Les laminak, lutins de la mythologie basque

Par Florent BarrĂšre

    

Pic du Midi d’Ossau, PyrĂ©nĂ©es

AprĂšs le prĂ©cieux tĂ©moignage de Marion sur un mystĂ©rieux lutin de la Haute-Savoie (voir l’article « Le nain velu de Morillon »), des dĂ©couvertes archĂ©ologiques mĂ©connues (voir l’article « Les pygmĂ©es suisses du NĂ©olithique ») et un point quasi exhaustif sur les nutons de la Belgique (voir l’article « Le petit peuple des Ardennes »), Florent poursuit ses recherches sur les traces  laissĂ©es par le « petit peuple Â» dans notre riche patrimoine folklorique, en s’attardant sur les mythes et lĂ©gendes du pays basque relatif Ă  l’homme sauvage.

Statue reprĂ©sentant une lamina aux pieds palmĂ©s , Arrasate, Espagne

Un « petit peuple Â» bĂątisseur

     Le pays basque n’est pas le territoire de l’unique Basajaun, homme sauvage d’une taille supĂ©rieure Ă  l’humain. Grand seigneur, maĂźtre des animaux, craint par les bergers mais les avertissant par ses cris avant de fortes pluies, le roi sauvage de la forĂȘt d’Iraty partage volontiers son vaste territoire avec « un petit peuple Â» intelligent et farouche, Ă  rapprocher des nutons ardennais prĂ©cĂ©demment documentĂ©s. Ces nains farouches et discrets se nomment les laminak.

      Le plus souvent, les laminak sont dĂ©peints soit comme des nains mĂąles, soit comme des femmes de taille normale dont le bas du corps est pourvu de caractĂ©ristiques animales (pieds palmĂ©s, pattes de poules, sabots de chĂšvre ou queue de poisson). CrĂ©atures essentiellement nocturnes, les laminak vivent sous terre, dans des grottes ou auprĂšs des sources et des ruisseaux. Les rĂ©cits et contes sur les laminak forment une partie importante du corpus de lĂ©gendes basques. De nombreux lieux au pays basque, autant du cĂŽtĂ© français qu’espagnol, leur doivent leur nom et la construction de plusieurs ponts, Ă©glises ou autres bĂątiments leur est attribuĂ©e.

Alors inspecteur d’acadĂ©mie Ă  Pau, Cerquand charge les instituteurs de Soule et de Basse-Navarre de collecter les contes populaires basques, qu’il publie entre 1874 et 1883, un recueil considĂ©rĂ© comme l’un des plus authentiques

     Jean-François Cerquand (LĂ©gendes et rĂ©cits populaires du pays basque, Editions AubĂ©ron)  fut le premier chercheur Ă  dĂ©crire les laminak vivant de maniĂšre structurĂ©e, en clans, en familles, avec femmes et enfants. L’auteur s’est attardĂ© sur le pont de Licq-AthĂ©rey, soi-disant bĂąti il y a plusieurs siĂšcles par les laminak. Ce pont auquel il manque une pierre ne fut donc jamais achevĂ©. Pourquoi ? La lĂ©gende semble rĂ©pondre Ă  nos interrogations lĂ©gitimes : « Les gens de Licq-AthĂ©rey avaient besoin d’un pont, grand, beau et solide. Ils en appelĂšrent aux laminak connus pour leurs talents de bĂątisseurs. En Ă©change de leur travail, toujours exĂ©cutĂ© en une nuit et en une nuit seulement, les lutins exigĂšrent pour seul paiement la plus belle fille du village. L’affaire fut rĂ©glĂ©e : si les laminak terminaient le pont avant l’aube, la plus belle fille du village Ă©tait Ă  eux ! Ainsi motivĂ©s, les courageux nains posĂšrent pierre sur pierre. L’édifice Ă©tait presque achevĂ© quand, au moment de poser la derniĂšre pierre, le chant d’un coq retentit. Les Laminak fuirent, laissant le pont aux habitants et la belle rĂ©compense pourtant promise Ă  son fiancĂ©, qui s’était arrangĂ© quelques minutes plus tĂŽt pour que le coq de sa basse-cour chante avant l’heure du lever du soleil
 Â»


Le pont des laminak, Licq-Athérey, France

     De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on admet que les laminak vivent sous terre et sortent la nuit car ils ne supportent pas le soleil. Ils s’enfuient invariablement au chant du coq. Ils habitent dans les grottes des montagnes ou sous les roches. En 1900, Paul SĂ©billot (Folk-lore de France (1904-1907), Editions Hachette Livres, 2013. p. 324) note que « les cavernes du pays basque sont presque toujours la demeure des Lamignac Â». Une de leurs demeures Ă©tait le vieux donjon de Rocafort sur la colline de Gaztelu entre Saint-Martin-d’Arberoue et Isturitz. Sous la colline se trouvent les grottes d’Isturitz avec lesquelles une porte du chĂąteau Ă©tait dite communiquer. On rapporte aussi que les laminak vivent auprĂšs des sources et des ruisseaux. Parfois le thĂšme de la demeure souterraine est directement liĂ© Ă  celui de l’eau, comme au pont d’Utsalea Ă  Saint-PĂ©e-sur-Nivelle oĂč ils vivent sous l’arche ou encore aux grottes dites Laminenziluak (les trous des laminak), Ă  Camou-Cihigue dans la Soule, oĂč naissent trois sources dont une d’eau chaude Ă  laquelle sont attribuĂ©es des propriĂ©tĂ©s curatives. La porte de leur demeure s’ouvre lorsqu’on frappe le sol devant le seuil avec un bĂąton. L’intĂ©rieur ne diffĂšre pas sensiblement de l’habitat du paysan basque. Les laminak y vivent en famille et ils ont des enfants.

La fontaine des laminak, Camou-Cihigue , France

Grottes d’Isturitz et de Sare, peuplĂ©es par les nĂ©anderthaliens
 et les laminak !

     La gĂ©ographie du Pays basque ne se prive pas pour Ă©voquer l’habitat des laminak au travers de nombreux toponymes. On trouve essentiellement des grottes : les cavernes des laminak (Lamien-leze Ă  Zugarramurdi en Navarre, Laminen-ziluak, Laminzilo), le gouffre des laminak (Lamiosin prĂšs de Bera en Navarre) ; des rochers : la pierre des laminak (Lamiarri Ă  Arizkun et Ă  Bera, Lamiarriaga, Lamiarrieta) ; des puits : le puits des laminak (Laminosin Ă  Juxue en Basse-Navarre, Lamisin, Lamuxain) ; des bords de riviĂšres : Lamindania (moulin situĂ© Ă  Lacarry), le ruisseau des laminak (Lamiozingo erreka toujours prĂšs de Bera, Lamixain, Lamiñerreka), etc. Au niveau de leurs habitations souterraines, les laminak habitaient deux grottes Ă  forte valeur archĂ©ologique ajoutĂ©e (sites nĂ©anderthaliens) sur le territoire basque : Sare et Isturitz.

Les grottes de Sare, habitation des laminak et  site archĂ©ologique nĂ©anderthalien
Les grottes d’Isturitz, habitation des laminak et site archĂ©ologique nĂ©anderthalien

Bernard Heuvelmans Ă©voquait dĂ©jĂ , dans « L’homme congelĂ© du Minnesota Â», la prĂ©sence d’une lame osseuse dans la grotte d’Isturitz datant de la pĂ©riode magdalĂ©nienne. Les archives scientifiques nous permettent de remonter Ă  la communication du docteur RenĂ© de Saint-PĂ©rier sur la question : « [
] Sur la face opposĂ©e, deux figures humaines se font suite. A la partie supĂ©rieure, est gravĂ©e une femme nue aux formes massives. La tĂȘte manque, Ă  cause de l’état incomplet de la lame osseuse ; il semble qu’un collier ait ornĂ© le cou. [
] Au-dessous de la femme, une figure d’homme, Ă  face barbue plutĂŽt que masquĂ©e, est reprĂ©sentĂ©e seulement Ă  mi-corps, Ă  cause de la fracture ancienne de la piĂšce [
] On connait de rares figurations humaines palĂ©olithiques accompagnĂ©es de flĂšches : le guerrier blessĂ© de la Cueva Saltadora, le combat de Morella la Vella, par exemple, mais aucune Ɠuvre d’art Ă  cette Ă©poque, Ă  notre connaissance, n’a montrĂ© un trait barbelĂ© dirigĂ© contre une femme. Il nous semble difficile de voir dans notre gravure, comme dans cette derniĂšre scĂšne ou comme pour les flĂšches frappant des animaux, une intention de meurtre. Nous y verrions plus volontiers un dĂ©sir de possession.

cette lame d’os est datĂ©e de -12 000 ans, elle provient de la grotte d’Isturitz, est conservĂ©e par le musĂ©e d’archĂ©ologie national de Saint-Germain-en-Laye

La flĂšche ne serait plus qu’un symbole, indiquant l’emprise de celui qui l’a tracĂ©e, sans qu’une pensĂ©e de mort n’intervienne. Cette hypothĂšse parait confirmĂ©e par l’attitude de l’homme qui n’est pas hostile. On sait que les populations primitives ont recours Ă  maintes pratiques magiques dans leurs entreprises amoureuses : notre gravure reprĂ©senterait peut-ĂȘtre une manifestation de cet ordre ». Dr RenĂ© de Saint-PĂ©rier, « Lame d’os de la grotte d’Isturitz Â», AcadĂ©mie des Inscriptions et des Belles Lettres, sĂ©ance du 22 janvier 1933

SurnommĂ©e depuis de Saint-PĂ©rier « la poursuite amoureuse » , cette gravue montrerait en fait deux femmes. Le visage est bestial, ce qui est habituel pour les faces humaines dans l’art palĂ©olithique.

     Une corrĂ©lation fossile semble donc, ici Ă©galement envisageable sur une mĂȘme zone gĂ©ographique (Isturitz et Sare) entre les cavitĂ©s souterraines hantĂ©es par les laminak et les sites archĂ©ologiques de dĂ©pĂŽt d’os nĂ©anderthaliens sur la pĂ©riode magdalĂ©nienne. Nous ne possĂ©dons pas encore les outils statistiques nĂ©cessaires pour confirmer ou infirmer ce lien entre nĂ©anderthaliens et laminak, mais nous pouvons simplement constater une coĂŻncidence intrigante entre deux « peuplades humanoĂŻdes Â» ayant occupĂ© un mĂȘme foyer d’habitation (Isturitz et Sare). 

     Si notre esprit opĂšre un cheminement inverse, passant du terrain fossile au terrain folklorique, il est impossible de ne pas remarquer la parentĂ© des thĂšmes et lĂ©gendes des laminak (pieds palmĂ©s, linge lavĂ© de nuit, assistance mutuelle, mariage impossible et mĂȘme, Ă  un degrĂ© moindre, thĂšme du « non Â») avec ceux du fond lĂ©gendaire des PyrĂ©nĂ©es centrales Ă  propos des fĂ©es (fadas ou hadas du Couserans, du Comminges et de Bigorre, sarrasis de la vallĂ©e du Salat) et leurs Ă©poux les dragĂČts.

Dans Les ĂȘtres fantastiques dans le folklore de l’AriĂšge – VallĂ©e de LoubatiĂšres (1962), Charles Joisten Editions LoubatiĂšres p. 27, les « hadas » de Charles Joisten sont la plupart du temps uniquement des femmes, bien qu’elles ne cadrent pas avec l’image gĂ©nĂ©rique de la fĂ©e du folklore britannique : elles sont farouches, velues, sauvages, peu enclines Ă  partager les secrets de la nature avec les hommes, jusqu’à fuir dans des grottes telles des possĂ©dĂ©es dĂšs que l’AngĂ©lus retentit dans la campagne. En effet, nombreux sont les rĂ©cits qui Ă©voquent la disparition des hadas Ă  l’avĂšnement du christianisme, et a contrario leur prĂ©sence lorsque rĂ©gnait la « mauvaise loi » dans les campagnes, c’est-Ă -dire les cultes paĂŻens. Leur description physique ne lasse d’étonner par ce sentiment de sauvagerie et d’animalitĂ© qui en Ă©mane : « Dans les grottes de CalamĂšs, d’aprĂšs un tĂ©moignage de 1954, elles Ă©taient vĂȘtues de peaux de bĂȘtes. Elles n’étaient pas plus hautes que des nains, et ne sortaient que la nuit des excavations et abris rocheux. Elles se mĂ©tamorphosaient parfois en bĂȘtes, vivaient le plus souvent de rapines en mendiant des chĂątaignes ou un peu de soupe dans  les  bergeries voisines ». (Charles Joisten, op.cit., p. 28.)

Charles Joisten , stylo en main, en train de recueillir des traditions orales

TrĂšs souvent, Ă  travers les rĂ©cits oraux, les hadas se caractĂ©risent par leur fascination envers les bĂ©bĂ©s humains, au dĂ©triment de leur progĂ©niture, jugĂ©e disgracieuse. De cette aversion naĂźt le thĂšme du changelin, ou « changeling » dans le folklore anglais, Ă  travers le canevas de du petit hadas substituĂ© Ă  un enfant humain : « Une paysanne qui habitait dans la montagne avait un enfant malade qu’elle donna Ă  soigner Ă  une encantada. Mais, lorsque l’enfant fut guĂ©ri, les parents s’aperçurent que l’encantada avait substituĂ© son propre enfant tout poilu au leur qui allait mourir, afin que  le  sien  prospĂšre » (Version 1, Saurat, 1954). « Une fada vola, un jour, un enfant de Suc ; en retour, sa mĂšre lui prit un petit fadoet. La fĂ©e lui dit : « Rends-moi le mien, je te rendrai le tien. » Elles reprirent chacun le leur » (Version 2, Vicdessos, hameau de Suc, 1953).

L’hadas, ayant un enfant laid et disgracieux, l’Ă©change avec le beau poupon, aux traits harmonieux,  d’un  couple  d’humains.   Ceux-ci   n’ont   d’autre   ressource   que   de   laisser le hadet sans soins, le laissant pleurer, jusqu’Ă  ce que les sentiments maternels de l’hadas reprennent le dessus, et qu’elle restitue l’enfant volĂ© pour reprendre le sien. GĂ©nĂ©ralement, l’enfant remplacĂ© est sur le point de rĂ©vĂ©ler un secret important de la nature, Ă  savoir le secret du chaton ou le plus souvent du bourgeon de l’aulne
 Ce secret, rĂ©cit-type, ne lasse de fasciner les chercheurs : de rĂ©centes Ă©tudes prouvent les vertus mĂ©dicinales et antiseptiques de la sĂšve de l’aulne glutineux


     La plupart de ces rĂ©cits se dĂ©veloppent autour de la mĂȘme trame. Certains, comme celui de la lamina sĂ©questrĂ©e et du lait sur le feu, se retrouvent Ă  l’identique. Pour Isaure Gratacos, « les hadas sont apparemment la version gasconne des laminak basques Â». Elle estime que l’ethnie basque et l’ensemble commingeois et couseranais ont la mĂȘme origine et que « les diverses colonisations romaine, wisigothe, franque, n’ont pas dĂ©truit le vieux fond coutumier qui est restĂ© inchangĂ© […] jusqu’Ă  la fin du XVIIIĂšme siĂšcle. Â» Remarquant que les plus vieilles variantes des lĂ©gendes du Comminges et du Couserans se rapprochent des lĂ©gendes basques des laminak, elle fait remonter leur origine aux variantes basques.

Le massif montagneux des PyrĂ©nĂ©es sĂ©pare la France et l ‘Espagne

     De son cĂŽtĂ©, Xavier Ravier, (Le rĂ©cit mythologique en Haute-Bigorre, Editions du CNRS, 1986) grand spĂ©cialiste du folklore, a Ă©galement dans son livre montrĂ© le parallĂšle entre les fĂ©es landaises, les hadas de Bigorre et les laminak du Pays basque. Pour lui, les grands mythes de la Bigorre et du Pays basque sont identiques. Cela tĂ©moignerait de la cohĂ©rence d’un corpus mythologique pyrĂ©nĂ©en appartenant Ă  une mĂȘme aire culturelle qui s’Ă©tendrait des contrĂ©es pyrĂ©nĂ©ennes et sub-pyrĂ©nĂ©ennes et de l’Atlantique jusqu’au bassin supĂ©rieur de la Garonne.

La disparition progressive du « petit peuple Â»

     Les fĂ©es ont dĂ©sertĂ© nos campagnes, pour des raisons diverses : parfois chassĂ©es (on les enferme dans leur grotte on y met le feu), parfois humiliĂ©es (plusieurs contes relatent des mauvais tours jouĂ©s Ă  des fĂ©es), ou pour fuir le christianisme (quand sonne l’angĂ©lus, les fĂ©es plient bagages). Des causes naturelles ont pu aussi ĂȘtre argumentĂ©es, comme l’inondation de leurs grottes.  Les fĂ©es sont parties, et les Hommes le regrettent car ils se retrouvent alors bien seuls


     Le monde féérique disparaĂźt progressivement sous les coups de boutoirs du rationalisme contemporain. « Le grand Pan est mort Â», comme le rappelait avec une vive Ă©motion et une pointe d’amertume Pantagruel dans le Quart Livre. « Pantagruel, ce propos fini, resta en silence et profonde contemplation. Peu de temps aprĂšs, nous vĂźmes les larmes couler de ses yeux gros comme des Ɠufs d’autruche. Je me donne Ă  dieu si je mens d’un seul mot Â» (Rabelais, Le Quart Livre, Editions Gallimard et Librairie gĂ©nĂ©rale française, 1967. p.64).

Plus ancienne version d’un texte de Rabelais, datant de 1532, le Quart livre lui, est publiĂ© en 1548

 Cette mort signe la fin des temps archaĂŻques, c’est-Ă -dire du « bon vieux temps Â», d’une certaine idĂ©e du pays de Cocagne. C’est la fin d’un temps idyllique, d’avant la corruption. Un monde dansant, naĂŻf, champĂȘtre, peuplĂ© de faunes et de satyres. Un monde oĂč les hommes Ă©taient en communion avec la Nature. C’est la mission de Strange Reality de pouvoir exhumer une partie de ce passĂ© Ă©trange et magique, dĂ©sormais rĂ©volu.

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