La disparition des nutons

Chers lecteurs de Strange Reality, la disparition des nains du folklore lors de lâarrivĂ©e du christianisme demeure un fond commun des histoires du petit peuple : ainsi, dans lâAriĂšge (France), les hadas fuient la rĂ©gion dĂšs que sonne lâangĂ©lus et les simiots se retirent horrifiĂ©s face aux reliques dâAbdon Sennen. Dans le mĂȘme registre dâidĂ©es, en Belgique, dans la province de LiĂšge, les nutons aux pratiques paĂŻennes disparurent lorsque Saint-Remacle (600-669) Ă©vangĂ©lisa la rĂ©gion.
Ainsi, la diabolisation des nutons, associĂ©s Ă des sorciĂšres ou des crĂ©atures malfaisantes Ă exorciser, nâest pas chose rare. Par exemple, nous avions vu quâune cavitĂ© souterraine du village de Transinne Ă©tait associĂ©e Ă la fois Ă un trou des nutons et Ă la roche Magritte Zabelle, câest-Ă -dire au lieu dâexercice de deux sorciĂšres guĂ©risseuses, Marguerite et Isabelle.

Au village de Solwaster, un sottai amoureux Ă©conduit par une jolie fille du village lança une malĂ©diction : des couleuvres envahirent la ferme de sa belle⊠Pour exorciser ce malĂ©fice, la famille fit un grand feu la nuit de la Saint-Jean, au solstice dâĂ©tĂ©… Curieusement, les couleuvres vinrent toutes se jeter dans le brasier, et depuis, on ne revit plus jamais un seul sottai dans la rĂ©gion.
Les nutons face Ă lâindustrialisation
La phrase classique du nuton surpris (« Jâai vu Freyr plain champ et Bastogne plain bois ») dĂ©montre les bouleversements drastiques de la campagne belge, qui voit ses champs et ses forĂȘts se laissaient grignoter inĂ©luctablement par des zones urbaines. Ce dĂ©veloppement technique du territoire ardennais a peu Ă peu fait fuir les nutons. Ainsi, le petit peuple belge est souvent gĂȘnĂ© lorsque les humains perturbent leur habitat naturel en creusant des galeries artificielles pour lâexploitation des ressources naturelles (or, marbre, ardoises) du sol ardennais.
Au lieu-dit « Roches », entre Ochamps et Jehonville, le long du ruisseau dâOmois se voyaient encore naguĂšre les cassettes des nutons, câest-Ă -dire de petits creux en forme de tasses oĂč les nutons venaient boire. TransformĂ© en carriĂšre de marbre, ce site a malheureusement a Ă©tĂ© ravagĂ© par les mains de lâhomme.
Les vieux du village de Fromelennes racontent que les nutons rĂ©paraient les chaussures et les serrures. On ne pouvait pas les voir, mais on les entendait besogner durant la nuit. Jusqu’au jour oĂč les humains ont fait sauter la mine pour Ă©largir l’entrĂ©e de la grotte et depuis, on ne les a plus jamais entendus. Dans la Semois infĂ©rieure, les nutons ne frĂ©quentaient plus le « trou PerpĂšte » depuis quâil Ă©tait transformĂ© en forage dâardoisiĂšres.

A Ecaussinnes dâEnghien, il existait un endroit baptisĂ© « Trou aux FĂ©es ». Il sâagissait dâun massif de pierres. Aux temps anciens, des grottes se trouvaient prĂ©cisĂ©ment Ă cet endroit : elles Ă©taient habitĂ©es par nos Ă©tranges nutons, qui avaient le teint sombre et le regard vif, et qui ne sortaient quâĂ la nuit tombĂ©e.

Ces curieux personnages savaient mettre la main Ă tout. Ils Ă©taient de bons cordonniers, dâexcellents forgerons, dâhabiles tisserands et dâefficaces rĂ©mouleurs. Qui plus est, ces nutons avaient le cĆur sur la main et dispensaient volontiers leurs services aux villageois qui leur confiaient tout travail inachevĂ© devant ĂȘtre fini le lendemain. Les Ă©pouses des nains apportaient, elles aussi, leur contribution en exerçant la profession de lavandiĂšre, la nuit venue. On voyait souvent, au crĂ©puscule, de jeunes servantes de ferme portant une hotte pleine du linge sale de ses maĂźtres, presser le pas vers la grotte aux fĂ©es pour y dĂ©poser leur labeur. En matiĂšre de rĂ©munĂ©ration, les nutons nâĂ©taient guĂšre exigeants. Une tartine beurrĂ©e, un pot de lait ou quelques produits de la ferme leur suffisaient.

En 1884, ce bloc de calcaire a été dynamité par des ouvriers du chemin de fer pour les besoins de la ligne Ecaussinnes-Clabecq. Une coupure de presse extraite du journal « La Belgique » (Dimanche 5 décembre 1915) évoque le Trou aux Fées. Mr Arthur Peuplier, échevin (adjoint au maire) et ancien surveillant provincial va superviser des travaux de voirie réalisés pour⊠« occuper les chÎmeurs ». Cette nouvelle route longera, dit-on, le Trou aux Fées aux confins de Henripont.
Les nutons face Ă la trahison humaine
Les nutons semblent avoir souffert, dans leurs derniers instants, dâune grande suffisance de la part des humains, qui nâhĂ©sitaient pas dans leur bĂȘtise Ă biaiser un commerce silencieux qui semblait pourtant bĂ©nĂ©fique aux deux communautĂ©s.
Vint un temps plus ingrat oĂč les humains du village prĂ©citĂ© dâEcaussinnes dâEnghien, non contents dâabuser de ces petits ĂȘtres, commencĂšrent Ă les dĂ©nigrer en glissant des substances immondes entre deux tranches de pain. On raconte que câest Ă la suite de ce manque de reconnaissance et de respect que les nutons et les fĂ©es disparurent du village et de ses alentours.
Un second rapport évoque des nutons qui, du coucher au lever du soleil, travaillaient laborieusement. Leur besogne consistait à réaliser les souhaits des humains contre du pain et du froment. Un jour, une femme désirant ardemment une robe, alla porter la nourriture convenue. Mais, la femme trop avare, remplaça le pur froment par de la cendre. Froissés, les nutons disparurent du pays pour toujours.
Dans la rĂ©gion de Charleroi, la douce harmonie entre les humains et les nutons fut Ă©galement brusquement rompue. Quelques humains les provoquĂšrent par mĂ©chancetĂ©. Ils obstruĂšrent plusieurs entrĂ©es de leurs grottes ou dĂ©posĂšrent des pains cuits contenant des cendres et de la terre. Certains allĂšrent jusqu’Ă pisser devant lâentrĂ©e de leurs grottes ou bien Ă batifoler dans leurs bois. Il n’en fallait pas plus pour les vexer : ils se renfermĂšrent sur leur communautĂ© et finirent par ne plus jamais se montrer. Ils dĂ©laissĂšrent les corvĂ©es et les offrandes que certains laissaient encore.
Un jour, ils finirent par quitter la rĂ©gion, dĂ©laissant leurs trous et taniĂšres. L’industrialisation et l’urbanisation de la rĂ©gion effaça la grande majoritĂ© des traces de leur passage. Au XIXe siĂšcle, le bois oĂč ils vivaient a mĂȘme Ă©tĂ© dĂ©frichĂ©. Le cimetiĂšre de Gilly est amĂ©nagĂ© sur cet ancien site, et plus tard le crĂ©matorium de Charleroi. Seul le nom dâune voirie rappelle aujourd’hui lâemplacement de lâancien « Mont des nutons ».

Les nutons face Ă la mort
Les nutons semblaient au bord de lâextinction car leurs reprĂ©sentant devenaient extrĂȘmement ĂągĂ©s. Entre les villages dâAnloy et de Glaireuse, la tradition montre, sur une roche voisine, un plat et un fauteuil dont lâusage Ă©tait, paraĂźt-il, rĂ©servĂ© au patriarche des petits hommes.
Le chercheur belge Michel Dethier estime que cette disparition a surement Ă©tĂ© favorisĂ©e par des chasses de la part des humains, qui exterminaient les pauvres nutons comme des nuisibles : « Aujourd’hui, les nutons ont disparu de nos campagnes. Ce n’est sans doute pas Ă©tonnant si l’on songe que, jusqu’au XVIIIe siĂšcle, on offrait une rĂ©compense pour tout nuton ramenĂ© mort ou vif … » (Michel Dethier, « CrĂ©atures fantastiques du monde souterrain », Bulletin des chercheurs de Wallonie, XLII, 2003, p. 37).
En ce sens, le personnage de KyriĂ© est exemplaire de cette rapide dĂ©chĂ©ance du petit peuple belge dans lâesprit des hommes. KyriĂ© Ă©tait le roi des lĂ©gendaires kabouters qui vivait dans la rĂ©gion de la Campine de la province du Brabant-Septentrional (Pays-Bas). Ces nains avaient leur base prĂšs du village de Hoogeloon.
CâĂ©taient des crĂ©atures timides qui aidaient principalement les agriculteurs et les familles des environs. Ils vaquaient Ă leurs occupations la nuit et ne voulaient pas ĂȘtre vus par les hommes. Si les paysans les voyaient, ils Ă©taient punis par ces nains qui leur jetaient le mauvais Ćil. Une histoire raconte quâun agriculteur curieux, qui espionnait les nains, est devenu borgne.
Selon la légende, le roi kabouter Kyrié vécu sous le Kerkakker (La Montagne Kabouter), dans un tumulus situé dans la lande de Hoogeloon. Un jour, Kyrié a été abattu par un chasseur qui croyait levait un gibier dans les landes. Il avait eu juste assez de force pour atteindre le Kerkakker, sa demeure souterraine, et y mourir dans le plus grand silence.
Le chasseur, cherchant dans les herbes sauvages sa proie, en vain, entendit les nains choquĂ©s murmurer : « KyriĂ© est mort ». Le triste message que leur roi Ă©tait mort sâest rapidement rĂ©pandu parmi toutes les colonies de kabouters de la rĂ©gion. Le roi KyriĂ© a Ă©tĂ© enterrĂ© quelque part dans la lande dâHoogeloon. AprĂšs la mort de leur roi, tous les nains ont quittĂ© la rĂ©gion vers une destination inconnue. Personne n’a plus jamais vu ou entendu dans la rĂ©gion dâHoogeloon ces tristes nains en deuil de leur patriarche. Un lieu de mĂ©moire leur est cependant consacrĂ© oĂč trĂŽne fiĂšrement une statue Ă lâeffigie de leur patriarche : KyriĂ©.


Chers lecteurs de Strange Reality, la mĂ©moire des nutons dans les campagnes belges est dĂ©sormais bien lointaine : soit le petit peuple a Ă©tĂ© contraint Ă lâexil puis au silence, soit son souvenir sâest amalgamĂ© Ă celui des bohĂ©miens, autre communautĂ© fortement marginalisĂ©e. Cette disparition des nutons nâest pas sans rappeler le grand mythe de « la mort du dieu Pan ».
De grands romantiques comme Jules Michelet et Heinrich Heine nâont pas manquĂ© de nous rappeler cette lĂ©gendeâ: «âCertains auteurs nous assurent que peu de temps avant la victoire du christianisme, une voix mystĂ©rieuse courait sur les rives de la mer ĂgĂ©e disantâ: « Le grand Pan est mort ». Lâantique Dieu universel de la Nature Ă©tait fini. Grande joie⊠Sâagissait-il simplement de la fin de lâancien culte, de sa dĂ©faite, de lâĂ©clipse des vieilles formes religieusesâ? Point du tout. En consultant les premiers monuments chrĂ©tiens, on trouve Ă chaque ligne lâespoir que la Nature va disparaĂźtre, quâenfin on touche Ă la fin du monde. » (Jules Michelet, La sorciĂšre (1862), Editions Flammarion, 2011. p. 67).
« Le grand Pan est mort » constate avec une vive Ă©motion et une pointe dâamertume Pantagruel dans le Quart Livre (1552) : « Pantagruel, ce propos fini, resta en silence et profonde contemplation. Peu de temps aprĂšs, nous vĂźmes les larmes couler de ses yeux gros comme des Ćufs dâautruche. Je me donne Ă dieu si je mens dâun seul mot ». Cette mort signe la fin des temps patriarcaux, dâune certaine idĂ©e du pays de Cocagne. Câest la fin dâun temps idyllique, dâavant la corruption. Un monde dansant, naĂŻf, champĂȘtre, peuplĂ© de faunes et de satyres. Un monde oĂč les hommes Ă©taient en communion avec la Nature.
Tout comme les nains du folklore français et suisse, ce phénomÚne du petit peuple se retrouve en Belgique avec une intensité telle que cela réclamait toute notre attention. Chers lecteurs de Strange Reality, une étude exhaustive de la question était alors nécessaire afin de mettre en lumiÚre le pendant réaliste, quasiment anthropologique de la figure du nuton des Ardennes belges. Merci de nous avoir suivis sur toute la durée de ce dossier de longue haleine.


Un commentaire