Hommage à Dmitri Bayanov

(1932-2020)

Dmitri Bayanov (Daniel Perez, 2002)

Par Florent Barrère

     Dmitri Bayanov, qui a consacré la majeure partie de sa vie à l’homme sauvage russe, nous a quittés le 28 mai 2020 à l’âge de 88 ans, d’une insuffisance cardiaque.

Dès 1964, Boris Prochnev, le plus grand spécialiste sur la question, lui consacre ses quelques mots fort élogieux « L’enquête sur les dessous de cette tragédie linnéenne fut entreprise, dans mon sillage, par un nouveau prosélyte : Dmitri Yourevitch Bayanov. C’est tout à fait par hasard que ses fonctions l’avaient appelé à traduire des interviews que j’avais données à deux correspondants de journaux anglais.

Piqué de curiosité par leur incroyable contenu, il s’était rendu à la bibliothèque linnéenne et avait demandé à y consulter mon ouvrage Etat présent de la question des hominoïdes reliques. Comme n’importe qui se donne la peine de lire d’un bout à l’autre, il fut convaincu. Et, étant à la fois jeune et honnête, il ne put se résoudre à rester plus longtemps inactif. Il entreprit donc, à ses moments de loisir, de se vouer corps et âme au problème.

Aujourd’hui – c’est un crédit que je lui fais, mais je puis m’y risquer – c’est un vrai spécialiste en formation. […] Parmi les fantômes en plâtre du Mégathérium, de l’Elasmothérium et du Machairodus, au pied d’éléphants gigantesques et d’autres monstres d’hier et d’aujourd’hui, dans une salle du musée Darwin, Bayanov nous fit un jour, au séminaire dirigé par Smoline, un exposé de cinq heures : c’était l’exhumation bouleversante de la grande découverte de Linné, publiée mais aussitôt piétinée par ses disciples, oubliée et ridiculisée pendant deux siècles, et maintenant renouvelée » (Boris Porchnev, « La lutte pour les troglodytes », première partie de L’homme de Néanderthal est toujours vivant, Editions Plon, 1974).

     Cette grande découverte scientifique mésestimée, c’était celle des Homo troglodytes et des Homo sylvestris du naturaliste Karl Von Linné, que Boris Porchnev et ses disciples exhumèrent lors de la grande fièvre du Yéti des années 1950. Ainsi, le Ksi-Giik de Dzoungarie (Khalkhov, 1914), l’Almas de Mongolie (Jamtsarano, années 1920) et le Yéti de l’Himalaya (Shipton, 1951) n’étaient que la réactualisation de la découverte fondatrice et bouleversante de Linné : « Ces fils des ténèbres, qui ont échangé le jour contre la nuit et la nuit contre le jour, me semblent plus proches de  nous  [ndlr : que les autres anthropoïdes]. Ils sont connus par leur nom depuis les temps de Pline. Ils marchent sur deux jambes, comme nous. Ils se cachent le jour dans les cavernes. La nuit, ils voient distinctement. C’est dans l’obscurité qu’ils assurent leurs besoins, volant aux hommes ce qui leur tombe sous la main. Ils n’ont ni langue propre, ni même parole » (Systema Naturae, 1760).

     En brillant théoricien de la cryptozoologie, Dmitri Bayanov fut l’initiateur du terme « hominologie », discipline scientifique qui s’intéresse aux hominoïdes reliques, occupant ainsi la niche vacante entre « l’étude des singes » (la primatologie) et « l’études des hommes » (l’anthropologie).

Le groupe Smoline (Janvier 1968). De gauche à droite : Porchnev, Mashkovtsev, Smoline, Bayanov, Koffmann

     Après ce fameux exposé sur la découverte de Linné au Musée Darwin de Moscou en 1964, il devint membre actif du colloque mensuel Relict Hominoid Research, ledit « séminaire Smoline », organisé dès 1960 par le conservateur du Musée, Pyotr Smoline, à la suite de la dissolution en 1958 de la Commission pour l’étude de l’Homme-des-neiges dirigée par Boris Porchnev.

Une séance du séminaire Smoline (1960)

     A la mort de Boris Porchnev (1972), Dmitri Bayanov poursuivit les séminaires et devint président du « groupe Smoline » en 1975, devenant ainsi le discret chef de file de l’hominologie russe, formant un quatuor efficace avec ses trois comparses Igor Burtsev, Mikael Trachtengerts et Vadim Makarov, tout en nouant un réseau de recherche international avec les hominologistes russes (M.J. Koffmann, G. Panchenko), mongols (B. Rinchen, T. Halbertsma), chinois (Z. Guoxing, M. Qingbao) et américains (J. Meldrum, D. Perez).

Le quatuor de l’hominologie russe  (Daniel Perez, 2002)

     Pour les lecteurs occidentaux, abreuvés par les excellents travaux de Bernard Heuvelmans, Dmitri Bayanov n’a été connu que très tardivement, à partir de 2001, où ses recherches sur l’homme sauvage russe sont enfin publiées en langue française dans Sur les traces de l’Homme-des-neiges russe (Editions Exergue).

A la fois panorama du phénomène des hommes sauvages en Russie, et récit des enquêtes de terrain de Dmitri Bayanov, c’est un livre indispensable.

     Pour un public un peu plus confirmé, Dmitri Bayanov restait l’auteur précis et exigeant d’un grand nombre d’articles et de livres traitant de trois concepts passionnants : d’abord, la nécessité d’adopter une démarche anti-kill, de ne pas tuer l’animal mais de le filmer, c’est-à-dire de l’étudier ; pourquoi ne pas le tuer ? – car ce n’est ni un homme, ni un animal, mais un suranimal (rectifié parfois en manimal) ; enfin, procéder systématiquement à une « démythologisation » des sources antiques, c’est-à-dire à une rationalisation des contes, croyances populaires et fond folklorique au profit de l’homme sauvage en tant qu’entité biologique.

Dmitri Bayanov en 1976

     En tant qu’homme de terrain aguerri, il était aussi l’instigateur d’un grand nombre d’expéditions sur le terrain : d’abord, en accompagnant Marie-Jeanne Koffmann dans le Caucase à la recherche de l’Almasty et en marchant sur les pas de Vitaly Khakhlov à la recherche du Primihomo asiaticus (1914) au Kirghizistan ; ensuite, en organisant avec son collègue Igor Burtsev des expéditions au Tadjikistan (1982) et en rehaussant le dossier scientifique de Zana ; enfin, en défrichant les régions sans fin de la Sibérie (aidé par ses collègues V. Pouchkarev, A. Bourtseva, G. Sidorov) ou bien des régions plus insoites comme l’Ukraine (avec Vadim Makarov) ou dernièrement le Kosovo (2005).

          Dmitri Bayanov, c’est pour moi, auteur de ces lignes, quelques échanges mails en ce début d’année 2020 au sujet de son regretté collègue Mikael Trachtengerts. Je lui avais transmis cette photographie de son grand ami de recherche, lors d’une à rencontre à Paris en 2010, qui l’avait beaucoup touché :

Mikael Trachtengerts (1937-2017)

     Je lui avais transmis par la suite des informations sur l’homme sauvage dans le massif pyrénéen et alpin, ce qui avait forcément éveillé sa grande curiosité hominologique. A l’envoi de l’article sur le « Basajaun », ces derniers écrits furent :

MERCI BEAUCOUP !

Dmitri

Comme un appel continu à la discussion, à reprendre contact, à continuer les enquêtes et à rechercher la vérité.

~

Cher Professeur, que ton âme repose en paix.

Cela restera notre plus grande récompense

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