Nains du Poitou

Interprétation de l’Homme magdalénien de La Marche (Vienne)

     Chers lecteurs de Strange Reality, la vaste question des nains de France nous ayant occupé maintes fois, il était temps de faire le point sur un dossier qui devenait de plus en plus dense : les nains du Poitou. Ces récits proviennent tous du Seuil du Poitou, un seuil géographique calcaire qui relie le Massif armoricain au Massif central.

     Le premier travail de qualité sur les fadets (nains du folklore poitevin) est entrepris par le professeur Léon Pineau. Dans Le Folk-Lore du Poitou (Paris, Ernest Leroux, 1892), il s’intéresse à la commune de Moussac : « A Biâre, commune de Moussac, il y a une grande roche, qui va peut-être bien deux lieues de loin, et qu’on appelle la roche aux Fadets, parce qu’autrefois il y avait beaucoup de fadets dans le pays et ils y faisaient beaucoup de bien. Toutes les nuits, ils menaient aux champs les brebis des métayers, et sans jamais en égarer une, et il n’y en avait point nulle part d’aussi belles que celles qu’ils gardaient ». Après avoir repris un conte mettant en scène un fadet, il n’hésite pas à conclure : « les Fadets étaient des espèces de sauvages, mais ils n’étaient point méchants ».

     Le grand folkloriste Paul Sébillot, dans son monumental Folk-Lore de France (E. Guilmoto, 1904), reprend le matériau source de Léon Pineau et complète : « En Poitou, les Fadets habitaient plusieurs grottes, dont l’une des plus connues est celle de Biâre, commune de Moussac, qu’on appelait Roche des Fadets. Ces nains étaient des espèces de sauvages, qu’on représente parfois comme très laids et très velus ; mais ils n’étaient point malfaisants ; pour les paysans poitevins, les fadets et les fadettes ne sont pas des génies, mais des hommes qui occupaient le pays avant eux et demeuraient dans les rochers. »

     Pris isolément, chacun de ces éléments appartient au folklore. Mis en corrélation, ils dessinent cependant un portrait beaucoup plus palpable : celui d’une petite population humaine marginale, réputée antérieure aux habitants du pays et survivant à l’écart dans les cavités du Poitou. Chers lecteurs de Strange Reality, comme nous l’enjoint Paul Sébillot, partons ensemble sur les traces de ce petit peuple ancestral du Poitou.

L’Étrange voyage de Lucius, fadet du Poitou (1975) de Jacques Pineau

L’étude de Jacques Pineau

     La source centrale de cette enquête demeure L’Étrange voyage de Lucius, fadet du Poitou (Poitiers, 1975) de Jacques Pineau. Il décrit les fadets comme « des hommes et des femmes d’une race de nains au teint basané qui vivaient dans des cavernes et des souterrains ». En Gâtine, une tradition recueillie par Desaivre situe ainsi les fadets dans une caverne de l’Herbaudière à Verruyes, appelée précisément Roche aux Fadet ; les témoignages locaux les décrivent comme « courts, noirs et velus ». Le matériau poitevin ancien évoque donc un petit humanoïde sombre et velu, lié aux grottes et aux rochers.

    Jacques Pineau leur attribue une langue différente du patois local et affirme que leur disparition aurait été récente : « on les voyait encore à la fin du siècle dernier », c’est-à-dire à la fin du XIXe siècle. Il rapporte surtout que, pour les habitants de la région, les fadets étaient « des hommes qui occupaient le pays avant eux » et vivaient dans les rochers. Il évoque donc le souvenir d’une population antérieure aux poitevins, progressivement refoulée vers les cavernes et les souterrains.

     Jacques Pineau donne une description particulièrement précise des « souterrains refuges ». Leur entrée aurait été si étroite qu’il fallait ramper. Après une progression horizontale, on débouchait dans une chambre ronde suffisamment haute pour se remettre debout. Les parois auraient été taillées en sièges ou en banquettes. Au centre se trouvait « une pierre plate », utilisée comme foyer pour le chauffage et la cuisson des aliments, tandis qu’un trou pratiqué dans la voûte permettait l’évacuation de la fumée. Il insiste également sur le camouflage de ces refuges : dans les champs, l’entrée du « terrier » aurait été presque impossible à découvrir ; dans les bois, elle aurait été absolument introuvable. Ces installations auraient protégé les fadets des intempéries, des hommes, des animaux sauvages et d’éventuelles attaques.

Le canevas folklorique du petit peuple fuyant face au feu

     Dans les Deux-Sèvres, Pineau mentionne Cirières et Terves (notamment la Boulardière) comme sites occupés par les fadets. Selon une tradition familiale, lorsque l’on tuait le cochon à La Boulardière au moment du carnaval, un fadet venait auprès du feu surveiller la cuisine. Un jour, il se serait assis par inadvertance sur le trépied encore brûlant ayant servi au chaudron, se serait enfui en criant « cul brûlé » et n’aurait plus reparu. Ce récit, repris par Pineau, se retrouve dans un récit identique publié par C. Puichaud en 1896. Pineau affirme également qu’entre la ferme de La Boulardière – habitée par la famille Gonord, dont les anciens auraient connu les fadets – et la motte de Terves se trouve « un souterrain de 600 mètres de long » qui aurait servi de refuge aux fadets.

     Un deuxième foyer est situé dans la Gâtine de Parthenay, autour de Pougné-Hérisson, Verruyes et Allonnes. À Verruyes, une cavité située sur la ferme de l’Herbaudière était appelée Roche aux Fadets. Une source ethnographique ancienne citée par l’UPCP-Métive associe cette dénomination à la croyance en une vie souterraine de ces petits êtres. L’UPCP-Métive conserve en outre un témoignage sonore recueilli en 1974 auprès de Mme Baillet de Largeasse sur « les fadets et leur habitat », soit un an avant le livre de Jacques Pineau.

     Le troisième foyer indiqué par Pineau se trouve dans le Marais poitevin, autour de Saint-Hilaire-la-Palud. Le secteur est très intéressant car y apparaît un humanoïde nommé le « Bras Rouge », être aquatique qui saisit les enfants s’approchant trop près de l’eau.

     Le quatrième foyer concerne la Vienne. Pineau situe principalement les fadets dans les vallées de la Vienne et de la Gartempe, ce qui conduit directement vers la région châtelleraudaise. Il mentionne aussi une famille isolée près de Poitiers, à Biard, dans la grotte de la Norée, qu’il affirme avoir autrefois été appelée « grotte aux fadets ». La grotte de la Norée de Biard est bien une cavité réelle recensée dans le département de la Vienne, dans une région où plusieurs grottes ou cavités sont associées au riche folklore des fadets.

Grottes des fadets

     Le récit de Jacques Pineau réalise le tour de force de mettre en parallèle deux ensembles : une réalité archéologique, celle des nombreux souterrains aménagés du Poitou et du Châtelleraudais, et une tradition folklorique ancienne associant les fadets aux rochers, grottes et cavités. Les souterrains aménagés médiévaux présentent effectivement des salles habitables, passages étroits, banquettes, foyers et systèmes de ventilation. Leur fonction exacte faisait encore débat dans les années 1970. Ainsi, Jacques Pineau saute le pas et effectue précisément le rapprochement : les souterrains aménagés deviennent, dans son interprétation, les ancestrales habitations des fadets.

À Biard, commune de Moussac (Vienne), Pineau recueille la tradition d’une immense Roche aux Fadets. Le récit affirme qu’autrefois les fadets étaient nombreux dans le pays. Ils étaient alors considérés comme bienfaisants : la nuit, ils conduisaient aux champs les brebis des métayers et ramenaient tout le troupeau sans perdre une seule bête. Les moutons confiés aux fadets étaient réputés particulièrement beaux.

Grotte de la Norée à Biard, censément hantée par les fadets, qui a été un site minier

Un circuit de randonnée nommé « La légende des fadets » ou encore « Les coteaux des fadets » associe trois sites qui ont lien avec les fadets : Moussac, où les fadets habitaient la Grotte de la Norée à Biard ; Persac, où les fadets habitaient sous la Roche du Bois-Durand ; Queaux, où les fadets habitaient sous la Messelière.

Les coteaux des fadets à Biard, devenu un joli Sentier de randonnée

Four des fradets au Champ-Saint-Père

     Le Four des fradets se trouve au Le Champ-Saint-Père, dans le secteur de La Baffardière, dans la vallée du Perron, affluent de l’Yon. Il s’agit d’une petite cavité à flanc de la Pierre aux Fées, également appelée Pierre du Vigneau. La cavité est décrite comme un « four » naturel. Une description géologique plus précise signale à l’intérieur une sole de quartzite à teinte ardoisée, dont l’apparence rappelle des pierres ayant subi l’action du feu. Cette particularité naturelle a vraisemblablement facilité l’assimilation de la cavité à un four.

Fontaine des fradets au Champ-Saint-Père

     Selon la tradition poitevine, les fradets allaient chercher l’eau à la Fontaine des fradets, pétrissaient leur pain puis venaient le cuire dans la cavité qui fut nommé le « Four des fradets ». La commune elle-même conserve aujourd’hui le souvenir de cette fontaine, à environ 500 mètres du four. Au Champ-Saint-Père, la tradition devient presque ethnographique. Les fradets ne se contentent plus d’habiter une roche : ils ont une véritable économie domestique.

     À Lussac-les-Châteaux, toujours dans la Vienne, existe enfin une véritable Grotte des Fadets, dotée d’un dossier archéologique sérieux. Elle fut découverte en 1862 par A. Brouillet, puis publiée par Brouillet et Meillet en 1864 dans Époques antédiluviennes et celtiques. Une étude scientifique de 1962 de la Société préhistorique française reprend l’historique des fouilles. Les archéologues n’y ont pas découvert des « fadets », mais une occupation préhistorique réelle dans une cavité que la tradition populaire avait baptisée Grotte des Fadets.

La Grotte des Fadets de Lussac-les-Châteaux

Poitou préhistorique

     À Lussac-les-Châteaux, il existe bien des restes humains fossiles provenant de la Grotte des Fadets. Une étude scientifique a réexaminé les collections anciennes du site et identifié plusieurs dents humaines qui avaient été conservées parmi des restes fauniques.

Dents humaines découvertes à la Grotte des Fadets, à Lussac-les-Châteaux (Vienne)

     Les analyses métriques et morphologiques rapprochent ces dents d’Homo sapiens du Magdalénien (19000 ans à 14000 ans B.P). Il s’agirait de dents de plusieurs enfants d’un âge estimé autour de 7 ans (Lacy, Sarah A. ; Bailey, Shara E. ; Benazzi, Stefano ; Delage, Christophe, « Dents humaines récemment identifiées à la Grotte des Fadets », Bulletins et Mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris, 2018). La mention de cet âge de 7 ans est très curieuse, car dans les nombreux récits, les nains folkloriques sont censés avoir la taille d’un enfant de… 7ans à 10 ans.

     À quelques encablures, toujours à Lussac-les-Châteaux, la grotte de La Marche possède une extraordinaire iconographie humaine magdalénienne. Stéphane Lwoff y publia dès les années 1940 de nombreuses représentations humaines. Certaines présentent des particularités physiques ou vestimentaires, comme la magnifique gravure présentée ci-dessous :

Léon Pales & Marie Tassin de Saint-Péreuse, Les gravures de La Marche. II – Les Humains, Paris, Éditions Ophrys, 1976

     Une découverte sémantique étonnante apparaît dans notre dossier : un lieu appelé historiquement Les Fadets à Lussac-les-Châteaux, associé plus tard au folklore des fadets, possède effectivement des restes humains paléolithiques et, à quelques mètres seulement, des gravures individualisées d’hommes du Magdalénien. Ainsi, la magnifique gravure magdalénienne de La Marche nous incite à proposer un portrait-robot (évidemment sujet à interprétation) de cet individu :

Interprétation de l’Homme magdalénien de La Marche (Vienne)

    

Chers lecteurs de Strange Reality, le dossier magdalénien du Poitou nous invite à reconsidérer le petit peuple du secteur, les fadets, comme des entités palpables, vivantes, concrètes, pouvant vraisemblablement être les prolongements biologiques des hommes du Poitou préhistorique. Nous tenons évidemment ce passionnant dossier ouvert et sous instruction.

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