Elle était Marie-Jeanne Koffmann 3

Le laboratoire de Sarmakovo

En 1962, Marie-Jeanne Koffmann décide de s’installer en Kabardie et d’établir un laboratoire de recherche sur les hommes sauvages dans le village de Sarmakovo parce qu’elle y fit une rencontre rapprochée avec un alamasty femelle. De cette épisode, certains retiendront qu’elle aurait à cette occasion pu établir un contact visuel avec un homme sauvage.

Cette rencontre a-t-elle vraiment eu lieu ?  Et y a-t-il eu une observation ? Cet épisode est raconté par Marie-Jeanne Koffmann dans un article intitulé: Une rencontre attendue.

La première fois que Marie-Jeanne Koffman entend le nom de Sarmakovo, c’est lorsqu’une information de première main lui parvient : Une jeune paysanne kabarde affirme recevoir malencontreusement la visite d’un alamasty, chaque soir, au milieu de la nuit. La créature aurait pris l’habitude de tambouriner à la porte, effrayant les occupants du lieu, une jeune femme et sa fille.

 Marie-Jeanne Koffman se rend immédiatement sur place et rencontre le témoin, décrite, ainsi que sa fille, comme étant légèrement attardées. Toutes deux vivaient dans un abri sommaire, accolée à une maison en bois inoccupée et verrouillée. Une cabane au sol de terre battue, munie d’une seule fenêtre, de quelques meubles, dont deux lits et d’une porte.

 C’est là  que depuis envions deux mois, l ‘almasty venait chaque nuit taper à la porte de grands coups qui réveillaient et effrayaient tout le monde. Bien entendu, Fatimah, la jeune paysanne, avait tenté de trouver refuge chez ses voisins. Las, l’almasty la suivait partout où elle se rendait, et se mettait à  frapper bruyamment, et nuitamment aux porte des maisons de ceux qui avait recueilli la malheureuse. Chassée par ses voisins effrayés, accusée d’attirer le mauvais œil, Fatimah n ‘avait plus d’autre choix que de demeurer chez elle, et de subir nuit après nuit l’attention d’un authentique et bien trop réel almasty. Elle avait pu observer l’almasty à loisir depuis la fenêtre, aller et venir comme si il était chez lui. D’une taille d’environ 1m50, agile, il portait de vieilles guenilles, des vêtement déchirés qui flottaient au vent.

Pour Marie-Jeanne Koffman, l’obstination et la régularité de la créature était sujet de questionnement. Elle n ‘y voyait qu’une seule explication : celle d’une créature femelle, bouleversée par la perte de son nouveau né et qui cherchait à le remplacer, une quête obsessionnelle d’un petit être à qui la femme sauvage pourrait consacrer son trop plein de lait et de tendresse. Marie-Jeanne Koffman cite des sources mongoles expliquant combien les éleveurs redoutent toujours les femelles almas errant, solitaires, à travers le campement. On en a vu faire irruption  dans la yourte, s’emparer d’un enfant et fuir avec. Au Caucase même, Marie-Jeanne Koffman avait recueilli la déposition d’un policier, Tadjidine Kaltaev qui, du temps où il était commissaire de police du département de Biélokany (République d’Azerbaïdjan), avait été averti de l’enlèvement d’une petite fille, certainement par une kaptar.

Comment concrétiser cette opportunité si précieuse d’observer de près un ou une almasty ? Marie-Jeanne Koffman n’avait pas d’autre choix, devant la configuration des lieux que de se préparer à l ‘affût depuis l ‘intérieur de la maison de fortune. Pour éviter d’être repérée, et d’éveiller la méfiance de l ‘almasty, elle prend d’infinies précautions : surtout ne rien perturber dans la disposition des lieux : pas d’appât, pas de cendre ou de terre déposée pour recueillir des empreintes, ne pas laisser elle-même d’empreintes, tenter de répandre son odeur le moins possible, entrer dans la cabane bien avant le coucher du soleil, enfin apposer une vingtaine d’allumettes contre la porte…Allongée sur un lit en fer juste en dessous de la fenêtre, elle était prête, autant que possible, pour cette première nuit d’attente. A deux heure du matin, Fatimah se réveilla, affirmant que la créature ne venait jamais après trois heure du matin. Mais cette nuit là, peu après trois heures, alors que Marie-Jeanne Koffman venait de s’endormir, des coups retentirent brutalement. Une série de sept coups enchainés à une vitesse éblouissante, et d’une force telle que toute la maison s’en trouvait ébranlée. Toutes les allumettes étaient répandues à terre. La jeune maman, tentant de calmer sa fille qui hurlait annonça à Marie-Jeanne Koffman ce qu’elle savait déjà : Tu as vu, elle est venue !

Marie-Jeanne Koffmann en 1965

Rien ne se produisit de plus cette nuit-là, ni les six nuits suivantes. La septième nuit, Marie-Jeanne Koffmann se réveilla en sursaut, alertée par le cri caractéristique de l’almasty : un long gémissement plaintif, entre le faible mugissement d’un petit veau et le sifflet d’une locomotive lointaine. La créature était revenue, et cette fois ci  elle semblait descendre la rue principale du modeste hameau, accompagnée par le concert rugissant des aboiements des tous les chiens des environs. Pas de doute, elle filait droit vers la cabane où se tenait, cette fois bien éveillée, Marie-Jeanne Koffmann. Le moment était-il venu pour elle de poser enfin ses yeux sur l‘objet de ses inlassables recherches ?

Arrivée à la hauteur de la maison du voisin, le silence se fit, puis les aboiements reprirent, indiquant cette fois que la créature devait avoir fait demi tour. Elle ne revint plus jamais hanter fatimah, privant Marie-Jeanne Koffmann de la meilleure chance d’observer un almasty vivant, de près.

Après les évènements avec cette visiteuse attendue, qui l’ont convaincue de rester dans cette haute région montagneuse de Kabardino-Balkarie, Marie-Jeanne Koffmann s’installe définitivement dans le village de Sarmakovo.

Un endroit qu’elle évoquera, lors d’une conversation avec la famille Mahuzier, environ 20 ans plus tard:

« Evidemment, le village d’aujourd’hui ne ressemble en rien à ce que moi-même j’ai connu jadis. – Combien y a-t-il d’habitants ? – Il doit y avoir dans les six mille habitants. Ici les villages sont très étirés en longueur parce qu’ils ont très peu de place entre la rivière et les versants de la montagne. Sarmakovo s’étire ainsi sur sept kilomètres. Certains villages, avec des maisons uniquement de chaque côté de la rue principale, sur une seule rive, se traînent sur une vingtaine de kilomètres tout le long de la vallée. Ma maison est située en plein centre de Sarmakovo, près de la poste et de l’hôpital. C’est plus simple, de temps en temps, pour se reposer, prendre des forces et un peu de nourriture. Il y a quelques années, je m’étais mise à rechercher non pas les almastys en général, mais je m’étais employée à cerner les individus, à les distinguer dans cette masse. Et effectivement, j’étais arrivée à identifier quatre almastys, dans les environs de Sarmakovo et dans le village même, qu’on ne pouvait confondre : le premier était une grosse femelle très sans gène qui se baladait dans les potagers et venait cueillir des fruits dans les jardins de Sarmakovo. Le deuxième était une petite fille très timide d’environ seize ans à l’échelle humaine, qui habitait à quelques kilomètres dans une petite vallée. Le troisième était un mâle, grand, maigre, avec un pelage de couleur noire, alors que dans la majorité des cas, celui-ci est de couleur brune comme l’ours. C’est une vieille connaissance : c’est sa manière de se déplacer et il revient régulièrement au même endroit dès la tombée du jour. On le voit souvent. C’est le seul qui semble rester des quatre que je connaissais.

Marie-jeanne Koffmann avec des témoins de l ‘almasty

Les trois premières années de son installation sont intenses en rencontres avec des témoins et collectes de récits, en voici quelques extraits choisis.

Des voisins bruyants Khakonov Danial, 65 ans, retraité, village de Karmakovo (Kabardino-Balkarie)

Quand je travaillais comme berger dans la vallée d’Akbétchéyouko, à cette même bergerie, où tu étais ce matin, je voyais des almastys tout le temps. C’était dans les années 1940. Un soir, fin octobre, nous faisions cuire de la viande. A ce moment, les moutons se dispersèrent. Nous courûmes les rassembler. Lorsque nous revînmes une heure après, plus de marmite. C’était une marmite d’une quinzaine de litres. Ce qu’on a pensé ? On a rien pensé : on savait que c’était les almastys. Pas loin de nous se trouvait une vieille cabane. Des almastys y vivaient. Combien ? Je ne sais pas. Toute une famille probablement, six ou sept. Nous les entendions faire du bruit tous les jours, vers le soir : ils s’agitent, se battent, jouent. Ce sont des gens très bruyants qui piaillent, crient, pleurent. Ils n’ont pas de langue humaine, ils parlent comme un tambour : « Boum ! boum ! boum ! ». Personne de nous n’allait dans cette maison. Un jour, j’ai proposé un mouton à qui s’y rendrait mais personne n’a voulu y aller. Eux, par contre, venaient dans notre bergerie et prenaient les restes de nourriture. Un jour, ils tirèrent dans leur maison un tuyau de gouttière qui trainait à terre. Toute la nuit, ils ont joué avec ce tuyau. Ils tapaient dessus et ne nous ont pas laissé dormir de la nuit. Nous étions cinq hommes, avec des fusils, mais on avait peur d’aller voir ce qu’ils faisaient. La marmite, on l’a retrouvée le lendemain matin, vide bien sûr, pas loin, entre le ruisseau et leur maison. J’ai travaillé trois ans dans ce coin. Ils étaient tout le temps là, surtout en été. Nos chiens s’étaient habitués à eux, ils grognaient, mais ne les touchaient pas. Cependant, si les chiens l’encerclent, l’amasty se met à crier très fort. J’ai souvent vu leurs traces : cinq doigts, pas de voûte plantaire, talon rond, semelle large. Ca ressemble un peu à l’empreinte de l’ours. Depuis 1947, je ne suis pas retourné là-bas. .

Le repas nocturne Didanov Dina, 40ans, électricien, village de Baksane (Kabardino-Balkarie)

L’été 1950, on m’envoya faire l’inventaire des fermes des alpages de l’Elbrouss. Vers minuit, on alla se coucher. L’abri comportait trois murs de pierre. Il n’y avait pas de quatrième mur, c’était ouvert. Tout le monde se coucha par terre, sur du foin, sous nos capes de laine, la tête au mur du fond, les pieds vers l’extérieur. J’étais couché au bord. Entre le mur latéral et moi, il restait un espace où on avait rangé la marmite de bouillon et une poêle de viande grillée. Tous s’endormirent très vite. Moi, j’étais jeune, un peu excité par la conversation, le repas, l’ambiance inhabituelle – c’était la première fois que je couchais en montagne – et je ne dormais pas. Mon voisin, un vieillard, ne dormait pas non plus. Tantôt il s’assoupissait, puis il se réveillait, fumait, se rendormait. Tout à coup, une sorte de femme entra rapidement et silencieusement dans l’abri. Hideuse, les cheveux longs jusqu’à la ceinture. Elle fixa le mur où pendait une bride, une bride caucasienne ornée de pendants métalliques. Elle décrocha carrément la bride, la tourna, la retourna, l’examina de tous les côtés, la raccrocha au mur et s’en alla silencieusement. J’étais médusé de peur. Justement, le vieux ne dormait pas. Je lui demandai : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Il me répondit tranquillement : « C’est rien, faut pas faire attention. Si tu restes ici, tu en verras beaucoup des comme ça. » Et de se rendormir. Tout à coup, elle réapparut, s’arrêta, immobile, examina attentivement les hommes endormis, s’approcha rapidement des casseroles et se retrouva à un ou deux mètres de moi. La marmite était fermée avec son couvercle et la poêle, comme chez nous, d’une autre poêle. Elle s’accroupit, enleva rapidement et silencieusement le couvercle et la poêle et se mit à manger. Elle manger n’importe comment, tantôt la viande de la poêle, tantôt le bouillon. Elle puisait le bouillon avec la grande louche en bois qu’elle avait prise sur le couvercle. Elle ne la tenait pas come les gens, mais tous les cinq doigts d’un seul côté. Ses doigts sont très longs, sauf le pouce, qui est plus court que chez l’homme. Son aspect est hideux, pas beau. Toute velue, des poils marron foncé lui couvrant tout le corps. De longues mamelles jusqu’au bas du ventre. Les cheveux défaits, longs, embrouillés. Le nez est petit, pas retroussé, comme disait cet homme, mais aplati. La bouche est très largement fendue, beaucoup plus que la nôtre, les lèvres sont minces, comme chez le singe. La peau est noire. Les joues font saillie, comme chez les chinois ou les coréens. Mais il y a chinois et chinois. Les uns ont les joues proéminentes, les autres moins. Elle, elle les a très fortes, comme un vrai, comme un authentique chinois. Les yeux sont fortement bridés et leur couleur est celle-ci : si, à la place des yeux, on lui mettait de petites ampoules de lampe de poche et qu’on place un verre rouge devant, eh bien, ce serait exactement ses yeux. Elle portait une sorte de robe toute déchirée et dégoûtante. Elle mangeait, assise sur ses talons, très vite, saisissant avec des mouvements rapides tantôt la viande, tantôt la soupe. Elle mâche très vite, on ne sait même pas si elle mâche ou si elle avale directement. Mais elle mange très attentivement, sans jamais cesser une seule seconde d’observer à droite et à gauche. Ce qui m’a frappé, c’est la rapidité, la précision et le silence de ses mouvements. Parole d’honneur, si je m’étais mis à manger, par exemple, j’aurais certainement fait du bruit, j’aurais heurté quelque chose. Elle, elle fait tout dans le silence. Tout à fait comme au cinéma muet. Par exemple, quand elle a pris la bride. La bride portait des ornements nationaux en métal ; ils devaient nécessairement cliqueter. Eh bien, elle l’a décrochée et resuspendue, sans le moindre bruit. Quand elle eût fini de manger, elle referma rapidement et silencieusement la marmite de son couvercle, la poêle avec la poêle, elle reposa la louche de bois sur le couvercle, exactement à l’endroit où elle l’avait trouvée, et s’en alla. Si j’avais été seul, j’aurai probablement été mort de frayeur. Mais, bien que j’eus peur, je me sentais rassuré, parce qu’il y avait beaucoup de monde. Je me disais, s’il arrive quelque chose, je me mettrai à crier, ils se lèveront tous. Longtemps, je ne pus m’endormir. Le matin, tout le monde se mit à manger la viande et le bouillon et à m’en proposer. J’ai refusé : moi, j’avais vu l’horrible bonne femme qui en avait mangé la nuit ! J’ai dit que je n’étais pas habitué à manger le matin

L’occupante du potager

Pchoukov Mohamed, 40 ans, maçon, village de Kyzbouroune (Kabardino-Balkarie).

 C’était en 1939 ou 1940, en été. D’où elle venait, je n’en sais rien, mais un jour, une almasty fit apparition dans notre potager et s’installa dans le carré de maïs. Elle s’y était fait une litière avec de vieux chiffons et de l’herbe. Elle passa chez nous une semaine, sans jamais quitter le potager. Elle mangeait du maïs vert. Elle était toute couverte de poils. Ses cheveux étaient très longs. Les mamelles étaient étirées ; elles pendaient comme chez une femme, mais très bas. Les ongles étaient longs. Les yeux étaient bridés, rouges. Les dents étaient plus grandes quechez l’homme ; les lèvres étaient des lèvres de singe. Dans la journée, elle restait toujours couchée. En général, elle était couchée sur le côté mais elle se retournait tout le temps, elle ne garde pas longtemps la même position. Beaucoup de gens venaient chez nous pour la voir. Si plusieurs personnes s’approchaient à la fois, elle s’inquiétait, s’asseyait, criait, se levait, s’arrachait les cheveux. Elle criait très fort, comme une femme. Quand elle se calmait, s’il y avait quelqu’un près d’elle, elle s’approchait tout doucement et se mettait à le lécher comme un chien. Quand tu la quittais, ta manche de chemise était toute mouillée. doucement et se mettait à le lécher comme un chien. Quand tu la quittais, ta manche de chemise était toute mouillée.

L’almasty mort

Khazrail Khamid, 46 ans, doseur de la briqueterie de Baksane (Kabardino-Balkarie).

 Fin septembre 1939 ou 1940, je suivais le chemin de Ninji Koukoujine à Malka. Je décidai de couper à travers un immense champ de maïs. A peine eu-je quitté le chemin, à unequarantaine de mètres de celui-ci, que je tombai sur les restes d’un almasty dévoré par des loups ou des chiens. Sur une plage d’environ douze mètres de diamètre, tout était piétiné, le maïs était abattu et ravagé. Au milieu de cette zone gisait la tête de l’almasty avec ce qui restait du cou. La moitié gauche du cou avait été dévorée. Jusqu’à ce jour, je ne croyais pas à l’existence des almastys. Je riais et affirmais que c’était des fables, des inventions. C’est pourquoi je procédai à l’examen de cette tête avec un intérêt particulier. Armé d’un bâton, je la retournai surtous les côtés et, assis sur mes talons, je l’examinai attentivement. La tête était enveloppée de toute une toison de cheveux très longs qui, à l’état vivant, atteignaient probablement la ceinture ; ils étaient très emmêlés et soudés par des chardons. Cette toison était si épaisse que lorsque je retournai la tête, elle restait en l’air comme un coussin. C’est pourquoi je n’ai pas pu discerner la forme du crâne. Mais ses dimensions sont celles d’un crâne humain. Le front est fuyant. Cet endroit est très saillant. Il désigne les arcades sourcilières.

Le nez est petit, en trompette. Il n’a pas de racine, il est comme enfoncé dans le visage. C’est un nez de singe. Les pommettes saillent comme chez un chinois. Les lèvres ne sont pas celles de l’homme, elles sont minces et droites comme chez le singe. Je n’ai pas vu les dents, les lèvres étaient fermement serrées. Le menton n’est pas comme chez l’homme, mais arrondi et lourd. Les oreilles sont humaines, l’une étant déchirée, l’autre intacte. Les yeux sont fortement bridés, la fente est dirigée vers le bas et l’extérieur. J’ignore la couleur des yeux : les paupières étaient closes, je ne les ai pas soulevées. La peau est noire, couverte de poils marrons foncés. Les poils sont absents autour des yeux et sur la partie supérieure des joues. Les joues elles-mêmes et les oreilles sont revêtues de poils courts ; ils sont plus longs sur le coup et le menton.  Il se dégageait de la tête une odeur puissante et repoussante.  Ce n’était pas l’odeur de la décomposition : les restes étaient frais et ne sentaient rien, il n’y avait ni mouches, ni vers. C’était l’odeur même de l’almasty, si écœurante que j’ai failli vomir.

Aussi, j’examinai la tête en pinçant mes narines de la main gauche, tandis que je maniais mon bâton de la droite. L’odeur rappelle celle d’un corps sale, de la moisissure. A proximité, étaient éparpillées les autres parties du corps ; j’apercevais des os blanchâtres recouverts de lambeaux de chair, mais je ne m’en suis pas approché.

Question – Le visage de l’almasty rappelle-t-il plutôt celui de l’homme ou du singe ?

Réponse – Il est très difficile de vous répondre. Le nez et les lèvres sont exactement ceux d’un singe. Mais évidemment, dans l’ensemble, le visage rappelle celui d’un homme. Nous montrons à Jigounov le portrait du pithécanthrope reconstitué par Burian. Jigounov relève une certaine ressemblance entre son nez et celui de l’almasty. Désignant le menton, il répète plusieurs fois : « Exactement cela ! » La bouche, elle aussi, est ressemblante. Les yeux et leur fente sont totalement différents. Dans l’ensemble, hormis la partie inférieure du visage, il ne lui trouve qu’une ressemblance très générale avec l’almasty.

Almasty dessiné par un témoin

Une naissance chez les almastys

Akhaminov Khouzer Békanlouk, 55 ans, Paysan, village de Planovskoie (Kabardino-Balkarie).

 Il y a un mois, le 10 août 1964, je fauchais à 3km du village dans un champ de tournesol où il restait par endroit des plages qui n’avaient pas été ensemencées. J’entends tout à coup un drôle de bruit comme si on soufflait bruyamment. Comme un chien, quand une mouche lui rentre dans le nez… Quand il retentit une troisième fois, je posai ma faux pour aller voir.

Brusquement, deux bras, comme humains, mais noirs, velus, longs, s’étendirent des herbes dans ma direction. Je me suis jeté aussitôt vers ma charrette et j’y grimpai ; elle était dételée à une dizaine de mètres. Debout sur la charrette, je vis une silhouette comme humaine qui, pliée, s’enfonçait dans les tournesols. Je n’ai bien vu que le dos, couvert de longs poils roux comme ceux du buffle, et les longs cheveux de la tête. Je n’ai pas vu son visage. Quand l’almasty fut parti, je descendis de ma charrette et revins à la faux. A ce moment, j’entendis un piaillement au même endroit. J’avançai avec précaution et écartai les tiges.  Sur de l’herbe tassée, comme dans un nid, étaient couchés deux nouveau-nés. On voyait qu’ils venaient tout juste de naître. Ils étaient exactement comme des nourrissons humains, sauf qu’ils étaient plus petits ; ils devaient faire dans les deux kilos, pas plus. A part cela, tu ne les aurais pas distingués de nos petits. Ils avaient la peau rose, comme des enfants humains, exactement la même tête, les mêmes bras et jambes. Pas velus. Comme des humains et des rats nouveau-nés, tu vois : une peau rose et nue. Ils agitaient leurs petits bras et jambes, tout comme des nouveau-nés à nous, en piaillant. Je me suis sauvé. J’ai vite attelé mon âne et je suis rentré au village. Deux ou trois jours après, je suis revenu : il n’y avait plus rien.

Question – Mais pourquoi ne l’as-tu raconté à personne ?

Réponse – Comment à personne ? Je l’ai raconté à ma femme, au voisin.

Question – Je veux dire, pourquoi ne l’as-tu pas signalé ?

Réponse – Mais à qui le signaler ? Pour quoi faire ?

Question – Aux autorités, à la police, au selsoviet !

L’idée de signaler de telles broutilles aux autorités suscite une franche hilarité dans l’assistance.

Question – Tu ne savais donc pas que c’est intéressant, que les savants s’intéressent au plus haut point à l’almasty ?

Réponse – Qui le savait, que c’était important, ça ! De ma vie, je n’ai jamais entendu dire que ça pouvait intéresser quelqu’un.

Trois almastys cachés sous un rocher

Koumychev Talib, 67 ans, village de Kammenomost (Kabardino-Balkarie).

C’était probablement en 1930, ou 1931, ou 1932, en juin ou fin mai, quand notre bétail part pour les alpages de l’Elbrouss. J’étais chef d’équipe. Nous étions partis inspecter les troupeaux avec le zootechnicien. Or, la pluie avait surpris l’un de mes bergers, Zagoureev Chagir, très haut sur le versant et il alla se réfugier sous un surplomb rocheux où en s’approchant il vit trois almastys assis. Chagir avait un peu peur, mais la pluie redoublant, il se décida à rester quand même sous l’abri en se tenant seulement à l’écart. Ils se regardaient les uns les autres. Puis la pluie se termina et Chagir descendit à la ferme. Il ne dit rien à personne. Très tôt le lendemain matin, je fus réveillé par des cris, un grand bruit, et je vis que les bergers rassemblaient leurs troupeaux en courant et faisaient descendre le bétail dans la vallée. « Pourquoi s’en vont-ils ? » demandai-je. « Il y a des almastys sous le rocher, là-haut ». A ce moment, Chagir déclara : « C’est vrai, il y a trois almastys assis là-haut, je les ai vu hier soir ». Me voilà définitivement furieux… Je dis à Chagir : « Tu es un imbécile. Tu as pris peur d’un buisson ». « Non, dit Chagir, je les ai vus ». « Alors, pourquoi ne l’as-tu pas dit ? » « Parce que les anciens disent : quand tu vois l’almasty pour la première fois, si tu le racontes à quelqu’un, tu auras mal à la tête. Or moi, c’est la première fois que j’en vois ». Je continuai à ne pas croire. On me dit : « Eh bien, vasy, vas voir toi-même ! »

Nous étions environ dix à quinze personnes faisant demi-cercle autour de ce rocher. Nous y sommes restés jusqu’au dîner. Les uns s’en allaient, d’autres arrivaient. Trois almastys étaient assis sur le surplomb, deux de taille moyenne, l’autre plus fort. Celui qui était le plus grand était au milieu. Ils étaient assis sur des pierres face à nous, voutés, têtes basses. De temps en temps, ils levaient légèrement la tête et nous regardaient par en-dessous. Ils ont une tête très laide, pas bonne. Elle ressemble au visage humain, mais le nez est plus court et aplati. Les yeux sont obliques et rougeâtres. Les joues sont très saillantes, comme celles d’un mongol ou d’un coréen, et même encore plus. Les lèvres sont minces. La mâchoire inférieure est comme coupée en biais. Les cheveux sont longs comme ceux d’une femme, embrouillés. Tout le corps est recouvert de poils rappelant ceux du buffle. Par endroits, ils sont plus longs sur le torse et la poitrine, par endroits, plus courts sur les bras et les jambes.

Le grand avait une poitrine d’homme. Les autres avaient des mamelles de femmes, mais extrêmement longues et couvertes de poils. Le poil était très sale. La puanteur était telle qu’on ne pouvait pas tenir. L’odeur rappelle celle du lin sauvage, lorsqu’il pousse dru. A un moment, celui qui était à droite a marmonné quelque chose. Je n’ai pas bien vu leurs mains, elles étaient serrées contre leurs jambes. Les jambes sont un peu courtes et arquées. Le pied est comme celui de l’homme, mais plus étalé. Tous portaient, enroulé autour des reins, un vieux morceau de cape de berger. Un jeune berger proposa de jeter un arcane (sorte de lasso) sur l’un d’eux et de le ramener au village. Mais tous les autres s’écrièrent que c’était défendu, qu’il ne faut pas leur faire de mal, qu’il ne faut pas les déranger. Je les regardai à trois ou quatre mètres de distance, je me suis même approché jusqu’à un mètre. Si je les ai touchés ? Tu n’y penses pas ! Si on y touche, Allah m’est témoin, on ne pourra plus manger avec ses mains après, tellement ils sont sales, puants et repoussants. Je suis resté près de deux heures. Quand je suis parti, d’autres bergers arrivaient. […] J’ai entendu mon père raconter qu’ils tètent les vaches ».

à suivre : Les empreintes de Dolina Narzanov

3 commentaires

  1. Bonsoir,
    Je ne connaissais pas cette histoire de Fatimah et de sa visiteuse nocturne. Cette dernière était donc habillée. Boris Porchnev a systématiquement ignoré des mentions de vêtements, même quand il racontait les mêmes épisodes avec autant de détails par ailleurs. Un aspect intrigant parmi bien d’autres.

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    1. Bonjour, merci pour votre retour Jean, oui en effet, il y a plusieurs témoignages sur des almasty vêtus de guenilles, peut-être que cela renvoie à une image trop humaine qui ne cadre pas avec la théorie de Porchnev sur les hommes sauvages, comme le raconte le deuxième article de la série, (la révélation almasty), consacré à la fameuse commission sur l ‘homme des neiges.

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