéder de l’australopithèque gracile, et le kikomba de l’australopithèque robuste ou paranthrope [cf. HEUVELMANS 1980, p. 534]. Mais cela reste une hypothèse de travail. Notons au passage que ce même Paranthropus a récemment fait l’objet d’une étude par le cryptozoologue australien Gary Opit (anomalien.com, février 2020) qui l’assimile au yowie local, voire au bigfoot ou sasquatch nord-américain !

   Et pour la petite histoire, rappelons aussi que Charles Cordier avait lui-même appelé le kikomba : « Paranthropus congensis« , en le dotant d’un nom pseudo-scientifique…  [cf. Schindler 2021] Ce qu’il faut bien voir, c’est que des hominidés de « type ancien » ne sont pas forcément dans notre ascendance évolutive, car ils pourraient procéder d’une déshominisation antérieure.

   On pourrait multiplier les exemples à travers le monde entier. Nous nous contenterons d’évoquer ici l’ebu gogo, connu de l’île de Florès en Indonésie… où l’on a retrouvé récemment les squelettes de petits hommes ! Voyons cela de plus près, avant de revenir à nos cryptides africains.

Le « Hobbit » existe-t-il encore ?

   Parvenue jusqu’à nous depuis l’île de Florès, en Indonésie, une légende ancienne, déjà mentionnée par le zoologue belge Bernard Heuvelmans (1980), parle de l’ebu gogo.

  En l’occurrence, ce sont de petites créatures velues qui hanteraient les forêts locales… 

  Dans un livre paru tout récemment, l’ethnographe Gregory Forth, de l’Université de l’Alberta au Canada, a estimé qu’il ne fallait pas rejeter systématiquement de tels contes folkloriques et ne pas y voir de purs produits de l’imaginaire local !

D’après Gregory Forth, il est possible que l' »homme singe » décrit encore aujourd’hui par la population de l’île Florés soit un descendant d’Homo Floresiensis. Une espèce bien vivante nommée localement lai’hoa. Davantage d’infos, et l’interview de Gregory Forth dans cet article.

   Il faut dire que, voici une vingtaine d’années, le landerneau tranquille des paléoanthropologues a été mis en émoi par l’annonce de la découverte de l’Homo floresiensis ! 

   Ainsi, la légende de l’ebu gogo a été revue en 2004 sous un jour entièrement nouveau, depuis que des ossements humains de petite taille – et notamment un crâne féminin vite appelé « Flora » – ont été retrouvés au fond d’une grotte sur l’île indonésienne de Florès, au nord-ouest du continent australien.

Crâne d’Homo floresiensis – Wikipédia

Reconstitution de l’Homme de Florès – Wikipédia

   Personnellement, j’avais émis l’hypothèse d’une spéciation insulaire (cf. SARRE 2005) à partir d’un stock ancien d’Homo sapiens féraux. Dans l’état actuel de nos connaissances, cela constitue le scénario le plus probable.

   Que ce soit à Sumatra ou sur l’île de Florès, on peut espérer de prochaines et prometteuses découvertes, à la fois en zoologie et en paléontologie. Les chances de retrouver le « hobbit » sont bien réelles !

Explication par la déshominisation et un bipedisme originel

   La thèse de l’hybridation, ou celle d’une descendance directe à partir d’anthropomorphes connus par leurs fossiles (comme Paranthropus), n’expliquent pas vraiment de façon satisfaisante le caractère pérenne de la bipédie – ni la persistance de traits humains indubitables – non seulement chez les hominidés inconnus des forêts d’Afrique, souvent décrits comme « chevelus », mais aussi chez les chimpanzés et les gorilles !  

   Ni la bipédie fonctionnelle, ni l’utilisation d’outils, ni une pilosité peu apparente (en fait, nous avons autant de poils corporels que le chimpanzé !), ni même la pratique d’un langage, ne sont l’apanage de l’homme de type sapiens

   Sur la présence « relique » de tels caractères humains, voici à titre d’exemple le cas des chimpanzés de la forêt d’Ebo,au nord-ouest du Cameroun. Cette sylve tropicale abrite, en effet, des populations de grands singes (Pan troglydtes ellioti) capables d’utiliser des outils : de longs bâtons pour attraper les termites, ou encore des marteaux et des enclumes en bois et en pierre pour extraire la chair des noix de kola…  Une situation analogue a été décrite en Côte d’Ivoire (parc national de Taï).

   La forêt d’Ebo s’étend sur plus de 1 500 kilomètres carrés dans une région littorale du Cameroun et possède une riche biodiversité.

   En plus des chimpanzés, on y trouve également une mystérieuse population de gorilles qui n’a été découverte par les scientifiques qu’en 2002. Deux sous-espèces de gorilles existent au Cameroun, séparées par le fleuve Sanaga : le gorille des plaines occidentales (Gorilla gorilla gorilla) au sud du fleuve et la petite population de gorilles de la rivière Cross (Gorilla gorilla diehli). Intercalée au nord du fleuve Sanaga, se trouve une troisième population, distante des autres d’au moins 200 kilomètres. « Il pourrait s’agir d’une troisième sous-espèce de gorille habitant au Cameroun » a suggéré le primatologue Ekwoge Abwe, responsable de l’ONG camerounaise Ebo Forest Research Project.

   Mais pour en revenir aux chimpanzés, une étude menée par des chercheurs de l’Institut Max Planck à Leipzig, et de l’Institut des sciences cognitives du CNRS à Lyon, avait révélé qu’en plus de leur langage des signes, ces primates utilisent près de 400 séquences vocales (correspondant en quelque sorte à des mots…) pour échanger entre eux [communication biology, 5, 410, 2022].

   Ainsi, le système de communication des grands singes africains est-il bien plus complexe que ce que l’on pensait. Ils peuvent faire de véritables phrases !

   Mais revenons-en à la déshominisation (que l’on peut aussi appeler « bestialisation »).

   Finalement, c’est peut-être en se déshominisant que certains groupes de primates arboricoles ont les plus grandes chances de survie !

   Le terme déshominiser ne doit pas être pris dans un sens négatif ou péjoratif, mais comme le suggère son étymologie latine (= de homine), c’est plutôt un éloignement progressif des traits physiques et mentaux par rapport à ceux qui caractérisent notre espèce zoologique, Homo sapiens !

   La thèse de la déshominisation insiste surtout sur le fait que les ancêtres des grands singes actuels se seraient progressivement « déculturés » : ils ne font plus de feu et n’utilisent plus de tanières durables, mais plutôt des litières temporaires, en bas des arbres ou en haut des premières branches…

   La déshominisation a été évoquée par Bernard Heuvelmans dans une série d’articles (1954, 1966), puis dans son fameux livre sur « L’homme de Neanderthal » (1974).

   Ou encore, par la paléoanthropologue Yvette Deloison (2004, 2019) pour qui l’ancêtre de tous les primates était un bipède primitif qu’elle a nommé : Protohominoides bipes.

   Moi-même, j’ai repris les travaux du Dr Heuvelmans dans un livre complet sur la « Bipédie initiale », publié en français et en allemand (2014, 2020).

CONCLUSION

  

Notamment chez les grands singes africains, des populations différentes (plus grandes, plus petites, peau plus foncée ou plus claire) peuvent caractériser une spécification locale, mais est-on en droit de parler de sous-espèces ou d’espèces différentes ? En tout cas, au terme de cette étude sur les « cryptides hominoïdes des forêts du sud-Cameroun », nous pouvons affirmer que :

  • le kooloo-kamb
  • le kakundakari
  • l’agogwéle kikomba
  • le dodū
  • et les « singes de Bili »

sont plutôt des variétés individuelles ou locales de grands singes déjà connus.

   D’après les descriptions de témoins, ils sont meilleurs bipèdes que les chimpanzés ou gorilles « classiques ». Sans doute est-ce dû à une parenté plus proche de l’homme ou à une déshominisation moins marquée. Comme nous l’évoquions plus haut, ni la bipédie, ni l’utilisation d’outils, ni une pilosité peu apparente, ni même le langage articulé, ne sont l’apanage de l’homme de type sapiens. Quant au pelage, ce n’est pas un critère en soi, car un chimpanzé possède autant de poils que nous… Bien sûr, ils sont plus apparents !

 On notera aussi que les cryptides décrits plus haut sont souvent représentés avec une opulente chevelure.

   Pour résumer, les hominidés non encore identifiés des forêts du sud-Cameroun semblent être de grands singes… moins déshominisés que les chimpanzés, bonobos ou gorilles habituels. C’est ce que nous pouvons dire dans l’état actuel de nos connaissances et de la recherche cryptozoologique.

   À n’en pas douter, l’enquête sur le terrain que mène Michel Ballot au Cameroun permettra un jour de répondre à beaucoup de questions, tant sur le mokélé-mbembé que sur les hominidés inconnus, sur le lion d’eau ou le rhinocéros de forêt…

   Souhaitons-lui un succès mérité !

BIBLIOGRAPHIE & NOTES

BALLOT Michel (2021) : « Hommes sauvages ou anthropoides inconnus du Congo ». https://strangereality.blog  

BALLOT Michel (2021) : « NKI l’ultime frontière ». 158 pages, éditions ETHOS. www.editionsethos.com

BALZEAU Antoine (2022) : « Brève histoire des origines de l’homme » (préface par Yves Coppens). Ed. Tallandier.

CORDIER Charles (1963) : « Deux anthropoïdes inconnus marchant debout, au Congo ex-Belge ». Genus 29 : 2-10.  Cité dans: HEUVELMANS 1980, Les Bêtes humaines d’Afrique, pp. 570-598, Plon.

DELOISON Yvette (2004) : « La Préhistoire du piéton. Essai sur les nouvelles origines de l’homme ». 238 pages, Plon  [2ème édition revue et augmentée : 2013 – Avenir des siences, Paris]

DELOISON Yvette (2019) : « Die Urgeschichte eines Fußgängers ». 246 pages, Rediroma-Verlag.

FORTH Gregory (2022) : « Between Ape and Human : An Anthropologist on the Trail of a Hidden Hominoid ». Pegasus Books.

GRISON Benoit (2011) : « Hommes sauvages & primates énigmatiques d’Afrique : un imbroglio cryptozoologique ». La Gazette fortéenne5 : 21-35, L’Oeil du Sphinx.

HEUVELMANS Bernard (1954) : « D’après les travaux les plus récents, ce n’est pas l’homme qui descend du singe, mais le singe qui descendrait de l’homme ». Sciences et Avenir, 84 : 58-61.

HEUVELMANS Bernard (1966) : « Le chimpanzé descend-il de l’homme ? ». Planète, 31 : 87-97.

HEUVELMANS Bernard (1974) : « L’Homme de Neanderthal est toujours vivant ». Plon

HEUVELMANS Bernard (1980) : « Les Bêtes humaines d’Afrique », 672 pages, Plon.

ROUMEGUÈRE-EBERHARDT Jacqueline (1990) : « Dossier X : Les hominidés non-identifiés des forêts d’Afrique », 228 pages, Robert Laffont.

SARRE de, François (2005) : « Homo floresiensis : A little Woman on Flores Island gives Evolution its Right « Sense » ! ». http://www.ldi5.net/cerbi/24h.htm#8

SARRE de, François (2014) : « La Bipédie Initiale : Essai sur l’Homme d’hier et d’aujourd’hui ». Ed. ETHOS, 270 pages.

SARRE de, François (2020) : « Die Ursprüngliche Zweifüssigkeit : Essay über den Menschen von gestern und heute ». Ed. ETHOS, 285 pages.

SCHINDLER Dominik (2021) : « Die Kongo-Hominiden des Charles Cordier ». https://netzwerk-kryptozoologie.de/

FIN

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