A la recherche de l’ancêtre des cagots

Sépulture de la Dame d’Aizpea (Musée de Navarre, Pamplelune)

Chers lecteurs de Strange Reality, rappelez-vous de la folie médiatique du phénomène cagot dans les années 1950, exploré dans l’article Les Cagots, parias de France 3. Le versant espagnol n’est pas épargné par la mode des cagots et le hameau de Bozate dans la vallée reculée du Baztan devient, selon le médiéviste Benoît Cursente, « un lieu de curiosité à la mode assidument fréquenté par les journalistes » (Benoît Cursente, Les Cagots. Histoire d’une ségrégation, Éditions Cairn, 2018).

Le barrio de Bozate (commune d’Arizcun) dans la vallée Baztan (2017)

L’anthropologue Paola Antolini revient sur la véritable exclusion qu’ont dû subir ces agotes de Bozate, interdits de se rendre au bal de la ville voisine (Arizcun), victimes des cailloux jetés sur leur passage par les gamins et bannis du cimetière communal : « Bozate, séparé d’Arizcun par le fleuve Baztan que franchit un vieux pont, est le lieu où la séparation a été vécue le plus longtemps. Déjà, au début du XVIe siècle, c’était un « quartier maudit ».

Aujourd’hui, Bozate compte environ vingt-cinq maisons, en général petites, et ne possède ni école, ni église, ni « fronton » pour jouer à la pelote. C’est un des huit quartiers d’Arizcun, village d’environ huit cents habitants. Si la population d’Arizcun vit en majorité de la terre qu’elle possède, les habitants de Bozate, quant à eux, exercent encore des métiers considérés autrefois comme vils : tailleurs de pierre, charpentiers, musiciens, qui historiquement leur étaient réservés, même si de nos jours ils se sont ouverts à de nouvelles professions, comme celle de photographe. Dans la vallée de Baztan, cette différence est désormais ressentie comme une étrangeté. » (Paola Antolini, Au-delà de la rivière, Editions Nathan, 1991. pp.16-17).

En 2026, une étude ADN a porté sur 125 individus nouvellement échantillonnés par écouvillon buccal, provenant directement du village de Bozate, de la vallée de Baztan et de Navarre (Alicia Portela-Estévez et al., « Genome-wide evidence for the local ancestry of the Agotes from Navarra, Spain », in. iScience, volume 29, numéro 9, article 117229, 18 septembre 2026).

Les auteurs mettent en évidence une ascendance génétique essentiellement locale chez les Agotes étudiés, une forte homozygotie et une différenciation génétique compatible avec leur isolement social historique et le recours très récurrent à l’endogamie. Ils avancent aussi une proximité ancestrale avec les populations régionales, plutôt qu’avec une population étrangère clairement distincte. Afin de prolonger cette pertinente étude, faut-il rechercher les racines des cagots parmi les populations médiévales du Pays basque et du Béarn ? Ou peut-on envisager une continuité plus ancienne, remontant aux premiers habitants des Pyrénées occidentales ?

Chers lecteurs de Strange Reality, depuis plusieurs décennies, l’archéologie a livré les ossements d’hommes et de femmes qui peuplaient ces montagnes bien avant l’apparition des premiers documents mentionnant les Cagots. Certains appartenaient aux dernières communautés de chasseurs-cueilleurs (WHG), d’autres aux populations agricoles qui leur succédèrent (EEF). Certains ossements préhistoriques étaient de tailles réduites, comme l’attestent L’Homme de Chancelade oui bien les Pygmées de Soubès.

La Dame d’Aizpea

Des fossiles d’Homo Sapiens de petites tailles ont-ils été retrouvés en Gascogne ou au sein de la chaîne pyrénéenne ? Peuvent-ils être associés aux cagots, ancrés localement dans le territoire basco-béarnais ? A quelques encablures de Bozate, des chercheurs ont exhumé une habitante des Pyrénées datée de 7500 ans B.P, à la fin du Mésolithique. Ses ossements ont été découverts en 1991 dans l’abri rocheux d’Aizpea, près d’Aribe, dans la vallée de l’Irati, en Navarre espagnole. Situé à environ 720 mètres d’altitude, ce site témoigne d’une occupation ancienne des Pyrénées occidentales.

La Dame d’Aizpea (7500 ans B.P) découverte en 1991

Morte aux environs de 30 ans, cette femme fut inhumée sur le côté droit, les membres repliés, sous un amas de pierres. La datation de ses ossements situe son décès entre 5580 et 5430 av. J.-C. Ces communautés tiraient leur subsistance de la chasse, de la pêche et de la collecte de ressources végétales sauvages. Elles exploitaient les forêts, les rivières et les différents milieux naturels des vallées pyrénéennes. Leurs outils étaient principalement fabriqués en pierre taillée, en os et en bois de cervidé (Ignacio Barandiarán et Ana Cava (dir.), Cazadores-recolectores en el Pirineo navarro. El sitio de Aizpea entre 8.000 y 6.000 años antes de ahora, Université du Pays basque, 2001).

Les analyses archéologiques témoignent d’une fréquentation répétée de l’abri pendant plusieurs siècles. Sur le plan génétique, la femme d’Aizpea appartenait aux populations mésolithiques d’Europe occidentale, majoritairement WHG. Son ascendance s’inscrivait dans l’histoire des chasseurs-cueilleurs ayant occupé le refuge franco-cantabrique à la fin de la dernière glaciation. Ces populations anciennes ont contribué, par des mélanges successifs, à l’ascendance des habitants ultérieurs de la péninsule Ibérique.

L’étude dentaire de la femme d’Aizpea, morte vers 30 ans, révèle une santé bucco-dentaire particulièrement dégradée pour une chasseuse-cueilleuse mésolithique. Les chercheurs ont identifié neuf caries, affectant davantage les dents de la mâchoire inférieure. Cette découverte montre que les caries pouvaient être fréquentes chez certains chasseurs-cueilleurs, bien avant l’adoption de l’agriculture.

Sa dentition présentait également des dépôts importants de tartre et une usure dentaire.
La Dame d’Aizpea se nourrissait des ressources sauvages des forêts et des rivières pyrénéennes : noisettes, fruits, végétaux, gibier et poissons composaient son alimentation. Au fil de sa vie, les plantes semblent avoir pris une place croissante dans ses repas, témoignant d’une existence intimement liée aux richesses de la nature. La femme d’Aizpea constitue ainsi un précieux témoignage du peuplement préagricole des Pyrénées (Montse Hervella, I. M. Laza, N. G. Ventades et Concepción de-la-Rúa, Genómica de los cazadores recolectores de la cornisa cantábrica: datos de la mujer mesolítica del yacimiento de Aizpea, 2019).

Ce serait cependant aller trop vite en besogne que de la présenter comme une ancêtre particulière des Cagots. Son patrimoine génétique témoigne d’une population bien antérieure à l’apparition de cette catégorie sociale médiévale. Pour rechercher une éventuelle continuité biologique, il faudrait disposer de génomes anciens provenant de différentes périodes, notamment du Moyen Âge et de l’époque moderne.

Les cimetières des cagots

Afin de combler cette lacune documentaire entre la Dame d’Aizpea (7500 ans B.P) et les villageois modernes du Baztan qui ont donné leur ADN (2026), où trouver du matériel intermédiaire afin de poursuivre des analyses génétiques de qualités ? Certainement dans les cimetières qui ont été assignés aux cagots.

Le fameux village de Bozate (Arizkun-Bozate) dans la vallée du Baztan connaît son propre cimetière des cagots. Selon la chercheuse Pilar Hors, les chercheurs souhaitaient examiner les restes de l’ancien cimetière indépendant, mais constatèrent qu’ils avaient été transférés au cimetière d’Arizkun avant 1951 (Pilar Hors, « Seroantropología e historia de los Agotes », Príncipe de Viana, n° 44-45, juillet–décembre 1951, p. 307–343). « Une étude archéologique, ostéologique et paléogénétique des restes éventuellement conservés pourrait apporter des informations précieuses sur l’histoire démographique des Agotes.

Cimetière d’Arizkun, lieu de transfert des sépultures d’agotes de Bozate

À Argelès-Gazost, au pied des Pyrénées, subsistait un quartier cagot déjà maintes fois évoqué : le quartier Canarie. Jusqu’en 1732, les Cagots du quartier de Canarie étaient relégués au fond du cimetière de Saint-Saturnin d’Ourout. Puis les siècles passèrent, les interdits s’effacèrent et les pierres tombales se couvrirent de mousse et d’oubli.

Mais dans le cimetière bas d’Argelès-Gazost, une sépulture semble avoir résisté au silence de l’Histoire. Sur la pierre, un nom gravé est difficilement lisible : Jean Canerie. 1833–1908. L’infatigable chercheur local Jean Omnès en signale l’existence et en publie la photographie, la présentant comme une rare tombe de Cagot (Jean Omnès, « 4 – Les cadets (porteurs, mousquetaires), les Cagots, les abbés laïques et les guides », Patrimoines du Pays des Vallées des Gaves, de Lourdes à Gavarnie, Le Lavedan).

La tombe de Jean Canerie (1833-1908), habitant du quartier cagot d’Argelès-Gazost

D’autres bourgs sur le versant français ont aussi un historique d’inhumations de corps des cagots, que ce soit dans un cimetière communautaire (le cimetière des cagots) ou bien dans une parcelle spécifique et décentrée du cimetière communal. Par exemple, à deux kilomètres d’Aucun, les cagots habitaient le hameau de Terranère, appelé Houssa des cagots, qui comprenait un cimetière dédié à cette communauté, et qui fut abandonné vers 1760. A Campan, les cagots étaient enterrés dans la partie occidentale du cimetière, appelé « cimetière des chrestians ». A Morlaàs, les cagots étaient enterrés au cimetière des ladres. A Lamarque-Pontacq, Les cagots ne se mariaient que le mercredi et ils avaient un cimetière à part. A Ferrières, les cagots étaient aussi inhumés dans un cimetière excentré. A Saint-Pé-de-Bigorre, les cagots avaient jadis leur propre église appelé Gleïsiate, située à l’extrémité occidentale de la ville ; ils enterraient leurs morts à l’endroit dit Paienquet (lieu des païens), situé au centre de la ville ; ce cimetière fut plus tard affecté aux protestants ; aujourd’hui, on ne voit malheureusement plus trace de la vieille nécropole. Nous voyons à travers ces différentes mesures coercitives que les cagots sont très largement discriminés, faisant partie invariablement des « mauvais morts ».

En 1390, à Mauzon, des « crestianos apartados » originaires du Béarn « ne sont pas baptisés dans les mêmes fonts et sont enterrés dans des cimetières particuliers » (Jaume Riera i Sans, « Supuestos agotes vascos en Monzon. Su examen médico en 1390 », Principe de Viana, 36, n°140-141, pp. 465-470).

Les investigations scientifiques, après autorisations préfectorales, peuvent donc être envisageables afin de mieux éclairer la génétique de ces communautés de cagots : nous avons-nous-même contribués, avec l’appui de Jean Omnès, à la redécouverte de l’emplacement du cimetière des cagots de Sérée et de Lourdes.

Les descendants de cagots

Une dernière piste de recherche semble très prometteuse, et a déjà été exploiter pleinement à Bozate : proposer, dans le cadre d’un programme scientifique encadré, une participation volontaire à des études génétiques, avec un consentement éclairé et une protection rigoureuse des données personnelles.

Il serait sans doute pertinent de retrouver les descendants de familles identifiées comme cagotes dans la première partie du XXe siècle. Nous songeons évidemment à la célèbre fratrie Danne d’Esquièze-Sère, qui ne semble pas avoir eu de descendants, mais nous pouvons aussi penser à la dernière cagote de Luz ou bien à Miquetot de Campan. Puis viennent ensuite en mémoire les cagots les plus récents : Antoine Crestia, Marie-Pierre Manet-Beauzac et David de Bassoues.

Antoine Crestia du village de Belvis qui, portant un nom associé dès le Moyen-âge à la malédiction cagote (Crestia = Crestian = Chrétien), demeure un citoyen accepté comme les autres, de surcroît maire du village… Antoine Crestia demeure un bel exemple d’ascenseur social qui montre que les anciennes familles cagotes veulent de toute force laver ce passé honteux et s’intégrer au reste du village (« Belvis : l’origine des cagots », La Dépêche du Midi, décembre 2020).

Antoine Crestia, de famille cagote, désormais un villageois « comme les autres »

Une autre descendante des cagots, Marie-Pierre Manet-Beauzac, habitante de Tarbes, a rencontré en 2008 l’écrivain de romans fantastiques Tom Knox (alias Sean Thomas) afin de lui fournir de la matière sur les « derniers Intouchables de France » pour l’élaboration de son livre ésotérique (Sean Thomas, The Marks of Cain, Edition Harper Collins, 2010).

Marie-Pierre Manet-Beauzac (2008)

Rien, dans l’apparence de Marie-Pierre Manet-Beauzac, ne permettrait de deviner l’histoire de ses ancêtres. Et pourtant, selon son témoignage, le souvenir de la ségrégation demeure suffisamment présent pour qu’elle refuse d’exposer ses enfants à la curiosité des journalistes. Dans les années 1930, l’auteur Jean-Emile Cabarrouy témoigne personnellement des deux derniers cagots de son village basque, bien inoffensifs, âgés de soixante-dix ans, et que l’on appelait « ladres » (Jean-Emile Cabarrouy, Les cagots. Exclus et maudits des terres du Sud, Editions J & D, 1995). Dans les années 1950, notre informateur Jean-François Fourcade se rappelle, ému, de la petite aide-ménagère qui venait dans sa maison, et qui habitait le quartier des cagots d’Hagetmau.    

À Bassoues, la mémoire des Cagots affleure encore dans les noms de lieux et les vestiges du vieux bourg. Le « pont de Crestian » rappelle ces populations autrefois désignées sous le nom de crestians, tandis que les hameaux isolés des environs témoignent de leur relégation aux marges de la communauté villageoise. Dans l’église de la Nativité-Notre-Dame subsistent un bénitier qui leur était réservé et les traces d’une ancienne entrée séparée.

Bénitier des cagots (Eglise Notre-Dame de la Nativité de Bassoues, XVe siècle)

David, habitant du village, découvre son ascendance cagote à travers un curieux héritage familial : son grand-père Henry était surnommé « Lazare », et sa mère « la petite Lazarate ». Intrigué par ces appellations, il remonte sa généalogie jusqu’en 1608 et retrouve la trace de ses ancêtres « capots », ces parias longtemps relégués aux marges de la société gasconne (Axel Hourteillan, « Je pense que certains veulent oublier d’où ils viennent : sur les traces des cagots, communauté discriminée en Gascogne », La Dépêche du Midi, 31 août 2024).

Premier de sa lignée à échapper à ces surnoms infamants, David revendique aujourd’hui une origine que d’autres préfèrent oublier. Son témoignage rappelle que les Cagots n’ont pas seulement laissé leur empreinte dans les archives et les vieilles pierres : leur mémoire a traversé les siècles, murmurée de génération en génération, jusque dans les noms que l’on donnait aux enfants.

Chers lecteurs de Strange Reality, nous pouvons nous féliciter pour la mémoire collective de la présence de deux musées relatifs aux cagots dans les Pyrénées : à Bozate sur le versant espagnol avec le Museo Santxotena ; à Arreau sur le versant français avec le musée des cagots initié par Raymond Fourasté.

Xabier Santxotena rend hommage aux agotes de Bozate

En associant sculptures monumentales, mythologie basque et histoire des Agotes, le sculpteur navarrais Xabier Santxotena​ cherche à rendre leur dignité à ceux qui furent longtemps considérés comme des êtres inférieurs. Le bois, matériau privilégié de ces artisans autrefois exclus, devient ici le support même de leur réhabilitation. Le parc constitue ainsi un véritable paysage de mémoire, où l’art contemporain dialogue avec une histoire locale longtemps passée sous silence.

Ce nouveau sentiment de fierté d’appartenance à la communauté cagote pourra nous permettre de lever le voile sur leur réelle identité, sur leur origine, jusqu’à présent sujets de négligence ou de sarcasmes. Il est grand de temps d’abattre ce tabou et de mettre en lumière l’origine génétique des agotes/cagots, possiblement la mémoire vivante de des populations locales déshéritées de la chaine pyrénéenne. Peut-être les vieux cimetières des Pyrénées conservent-ils encore une partie de cette histoire.

Sous les pierres oubliées de Bozate, d’Ourout ou de Campan reposent peut-être des hommes et des femmes dont les ossements permettraient de mieux comprendre l’histoire démographique de ces communautés négligées par l’Histoire.

Et si la prochaine grande découverte sur les cagots ne venait ni d’une chronique, ni de la pierre, mais de résultats ostéo-adn ? « Et si la prochaine grande découverte sur les cagots naissait de cette conjonction entre les archives oubliées, les anciennes sépultures pyrénéennes et les techniques modernes de la paléogénétique ? L’enquête sur l’origine des cagots est encore loin d’être terminée.

2 commentaires

    1. Bonjour Jean,

      Merci pour votre réponse. Oui, nous avions fait un tour avec Christophe Kilian à Sérée : on voit une partie de l’enquete dans cette vidéo (4min57/7min05). La suite de l’enquete sera dans un prochain livre au sujet des cagots ;)

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