L’homme sauvage et la preuve : l’almas

     Dans ce lien qui m’a toujours fasciné entre l’animal énigmatique et la preuve scientifique, quelques stars ont déjà été mises en lumière sur Strange Reality : le bigfoot et son lien avec les indiens primitifs ; l’orang-pendek et son probable cousinage avec les orang-outang ; le yowie et sa relation étroite avec les aborigènes d’Australie. Souvent négligé dans les études folkloriques et cryptzoologiques, alors que les indices abondent en sa faveur, l’almas de Mongolie peut s’enorgueillir, selon le lexique de Bernard Heuvelmans (1974), de quelques « preuves corollaires » (sculptures, dessins) et d’assez nombreuses « preuves autoscopiques » mineures (« empreintes ») et majeures (« poils », « os ») qui accréditeraient de sa présence dans un passé proche. Mais cet énigmatique homme sauvage est-il simplement réductible au canevas du paléanthropien relique cher à Boris Porchnev ? Rien n’est moins sûr…

La preuve autoscopique mineure.

     Après de longues recherches acharnées de la part de quelques précurseurs, dont les remarquables travaux de Vitali Khakhlov sur l’homme sauvage d’Asie centrale, les preuves autoscopiques mineures à mettre sur le compte de l’almas arrivent au compte-goutte, en l’espèce de quelques belles empreintes de pieds nus. Douze années après les empreintes Himalayennes d’Eric Shipton (1951), le 11 août 1963, sur les bords d’un petit lac des montsTchatkal, au Tian-Chan, furent découvertes, dans l’argile humide, des traces de pieds énormes d’une netteté exceptionnelle.

Lieu de découverte d’une piste d’empreintes

Empreinte de pied nu (Tian Chan, 11 août 1963)

     Ravdjir Rajvirlin, enquêteur de terrain et auteur d’un livre remarqué sur l’almas (Notes of a search for almas, State Printing House of Mongolia, 1990), a procédé au printemps 1973 au moulage d’une trace de pas provenant d’une série d’empreintes de deux individus bipèdes aux abords du lac Tolbo-nour (province de Baian-oleguei) en Mongolie extérieure.

Moulage d’une empreinte attribuée à un almas? (Ravdjir, Lac Tolblo-nour, 1973)

La preuve autoscopique majeure !

     Cette série de deux empreintes, couplé aux « empreintes du col du Yéti » (Juin 1992), malheureusement sans couverture photographique de qualité, nous permettent d’appréhender un écart type humain, si ce n’est une plus grande largeur de la voute plantaire et une plus grande opposabilité du pouce. Pourtant, le dossier de l’almas détient des « preuves autsocopiques » encore plus convaincantes, en l’espèce de deux crânes découverts par les équipes de recherches de l’illustre Byambin Rinchen (1905-1977) : le crâne de Bulgan (Damdin, 1962) découvert sur le site de témoignage oculaire (Choija) d’un cadavre d’almas en 1953 ; le crâne de Gobi (Tsoodol, 1963) découvert au fond d’une galerie souterraine humaine récupérée par des almas comme site d’abris au XIXème siècle.

Le crâne de Bulgan (Damdin, 1962) (Courtoisie Fonds d’archives Bernard Heuvelmans, musée cantonal de Lausanne)
Le crâne de Gobi (Tsoodol, 1963) (Courtoisie Fonds d’archives Bernard Heuvelmans, musée cantonal de Lausanne)

     Totalement galvanisé par ses deux découvertes crâniennes (1962, 1963) tout à fait convaincantes, et aussi capitales que les études russes plus connues sur les crânes de la famille de Zana la femme sauvage, Byambin Rinchen se laisse aller à des reconstructions faciales coûteuses en Pologne (Plawinski, 1974) et se permet de baptiser scientifiquement son hypothétique hominidé Homo sapiens almas (Revue scientifique Argosy, 1971).

Première phase

Deuxième phase

Troisième phase

     Byambin Rinchen était-il réellement à l’orée d’une découverte scientifique majeure ? A-t-il mis le doigt sur une branche archaïque d’Homo sapiens ayant survécu jusqu’au début du XXème siècle ? Deux axes de recherche nous permettent de répondre positivement à cette audacieuse hypothèse :

– D’une part, Pierre-Konrad Kasso, ostéopathe de profession, a analysé ces os et en a conclu à une appartenance à l’Homo sapiens (un homme de 35 ans ; une femme de 30 ans) avec une configuration lourde, anguleuse et archaïque.

– D’autre part, les équipes de recherches d’Yves Coppens ont mis à jour en Mongolie dès 2006 un crâne d’Homo sapiens archaïque remarquablement conservé sur le site archéologique de Tsatsyn Ereg 2.

Crâne de Salkhit (Yves Coppens, 2006)

     Ce site du paléolithique supérieur, de surface, a permis la découverte de plus d’une centaine de pièces lithiques, attestant de l’occupation ancienne du site par des groupes d’Homo sapiens archaïques (Aurélien Simonet, Damdinsuren Tseveendorj, Jérôme Magail, Claude Salicis, « Tsatsyn Ereg 2, un nouveau site du paléolithique supérieur de Mongolie », Bulletin du musée d’anthropologie et de préhistoire de Monaco, 2011, 51).   

Affleurement rocheux en surface (Tsatsyn Ereg 2, 2011)

      La découverte par Yves Coppens du crâne de Salkhit a beau être un dépôt archéologique (daté de 30 000 ans) et non moderne (contrairement aux deux crânes de Byambin Rinchen), cela n’enlève rien à la thèse pertinente d’une occupation persistante du territoire mongol par des Homo sapiens archaïques. L’Homo sapiens almas prôné par Rinchen, ainsi que les études ostéologiques de Pierre Konrad Kasso sur les crânes de Bulgan (1962) et de Gobi (1963), rejoignent les vues scientifiques plus aiguisées d’Yves Coppens sur la calotte crânienne de Salkhit (Mongolie, 2006). Aux deux crânes du professeur Rinchen, l’Homo sapiens archaïque mongol peut s’enorgueillir d’un troisième crâne, celui de Salkhit découvert par le professeur Coppens en 2006.

Conclusion

     Et pourtant, en 1975, ces deux crânes majeurs expertisés par les équipes de Byambin Rinchen (1962, 1963) reçoivent un camouflet de la part de la sainte-trinité cryptozoologique de l’époque (Sanderson/Porchnev/Heuvelmans).

     Ivan T. Sanderson et Boris Porchnev sont restés incrédules face à la découverte majeure de Rinchen car ils étaient obnubilés par deux pistes hominologiques bien trop écartées de celle explorée par leur homologue mongol : d’une part, Boris Porchnev ne jurait que par le paléanthropien relique (Homo troglodytes) ; d’autre part, Ivan T. Sanderson, conforté par le dossier du Sasquatch, creusait vers la direction très simienne du primate bipède (l’Anthropoides ameriborealis pérennisé par les recherches de Jeff Meldrum).

     Quant à Bernard Heuvelmans, la star incontestée de la cryptozoologie en Europe, sa position scientifique dans les années 1960 restait très arcboutée sur un hypothétique gigantopithèque relique (Dinanthropoides nivalis, 1958). Personne ne s’écoutait, chacun étant obsédé par sa vision socio-biologique de « l’homme sauvage ».

     Cette histoire de crânes illustre l’un des problèmes majeurs de la cryptozoologie, à savoir le fait que lorsqu’un cryptozoologue pense avoir fait une découverte scientifique majeure, il est souvent critiqué par ses propres pairs cryptozoologues, illustrant la rigueur des débats mais aussi la difficulté à produire le moindre fait positif dans ce domaine. Cette mise à l’index des « deux crânes de Richen » par les trois cadors de la cryptozoologie (Boris Porchnev, Bernard Heuvelmans, Ivan T. Sanderson) est tout à fait déplorable car l’effort collectif de la recherche est phagocyté par la vaine célébrité de chacun pour faire valoir son protégé. En substance, Boris Porchnev était aveuglé par la promotion de son Homo troglodytes (1967), Bernard Heuvelmans par la consécration de son Dinanthropoides nivalis (1958) et Ivan T. Sanderson par les recherches sur son primate bipède au point de ne pouvoir aider leur collègue Byambin Rinchen à entreprendre l’authentification de son Homo sapiens almas (1963), en dépit de lourdes preuves ostéologiques (crâne de Bulgan et crâne de Gobi).

    Mais l’histoire trouve toujours son chemin et la mémoire de Byambin Rinchen est désormais doublement honoré :

– D’une part, son propre fils né en 1935, Barsbold Rinchen, est un éminent paléontologue qui œuvra pour la thèse désormais entérinée des « dinosaures à plumes », notant dès son travail de thèse en 1983 que les théropodes partagent de nombreux points communs avec les oiseaux. Un genre entier de dinosaures, Barsboldia, a été donné en son honneur. Il découvre un fossile de ce sous-ordre en 1986 et le baptise Rinchenia Mongoliensis en l’honneur de son père ; en 2005, lui rendant hommage, un groupe de chercheur baptisera un autre fossile de Théropode Nemegtomaia barsboldi.

Théropodes classés en référence au paléontologue Barsbold Rinchen

Rinchenia mongolisensis (1986)                        Nemegtomaia barsboldi (2005)

     Ensuite, le fruit des recherches de Rinchen Byambin, l’almas,  est mis à l’honneur dans le baptême en 2017 du Théropode Almas ukhaa.

Almas ukhaa (2017)

– D’autre part, son propre petit-fils, B. Denzen, sculpte en 2012 une prestigieuse statue en l’honneur de son grand-père Byambin Rinchen (1905-1977) qui remplacera bien utilement l’imposante statue de Lénine face au siège du gouvernement (Oulan-Bator, Mongolie).

2012 : déchéance de Lénine et renaissance de Rinchen

     Longue vie à Byambin Rinchen ! Et vive l’Homo sapiens almas qui, bien qu’avorté par des collègues cryptozoologues frileux (Sanderson/Porchnev/Heuvelmans), trouvera d’heureuses correspondances en terre mongole avec les fouilles fossiles récentes autour du crâne de Salkhit (Yves Coppens, 2006) et du bien plus célèbre Homme de Dénisova (Institut Max Planck, 2010).

5 commentaires

  1. Bonjour,
    Merci pour ce partage ! Cela dit, le crâne de Bulgan semble bien sapiens (même le controversé crâne de Khwit est bien plus « archaïque » que ça), et je comprends, sous réserve d’une analyse plus pointue, que Porchnev, Heuvelmans, Sanderson, aient préféré l’ignorer.
    Salkhit est bien plus intéressant, surtout s’il est bien du Paléolithique supérieur, mais c’est manifestement autre chose.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Jean pour votre commentaire pertinent et érudit.

      1. Les hominidés du territoire mongolien ne cadrent pas avec la thèse du paléanthropien relique prônée par Porchnev (revue Prostor, 1967) ; davantage avec celle d’un hypothétique « almasty de Mongolie », si l’on veut se prêter au jeu des transferts. Le répertoire fossile de ce territoire révèle des hominidés assez évolués (malgré leur datation ancienne) : homo sapiens archaïque (Ordos, Salkhit, Tatsyn Ereg 2) et homo denivosensis (Denisova sud ; Denisova nord).
      2. L’analyse du crane de Bulgan par Rinchen montre qu’il a des traits sapiens. Mon analyste Pierre Konrad Kasso a relevé quelques déformations par rapport à l’écart-type sapiens, mais rien d’hors-norme.
      3. L’analyse du crane de Salkhit par l’équipe de Coppens (message suivant)

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    2. « L’étude morphologique du fossile décrit une mosaïque de caractères. Des plésiomorphies sont observées sur l’os frontal, avec le développement des arcades sourcilières et d’une carène frontale. Des apomorphies sont relevées sur les os pariétaux avec la présence de bosses pariétales situées haut et en arrière et l’absence de carène sagittale. Par ailleurs, la calotte semble partager quelques-uns des traits des Néandertaliens sur la partie antérieure de l’os frontal et dans la région nasale et orbitaire, à savoir, une gouttière sus-orbitaire, une glabelle proéminente, des bords orbitaires arrondis et une position très reculée du nasion. La comparaison des dimensions de la calotte avec celles d’autres calottes d’un échantillon de référence par une analyse multivariée montre des ressemblances avec les Néandertaliens, les Homo erectus chinois et avec les Homo sapiens archaïques d’Occident et d’Extrême-Orient. L’état trop fragmentaire du fossile ne permet toutefois pas de pousser la comparaison plus avant. Cette découverte exceptionnelle n’en permet pas moins de s’intéresser aux origines de l’Homme moderne dans une région du monde où aucun fossile humain n’avait encore été découvert » (Yves Coppens, Damdinsuren Tseveendorj et al., « Discovery of an archaic Homo sapiens skullcap in Northeast Mongolia », C. R. Palevol, n°7, Editions Elsevier, 2008. pp. 51-60).

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